Dimanche soir, 29 janvier 2017, Chokri Gobtni, 47 ans, sort de la maison de sa sœur à Menzel Bourguiba et ne rentre pas. À 22h, la police l’interpelle dans la rue, le tabasse violemment sous les regards des passants et le conduit au poste de police. Une heure plus tard, il est transféré à l’hôpital de la région, avant qu’on n’annonce sa mort à sa famille. Selon le médecin légiste, Chokri est décédé suite à une « overdose ». Il est enterré mardi 31 janvier, alors que sa famille accuse la police d’avoir tué le défunt sous la torture.

Bassma Gobtni, sa sœur, affirme que Chokri était sur sa moto quand la police l’a heurté avec sa voiture en voulant l’arrêter. « Il est tombé directement de sa moto. Les policiers l’ont fait monter dans leur voiture. Devant le poste de police, des gens se sont rassemblés pour assister à l’arrestation. Selon des témoins, Chokri avait du sang sur ses vêtements et le visage très pale », affirme la sœur avant de poursuivre : « mais cela ne les a pas empêché de continuer à le tabasser. Les cris de Chokri et des policiers qui l’insultaient étaient audibles de l’extérieur. Et puis, tout à coup, plus rien… un silence a subitement interrompu la séance de torture. Une minute plus tard, les policiers sont sortis en courant et ont dispersé la foule rassemblée devant le poste de police avec des bombes lacrymogènes », témoigne la sœur du défunt.

Avant de l’enterrer, la famille de Chokri a pris des photos des parties de son corps où on voit des traces de violences. « Les policiers affirment qu’ils l’ont trouvé évanoui dans la rue, pourquoi l’ont- ils menotté dans ce cas ? Si la vraie cause de sa mort est sa chute de moto, pourquoi ont-ils continué à le tabasser dans leur voiture et dans le poste de police ? Nous demandons une enquête sur la mort de Chokri, et surtout des explications à propos de ces bleus sur son corps », s’exclame Hassan, le frère du défunt, en montrant les photos du corps après l’autopsie.

Chokri était en prison avant de bénéficier d’une amnistie présidentielle le 14 janvier dernier. Sa dernière sentence était de 4 ans et concerne une agression physique. D’après sa famille, Chokri est la cible permanente de la police du quartier. « Il fait partie des éternels suspects de Menzel Bourguiba que la police utilise pour gonfler leurs statistiques à la fin du moins » explique Hassan. Après sa libération, Chokri voulait monter un petit commerce avec sa sœur Chadia. « Il était content et optimiste et voulait vraiment recommencer sa vie. Mon frère n’est pas le genre à lâcher prise ou à se suicider. Il n’a de problèmes qu’avec la police. Sinon, comment expliquer toute cette violence qu’il a subie ? », s’interroge Chadia, la sœur de Chokri, qui l’a accueilli durant ses deux dernières semaines de liberté. Chadia était présente lors des premiers instants du transfert de Chokri aux urgences de l’hôpital de Menzel Bourguiba. « J’ai entendu de mes propres oreilles le chef du poste de police dire aux médecins : dites qu’il est tombé de sa moto ! Alors que les policiers affirment que Chokri était encore vivant aux urgences, les médecins disent qu’ils l’ont reçu mort », affirme Chadia, qui compte porter plainte et faire suivre l’affaire.

Cette affaire rappelle le décès suspect de Walid Danguir, 32 ans, le 1er novembre 2013 au poste de police de Beb Jedid. Un autre cas similaire est celui d’Abderraouf Khamassi, mort le 8 septembre 2012, après avoir été torturé au siège de la brigade de la police judiciaire de Sidi Hassine à Sijoumi. Avant lui, Anis Omrani, mort le 15 août 2011, dans des circonstances suspectes, au centre ville de Tunis, lors d’une confrontation entre des manifestants et la police. Le ministère de l’Intérieur avait déclaré que le jeune homme s’est suicidé en se jetant du balcon d’un appartement qu’il n’a jamais habité, alors que des vidéos ont montré un policier en train de lui tirer dessus.