Lorsque le citoyen lambda se prononce sur les propos d’un philosophe éminent comme Michel Onfray, cela est à l’actif du philosophe. Qu’importent la valeur et la pesanteur de l’opinion exprimée du point de vue de la connaissance et de la pertinence. L’important, c’est que le téléspectateur (puisqu’il s’agit d’une émission de télévision) se sente touché par la réflexion et les idées du philosophe. Celui-là même qui fait figure de dernier rempart dans un contexte où les politiques accusent un déficit flagrant « en vision, en stratégie et en tactique », tel que le soutient Michel Onfray.

La vision, Michel Onfray n’en manque pas. Le socle de sa réflexion, si j’ai bien compris, est une vérité immuable. Celle du caractère hégémonique du fait religieux, qui impacte toute les civilisations depuis l’aube des temps. Nous voici d’emblée devant un déterminisme à même de façonner l’essence de la vie humaine. Au lieu de situer le facteur religieux à la place qui lui échoit, le philosophe français en fait l’élément décisif dans l’évolution de toute civilisation. Mais la polémique sur ce sujet est ennuyeuse. Voyons plutôt le constat du philosophe dans son approche de la civilisation judéo-chrétienne et de l’Islam. Un constat qu’il veut dépassionné et ne laissant aucune place au pathétique.

Si j’ai bien compris, Michel Onfray, après avoir observé l’impact du fait religieux sur les civilisations humaines au fil de l’histoire, en vient à notre époque qui prélude à « la décadence de la civilisation judéo-chrétienne au profit de l’Islam ». Les tenants intrinsèques de cette « décadence » n’ont pas été analysés par le philosophe lors de l’émission télévisée. En revanche, il a souligné l’importance du facteur démographique dans le fait accompli de l’opposition entre les deux civilisations. Conjuguée à une lecture conquérante de l’Islam, l’explosion démographique inhérente au monde musulman donnerait un ascendant incontournable à ce dernier dans son conflit avec l’Occident.

Encore une fois, si j’ai bien compris, le devenir des deux mondes est suspendu à un conflit fatal voué à l’échec pour l’Occident en raison d’un handicap démographique. Autrement dit, si j’ai bien compris, on est dans le « choc des civilisations » avec, de surcroît, la décadence de la civilisation judéo-chrétienne. Telle est la prédiction de Michel Onfray avec en filigrane Samuel Huntington et Malthus. Une prédiction d’autant plus absurde que l’histoire des grands conflits planétaires est en nette contradiction avec le scénario de Michel Onfray.

Il suffit de rappeler, à cet effet, que les deux guerres mondiales, les plus barbares, les plus désastreuses et meurtrières, ont eu pour épicentre la civilisation judéo-chrétienne. Ceci étant, l’on se demande pourquoi Michel Onfray revient sur ce conflit de civilisations au moment où une globalisation rampante et unilatérale est en train d’affecter lourdement la diversité mondiale et les contradictions héritées du passé ? Les clivages culturels, religieux, démographiques et de niveau de développement ne sont pas à même d’occulter les liens organiques entre les décideurs de la mondialisation qui sont à l’origine du désastre planétaire.

La coalition des intérêts stratégiques et les interdépendances entre les oligarchies financières, les lobbies des trafiquants d’armes du pétrodollar et du crime organisé sont à l’origine du déferlement des guerres terroristes, des attentats et des génocides planifiés à l’échelle planétaire. « Si Daech n’existait pas, il aurait fallu l’inventer » disait, à juste titre, Richard Labevière. Par les temps qui courent, on est en présence d’une nébuleuse transcontinentale et « transcivilisationnelle », si j’ose dire, que constituent les bailleurs de fonds et les bénéficiaires de toutes les manœuvres actuelles, meurtrières et désastreuses.

Cette tendance lourde dans l’évolution de la situation planétaire est facilitée par la décrépitude du politique et des Etats sous l’effet de la corruption. Si décadence il y a, c’est bien celle de l’Etat avec ses diverses institutions, ses rouages et ses instances de gouvernement. Si bien que les décideurs réels sont de nos jours les centres de pouvoir précipités. Les scandales de la corruption dans les hautes sphères des instances étatiques parcourent le monde. Le dernier en date est annoncé en Roumanie, où la grogne millionnaire a investi les boulevards pour crier haut et fort : halte à ce fléau !

Ce n’est donc pas un choc de civilisations ni une décadence judéo-chrétienne au profit de l’Islam. C’est plutôt un conflit qui se cristallise au fil des jours entre « une civilisation » globalisante, barbare, responsable de tous les génocides, des crimes de guerres et des crimes contre l’humanité et un projet de civilisation humaine véhiculé par les déshérités du monde entier luttant pour l’auto détermination, la justice et la dignité… Un autre type d’interdépendance, une même condition et un même destin animent les forces révolutionnaires dans ce camp pour une meilleure cohésion unitaire.

Pour preuve, ce déferlement des révolutions sociales entamé en Tunisie, qui annonce la nature des mutations du 21e siècle. Des révolutions mutilées, usurpées, dénaturées, détournées par une contre révolution mondialisée. Les monarchies du Golfe et leurs alliés occidentaux sont vite partis en besogne pour torpiller ces révolutions sociales par la puissance du petro dollar, de la propagande religieuse et des armes. Dans ce séisme révolutionnaire, il y a, certes, un enjeu démographique, mais qui n’a rien à voir avec celui étayé par Michel Onfray. Craignant un raz de marée de la fourmilière humaine égyptienne sur la région du Golfe, les monarchies ont tout fait pour éviter le scénario catastrophe. Le scénario d’une pareille invasion revendiquant une part de la rente pétrolière au nom de la fraternité arabe !

Rien à voir avec le spectre démographique évoqué par Michel Onfray dans le conflit de civilisation précité. Le fait migratoire mondial témoigne de la réalité tangible et tragique de ce fléau comme étant un pur produit de la mondialisation. La mobilité démographique dans le temps est certes à l’avantage du monde musulman. Mais la panique des décideurs du monde occidental ne vient pas du fait que le spectre d’un ascendant démographique soit musulman. Elle découle du fait que ces flux sont un péril pour leurs privilèges et leur mode de vie. C’est plutôt la mobilité démographique dans le temps qui devrait élucider cette question. La migration actuelle a deux visages qui convergent dans le contexte de la mondialisation. Tout en stimulant la mobilité des capitaux, celle des marchandises et de l’information, les décideurs de la mondialisation ont, en revanche, levé le véto contre la mobilité des humains et de la haute technologie.

Résultat, le phénomène migratoire s’est illustré dans un premier temps par l’émigration clandestine avec tous les drames qu’ont engendré les barques de la mort. Dans un deuxième temps, le phénomène est devenu gravissime avec la migration millionnaire provenant de la zone des guerres terroristes mondialisées du Proche Orient. Auquel cas l’argument de Michel Onfray ne ferait qu’appuyer la politique de la bunkérisation de l’Europe et l’Occident contre les flux migratoires. Si j’ai donc bien compris, ces remarques critiques, valant ce qu’elles valent, pourraient contribuer au débat sur la « vision » du philosophe. Si je n’ai rien compris, c’est que l’intellectuel Michel Onfray a manqué d’arguments pour persuader un citoyen d’intelligence moyenne. C’est donc « la faute à Voltaire », comme dit ma petite fille Bahia.