Les Journées du cinéma iranien se sont déroulées les 7,8 et 9 avril derniers  dans plusieurs salles tunisiennes. Au programme de cette quatrième édition, des longs métrages récents, des documentaires et, cerise sur le gâteau, le remarquable Nahid d’Ida Panahandeh, primé à Cannes en 2015. La voix et le regard des femmes sont de plus en plus présents, à l’image d’une société iranienne en pleine mutation, où les femmes sont désormais majoritaires dans l’enseignement supérieur et dans de nombreux secteurs la médecine ou la justice. Une réalité sociale qui se heurte aux barreaux de la Charia en vigueur, qui s’avère chaque jour être une cage trop étroite. Et  encore une fois, c’est le cinéma qui nous donne un avant-goût des révolutions à venir.

Nahid, une tache rouge dans un océan de gris

Nahid d’Ida Panahandeh

Nahid d’Ida Panahandeh

Nahid,  premier long métrage de l’Iranienne Ida Panahandeh, n’a malheureusement pas reçu les honneurs du public. Pourtant, ce film a tout pour parler aux Tunisiens, en particulier aux Tunisiennes.

Nahid a 32 ans.  À 20 ans, sa famille organise son mariage avec son cousin Ahmad, un héroïnomane, en espérant que cette union le guérisse de son addiction. Ça ne sera, hélas, pas le cas et le divorce est prononcé 10 ans plus tard. La loi iranienne accorde généralement la garde des enfants au père, mais Ahmad décide de confier Amir Reza, leur fils, à Nahid, à condition que celle-ci ne se remariera pas. Nahid galère, fait de la saisie informatique dans le “publinet” d’une copine pour survivre. Pourtant, tout semble pouvoir changer quand elle fait la connaissance de Masoud, un propriétaire d’hôtel qu’elle rencontre sur la plage. Ce dernier est veuf, père d’une une petite fille rousse. Un problème se pose alors :comment légaliser leur union sans que Nahid ne perde son fils? La solution sera chiite : ils décident de contracter un mariage temporaire d’un mois renouvelable. Se développe alors un jeu dangereux dans lequel le couple doit faire croire à la famille de Masoud que c’est un « vrai » mariage tout en cachant la vérité à la famille d’Ahmad. Mais la plage de Bandar-e Anzali est sous vidéo-surveillance et Ahmad découvre par accident la nouvelle fréquentation de Nahid. Le scandale explose et le mélodrame s’installe entre les trois familles.

Ida Panahandeh, la réalisatrice, a 36 ans. Sa prime enfance a été rythmée par les images télévisées de la guerre entre l’Iran et l’Irak. Le père, mort en 1988, laisse une mère de 32 ans seule avec les deux enfants en compagnie d’une bibliothèque bien fournie qu’Ida dévorera assidument. La mère d’Ida ne s’est jamais remariée et ce sacrifice, consenti au nom de ses enfants, interpelle depuis toujours la jeune réalisatrice.  Le scénario du film, co-écrit avec Arsalan Amiri, son mari mais aussi son meilleur ami, est beaucoup inspiré de leurs histoires respectives.

Le film se déroule dans la ville portuaire de Bandar-e Anzali, au bord de la mer Caspienne. Cette ville du nord de l’Iran, habitée par une forte minorité d’Azéris turcophones, est réputée pour sa production de caviar. Une mer source de richesses, mais pas d’ouverture. Une mer menaçante et dangereuse, du moins en hiver, la saison du film.

La teinte dominante du film, écrasante même, est la couleur grise. Un ton développé dans toutes ses nuances qui contraste avec la seule autre couleur qui fasse irruption :le rouge. Le rouge  du sang de Nahid, d’Ahmad, d’Amir-Reza, et de l’invraisemblable canapé que s’offre Nahid sur un coup de tête. Cette couleur qui dans la culture persane véhicule une puissante charge symbolique puisqu’elle est aussi la couleur des robes mariées.

Nahid, est à l’image de millions d’entre nous : trentenaire, précaire, la jeune femme n’a pas de quoi payer son loyer ni l’école de son fils et recourt à une stratégie de survie quotidienne, faite de mille acrobaties, que nous ne connaissons que trop bien. . Une des grandes vérités de ce film peut se résumer ainsi : pour vivre dignement, normalement, il faut être indépendant-e. Et pour être indépendant, il faut avoir de l’argent. Sans argent, pas d’amour possible. Cela se vérifie où que l’on vive, en Iran ou n’importe où ailleurs. Nahid pourrait être tunisienne, grecque, polonaise, ou même américaine, ce que les critiques européens, de Cannes à Stockholm, n’ont pas su ou voulu voir.

Divorcer, le marathon des Iraniennes

Divorce a l'iranienne de Kim Longinotto et Ziba Mir-Hosseini

Divorce a l’iranienne de Kim Longinotto et Ziba Mir-Hosseini

Divorce à l’iranienne n’a rien à voir avec l’histoire du notable italien incarné par Mastroianni dans  Divorce à l’italienne. C’est un documentaire réalisé en 1998 par Kim Longinotto et Ziba Mir-Hosseini qui n’a rien perdu de son actualité. Les deux réalisatrices ont filmé le quotidien d’un tribunal familial de Téhéran, présidé par un juge-mollah souriant devant lequel défilent des femmes exigeant le divorce.

Toutes ces femmes sont dans une logique revendicative : elles réclament leurs droits, le payement de la dot promise et jamais payée, des compensations, le droit de garder leurs enfants. En revanche, les hommes sont dans la logique du déni, voire de la  mauvaise foi. Elles veulent changer leur vie, devenue insupportable, tandis qu’eux souhaitent justement que rien ne change. L’une a été mariée à 14 ans à un homme de 36 ans qui n’a pas tenu son engagement contracté de la laisser continuer ses études. Une autre s’est retrouvée mariée à un homme incapable d’assurer ses devoirs conjugaux tandis qu’une troisième est battue, ou encore victime d’adultère.

Divorce à l’iranienne est une œuvre de sociologie politique appliquée : on se dit que toutes ces femmes, mises ensemble, sont les véritables actrices du changement social et que tous ces hommes, mis ensemble, sont le frein à ce changement, qu’ils sont les véritables agents du conservatisme social. Le juge-mollah, qui fait preuve d’une patience de moine bouddhiste, incarne bien l’’État.  Forcé de naviguer entre ces deux pôles tout en essayant de rester impartial et le plus juste possible, il  se retrouve pris au piège de la Charia, elle-même en porte-à-faux avec la société réelle.

Promesses du Nord : mythe et réalité

One Line of Reality d’Ali Vazirian

One Line of Reality d’Ali Vazirian

Dans Une ligne de réalité, d’Ali Vazirian, sorti en salles en 2012, on est face à une autre forme de lutte. Celle de Kasra et Forough, un couple de journalistes de Téhéran qui tente de sauver un magazine littéraire menacé de disparition suite au raidissement d’un régime qui, par peur de perdre son contrôle sur les médias, utilise des méthodes de pressions indirectes que nous reconnaissons. Du début jusqu’à la fin, on vit un suspense fait de coups de ciseaux, de sommations d’huissiers, de  menaces- big brother is watching you-, et de promesses bizarres. On (sur)nage dans le tumulte de la crise en somme, jusqu’à Istanbul, où le couple finit par échouer après avoir coupé les ponts.  Là-bas, on apprendra que la promesse d’aide financière faite par d’obscurs philanthropes suédois souhaitant « soutenir des blogueurs et des journalistes iraniens »  n’était en fait qu’une arnaque. Ce qui donne au passage raison à Forough, la plus terre à terre du duo, qui s’était toujours méfiée de cette proposition étrange tombée du ciel scandinave. Et ce twist final pourrait alimenter la morale suivante : certes, le combat pour la liberté d’expression est difficile et il est parfois tentant de tout laisser tomber pour aller tenter sa chance au Canada ou en Suède, mais méfiez-vous quand même de tous ces amis du Nord, soit-disant bien intentionnés.