Il s’agit de l’énième épisode d’un feuilleton qui oppose depuis plus de dix ans, des patrons de chaînes privées (Hannibal, Nessma, Attessia…) aux agences de sondages, ou plus précisément, à un institut de sondage, Sigma Conseil, dirigé par le très médiatique Hassen Zargouni. En ce ramadan, le combat, essentiellement mené par la chaîne de Moez Ben Gharbia, a été particulièrement âpre. Le dirigeant et les principales vedettes d’Attessia n’acceptant pas les taux d’audience fournis par Sigma Conseil et accusant son patron, chroniqueur pour Al Hiwar Ettounsi, de biaiser les chiffres au profit de la chaîne de Sami El Fehri. Très vite, le différend se transforme en pugilat et les arguments laissent la place aux échanges de noms d’oiseaux. L’acteur Lotfi Abdelli, tête d’affiche des deux principales fictions de la chaîne, va jusqu’à produire une web-série quotidienne où il s’attaque à monsieur Zargouni dans des termes peu flatteurs. Ce dernier n’est pas en reste : ses réponses alternent condescendance et insultes.

Ce spectacle navrant ne doit pas occulter le fond de l’affaire. Car, oui, le sujet est tout sauf secondaire. Devant un paysage médiatique qui peine à être régulé, la question du financement des entreprises privées est primordiale. Faute d’aides publiques, la publicité doit être leur principale – pour ne pas dire unique – source de revenus. Son attribution est directement liée aux taux d’audiences. Les annonceurs doivent donc disposer de chiffres fiables pour pouvoir décider en conscience. Nul besoin d’être docteur ès-statistiques pour comprendre que la question des conflits d’intérêts se pose quand le directeur d’un institut de sondage est chroniqueur – fût-ce à titre grâcieux – sur une chaîne et juge des audiences de cette même chaîne.

Par ailleurs, l’on peut légitimement se poser des questions quand les écarts entre les chiffres des différents sondeurs sont significatifs. D’ailleurs, cette question dépasse le cadre du paysage médiatique dans la mesure où elle concerne également les études d’opinion et leur impact sur le choix des électeurs. Plusieurs épisodes ont mis en avant les possibles collusions d’intérêts entre les formations politiques et la star des sondeurs.

Cette situation ne peut plus durer tant ses impacts sont importants. Il est urgent de réguler le domaine des études d’opinion. Par son arrêt du 12 juin 2017, la HAICA a interdit aux agences de sondages de procéder à des mesures d’audiences sans autorisation préalable des médias concernés. Mais sans le soutien d’un pouvoir exécutif qui œuvre plutôt pour la marginalisation de cette instance, les décisions du gendarme des médias risquent de rester lettres mortes. Par ailleurs, deux propositions de loi1 ont été déposées au bureau de l’ARP mais leur discussion n’est toujours pas à l’ordre du jour. A croire que l’Exécutif et la majorité parlementaire s’accommodent parfaitement de cette anarchie sondagières. Vous avez dit mains propres ?

Note

  1. Le premier a été déposé le 3 mai 2016 par le parti Attayar et le second soumis par le bloc Al Horra le 15 février 2017.