Depuis plus de deux siècles, classes pensante et dirigeante ne cessent de marteler à la masse que la démocratie est le meilleur rempart contre l’autocratie, le népotisme et la violation de nos droits de citoyens. Des manuels scolaires jusqu’à l’université, on nous a dressé le portrait idyllique d’un système de gouvernance quasiment sans failles où le bien commun est honoré, la loi respectée et où les « méchants » sont punis grâce à une justice intègre et impartiale.
Or, l’exercice novice de la démocratie en Tunisie, ainsi que ses déboires ailleurs dans le monde, montrent bien la profonde crise éthique par laquelle passe ce système et marquent peut-être la fin d’une utopie qui a bercé des générations entières depuis l’antiquité jusqu’à nos jours.

En effet, l’ambivalence du discours politique, dont les engagements électoraux non tenus sont le paroxysme, ne font qu’accroître la méfiance du citoyen vis-à-vis du cercle politique qu’il voit désormais comme une concentration d’egos cupides et corrompus ne cherchant qu’à s’enrichir sur le dos du contribuable. En Tunisie, ni les partis « progressistes » – qui ont surfé sur la mode républicaine – ni les partis « réactionnaires » – qui ont surfé sur la mode religieuse – n’ont finalement réussi à faire de la politique désintéressée et à redresser le portefeuille du Tunisien, ne créant que dégoût chez l’électeur désabusé.

Plus dangereux encore, cette démocratie des compromis, assimilée à tort à la démocratie consensuelle et devenant la signature de la gouvernance nationale, blase l’électorat tunisien pour qui le vote devient inutile. Et pour cause, si donner sa voix peut influencer le scrutin, cet acte n’en fera pas autant, plus tard, pour les arrangements politiques à l’amiable qui vont souvent à l’encontre des attentes légitimes de l’électorat.
A cela s’ajoute le sentiment d’injustice cristallisé par le malaise de l’Etat de droit et les dysfonctionnements institutionnels. Aussi bien en Tunisie que dans d’autres pays démocratiques, la justice est comprise comme un mécanisme opaque, partial et inféodé au pouvoir. L’impression que les pillards, les barons du terrorisme mondial et les corrompus qui siègent au sommet du pouvoir ne sont pas inquiétés, alors que les petits larrons de quartiers sont condamnés à de lourdes peines de prison nourrit l’imaginaire de l’opinion publique et occupe ses discours. Du coup, l’institution judiciaire, censée protéger le justiciable, est perçue par certains comme l’alliée du criminel, avec ce sentiment de « deux poids deux mesures ».

Si le désenchantement démocratique occidental est le reflet d’un système qui a atteint ses limites, il reste en revanche énigmatique dans un pays qui commence à peine son expérience démocratique. Il est symptomatique d’une vision erronée de la démocratie nécessitant, à la base, le principe des alternances du pouvoir. Or, la tendance au compromis n’a pas permis l’épanouissement des valeurs républicaines, affaiblissant le contre-pouvoir et donnant libre cours à la mauvaise gouvernance (bureaucratie, népotisme, enrichissement personnel, corruption). L’Etat se transforme ainsi en un vaste réseau de relations et d’intérêts.

Les médias et l’élite intellectuelle sont également responsables, dans la mesure où ils jouent mal leur fonction d’investigation et d’agitateurs de consciences, se contentant pour la plupart de buzz et réduisant leur rôle à la simple médiation entre le citoyen et la politique gouvernementale.

Finalement, la crise éthique et institutionnelle que traverse la démocratie tunisienne émane de la population, qui n’a pas encore assimilé la mentalité républicaine et qui ne reconnaît pas encore son rôle au sein de la dialectique démocratique. Cette situation est le vestige de plusieurs siècles de totalitarisme. Elle est aussi le résultat actuel d’une stratégie de diversion consistant à distraire la population, d’une part, par une prétendue lutte patriotique pour le bien commun et, d’autre part, par l’émergence de la culture de surconsommation. Ces deux outils de diversion isolent le citoyen lambda en camouflant les problèmes réels : effondrement de son pouvoir d’achat, propagation de la corruption et inflation galopante qui, à moyen terme, auront raison de la classe moyenne.