Il faut être aveugle ou philistin pour ne pas voir qu’en Tunisie -même un peu partout au monde-, en 2018, tout va de travers. Mais dans la manière de voir que tout va de travers, on enfoncerait peut-être des portes ouvertes en disant qu’il y a des divergences politiques. Des écarts de perception politiquement situés. C’est que ce “travers” n’est pas vu de la même manière par tout le monde, et par conséquent tout le monde n’a pas le même point de vue au regard de son redressement. Tout est question de situation, au sens de positionnement, dans le champ politique. Par exemple, le “travers” pour les un.e.s, c’est le chaos que constituent les mobilisations sociales. Pour les autres, c’est l’économie politique qui préside aux orientations économiques et sociales de la classe-parasite, les politiques publiques, ceux qui en tirent profit et ceux/celles qui en paient les frais. Dire que tout est “de travers” ne fait donc pas nécessairement mouche.

Pour l’instant, assumons la deuxième interprétation. C’est que, de ce point de vue, parler de “travers”, c’est encore un euphémisme : quand on voit l’étendue de la violence déployée dans le corps social, on est bien tenté de trouver d’autres chats à fouetter. Une violence sociale qui parvient même à se distiller dans les interactions les plus banales, et dont on est tenté de se dérober sans la comprendre. A vrai dire, on est plus tenté de condamner que de comprendre. Car c’est en effet très dur d’assumer les coûts d’une telle affection quand les passions tristes du dégoût prennent possession du corps. Mais parlons d’une autre violence, celle qui provient d’un désajustement structural entre des rationalités concurrentes dont l’une tient les rênes du pouvoir. Sur le plan de la confrontation autour des politiques sociales, on peut, au risque de ne pas rendre compte de la complexité du tableau, en dénombrer deux. La première est la rationalité de l’économie pure, imbibée de la rhétorique propre aux institutions financières internationales et dont la grammaire ne s’occupe que de déficit budgétaire et de dette publique. Cette pensée gestionnaire qui prétend épuiser le sens même du mot “rationalité”. Cette même rationalité qui tient le haut du pavé, politiquement et discursivement, donc deux fois politiquement. Quoique même la “rationalité de l’économie pure” est en soi contestable par les instruments mêmes dont les thuriféraires se gargarisent, la question est plutôt de consolider une autre rationalité, la deuxième : celle de l’invention d’un autre horizon de possibilités politiques. Or, un torrent d’énergie contestataire irrigue une bonne partie des univers sociaux en Tunisie : enseignant.e.s, professeur.e.s universitaires, étudiant.e.s, élèves normalien.ne.s, chauffeurs de taxi, médecins, diplômé.e.s au chômage etc. Tant de colères sectorielles, mais toujours dénuées de toute affection politiquement substantielle. A nous de poser la question : Où va donc la colère? Comment se fait-il qu’après 7 ans de conjoncture fluide, aucune production politique d’une contestation d’ensemble n’ait réussi à voir le jour, hormis quelques rares occasions ratées? Dans quelles conditions peut-on espérer produire un nouvel horizon de possibilités politiques, une nouvelle utopie créatrice?

Colères galvanisées, contingents séparés

Le 17 décembre 2010, Mohamed Bouazizi s’immole par le feu à Sidi Bouzid. On parle d’étincelle. Les choses se précipitent : La flicaille se serre les dents, les armes sont dégainées, les balles tirées, les protestataires arrêtés, blessés, torturés, tués, les esprits révoltés, les rues occupées, les grèves décrétées. Puis le dictateur a quitté. Depuis, les choses ne sont plus les mêmes. C’est que les ruptures d’allégeance sont à prendre avec leurs effets secondaires, mais pas forcément indésirables : par le haut, la restauration en devenir. Par le bas, la protestation en devenir. Si la reconfiguration politique qui s’en est suivie offre le spectacle écœurant de la phagocytose de la classe-parasite, la multiplication des mobilisations protestataires témoigne d’autre chose. La visibilité dans l’espace protestataire, naguère apanage des milieux “éclairés” de l’opposition politique, est acquise par les marges sociales. La question sociale fait certes l’objet d’une formulation politique, mais différenciée et sectorielle. En sciences sociales, ça se traduirait presque par ce qu’on appelle une “conjoncture fluide”[1]. Les repères sociaux se brouillent, le fonctionnement routinier des champs sociaux est suspendu jusqu’à nouvel ordre. Mais les mobilisations témoignent aussi d’un processus d’oscillation continuelle entre affects : restauration génère désillusion, et désillusion génère colères. Entre colère et désillusion, les protestations se comptent par milliers. Les contingents de coléreux marchent néanmoins séparés : ils ne font pas armée. C’est qu’il leur manque quelque chose pour faire armée. Et on sait que la fragmentation, c’est l’antonyme de l’unité. Des fragments peuvent mener des batailles, mais jamais avoir le souffle pour la conduite d’une guerre. Et une guerre n’est jamais la somme des escarmouches : c’est une totalité qui transcende les petits combats de l’infanterie. Ce n’est pas que ces combats n’ont pas lieu d’être. Au contraire, toute petite victoire est appréciée dans un contexte où l’écœurement menace de tout emporter. C’est que, à eux seuls, ils ne font pas guerre. Les campagnes de ces dernières années, à l’image de Manich Msameh ou Fech Nestannew, mènent des escarmouches très ponctuelles. Ça pique, mais ça n’est pas suffisant pour ébranler l’édifice. On ne le répétera jamais assez : piquer le monstre, c’est toujours mieux que de rester les bras croisés en le regardant faire sa besogne bestiale. Seulement voilà : se contenter de le piquer de temps à autre ne le détruira pas non plus. Ou pour faire dans la clarté : la fragmentation du champ revendicatif et protestataire endigue l’apparition d’un mouvement politique global fondé sur un projet politique émancipateur pour tou.te.s les violenté.e.s du monde social.

La guerre : Énonciation

Les acteurs du monde social produisent et projettent leurs représentations sur le monde social, chacun en fonction des contraintes dans lesquelles il est plongé. Ou, pour le dire autrement, on perçoit et aperçoit le monde selon une matrice qui forge un point de vue. Le macrocosme social est ainsi, comme le dit Bourdieu, un espace des points de vue. Or, les points de vue sur le monde social sont formalisés : les représentations ont besoin de supports de visibilité et d’interactivité pour pouvoir circuler, être connues, reconnues, désignées, classées, répertoriées. Ces supports, ce sont les mots. La verbalisation des représentations est essentielle pour qu’elles puissent vivre. En même temps, c’est à partir de mots qu’on est capable de produire une réflexion. Il faut dire les choses qu’on pense, mais pour pouvoir penser, il faut des mots. C’est d’ailleurs là tout l’intérêt du projet de la novlangue dans 1984 : l’angsoc crée une langue appauvrie afin de restreindre le champ du dicible, et donc du pensable[2]. Tout ça pour dire que, pour toute entreprise anthropique, et a fortiori pour la mise en place d’une politique d’émancipation, l’énonciation est un acte essentiel. Pour qu’il puisse y avoir guerre, il faut d’abord énoncer que l’on mène une guerre et se penser en train de s’apprêter à faire la guerre. L’énonciation est un élément crucial de ce “quelque chose” qui manque aux mobilisations sectorisées pour qu’elles fassent unité. Mais l’énonciation principale de la guerre comporte, pour ceux/celles qui sont censé.e.s la faire, toute une série d’énonciations subalternes : Qui est l’ennemi? Quel(s) est/sont le/les objectif(s) de la guerre? Qui sommes-nous? Puis vient fatalement la question du comment. Disons les choses avec clarté : même si les ardeurs des contingents s’inscrivent dans des contextes restreints, il y a quelque chose qui les unit. Tout en prenant la mesure de la complexité de la mosaïque protestataire et de la multiplicité de ses contextes, elles ont une bonne part de commun. Et ce commun, c’est la généralisation de la logique gestionnaire à toutes les sphères d’intervention de l’Etat. C’est que la vague de la rationalité néolibérale envahit le monde entier, mais non sans contestation[3]. La manière est certes différenciée, mais la logique est la même. En Tunisie, elle est portée par la liturgie experte des bailleurs de fonds internationaux, de concert avec les gouvernements successifs. Prenons deux exemples : la mobilisation du syndicat de l’enseignement secondaire et le cas de l’école normale supérieure de Tunis. Simplifions les faits : L’Etat a besoin de fonds pour financer ses dépenses de gestion. Le FMI demande à l’Etat d’alléger ses dépenses afin de réduire son déficit budgétaire. Toutes les mesures de la formule magique du vieux monde y sont : gel des recrutements et suppression de postes dans la fonction publique, privatisation en chaîne d’entreprises publiques endettées, révision à la hausse de l’âge de départ à la retraite, augmentation des cotisations salariales… pour ne citer que celles-là. Or toute cette stratégie du choc qui ne dit pas son nom, édulcorée par les grands gaillards de l’élite politico-médiatique, touche directement à un secteur central dans ce qu’est censé être le service public, et figurant pourtant au cœur du récit dominant sur la période développementaliste de l’Etat indépendant ! A force d’enfoncer à chaque fois le clou dans le système scolaire et universitaire à coups de “promesses” de privatisation et de gel des recrutements de professeurs, il n’y pas de quoi s’étonner de voir les contestations se faire tenaces ! C’est dire que l’ennemi commun est là. C’est en effet la métastase du néolibéralisme dans les secteurs associés au service public, au détriment des acquis et droits socio-collectifs. Et aussi les classes-parasites qui en profitent. Mais ça, il faut d’abord prendre la peine de l’énoncer.

Politiser les colères fragmentées : affection

Les protestations sectorielles, c’est aussi une affaire d’affects déchaînés. C’est l’indignation qui pousse à la mobilisation, le dire n’est pas de nature à surprendre. Mais, dans un champ protestataire fragmenté, des colères sectorisées ne peuvent avoir qu’un effet limité. Les luttes séparées dont les revendications ne dépassent pas le minimum syndical n’ont pas la propriété de la conquête : elles fonctionnent sur la base de colères localisées qui ne font pas un tout. Même si ce tout, quelque part, existe. C’est toujours ce “quelque chose” qui peine à être discerné par les mobilisations pour qu’elles fassent grand mouvement, et les escarmouches pour qu’elles fassent enfin guerre. Et ce quelque chose, c’est surtout le politique. Disons-le clairement : ce politique existe d’ores et déjà dans le monde objectif. Dès qu’il est question de rapports de pouvoir, d’institutions normées et de remise en cause d’un fonctionnement particulier de ces institutions, on est au cœur du politique. Seulement, le politique n’est pas toujours perçu comme tel : il a beau exister à l’état objectif, la production d’effet demeure conditionnée à son identification comme tel par le sujet. Or, il est toujours identifié localement, mais jamais globalement. Les colères localisées qui n’aperçoivent pas ce quelque chose de commun, ce politique global à l’origine de leurs souffrances, demandent ainsi à être politisées. En quoi une colère est-elle politique? Quand elle est produite par, et perçue comme produite par, des paramètres exclusivement politiques. Aussi, dès lors qu’elle se constitue comme colère politiquement consciente de ce contre quoi et de ce pour quoi elle se déchaîne : à une colère politique correspond, non seulement un ennemi politique, mais aussi un projet politique. Et il ne faut pas tourner la langue sept fois dans sa bouche pour dire de quel projet politique il s’agit : d’abord mettre fin à la métastase de la tumeur néolibérale dans la gestion étatique des ressources publiques. C’est qu’il ne faut pas tiquer pour dire qu’il est déjà temps de lutter pour la catastrophe : le mot “catastrophe” (kata et strophè) est à l’origine une combinaison de deux mots grecs, signifiant respectivement “bouleversement” et “dénouement”. Politiser la colère, c’est la faire persévérer dans le but de bouleverser son ennemi politique… et mettre fin à son existence politiquement. Politiser la colère, c’est vouloir catastropher le cancer néolibéral.

Contre-hégémonie ou contre-pouvoirs : stratégie

Nul besoin donc de redire ce que l’on a déjà ressassé sur la misère du champ protestataire. Mais redisons-le quand même : les luttes sociales sont fragmentées. Et il faut, au pire appartenir au camp ennemi, au meilleur être doté d’une grande sottise politique, pour ne pas voir que ça pose vraiment problème. Comment donc changer la canalisation entre le réservoir contestataire et le champ protestataire, de sorte que le premier irrigue une guerre et non plus de simples escarmouches? Comment faire en sorte que ça prenne? Comment concevoir une action dans laquelle ce quelque chose de commun devienne producteur d’effets pratiques? Et dans quel horizon inscrire une praxis qui, à défaut de transformer l’ordre politique, améliore les rapports de forces de celles et ceux qui ont pour visée cette transformation? C’est qu’il faut, pour le comment de la chose, définir la forme particulière que prendra la guerre. Et les guerres, ça a des formes. Citons-en deux par souci de raccourcissement : la guerre de tranchées et la guérilla. C’est que pour toute guerre, il existe une forme particulière à définir, pour ne pas qu’elle reste au stade des pures escarmouches, c’est-à-dire au niveau néant politique. On peut inscrire les perspectives stratégiques d’une politique d’émancipation dans l’un ou l’autre des deux paradigmes suivants : soit la persévérance dans la construction progressive d’une contre-hégémonie politique, soit la multiplication des contestations des rapports de pouvoir à des échelles locales, et par là même la consolidation de plusieurs contre-pouvoirs sectoriels. Le premier paradigme, c’est celui de la guerre de positions gramscienne. Mais bâtir une contre-hégémonie, ça demande du souffle. Et beaucoup d’organisation, de structuration et de ressources. L’espace social devient un champ de bataille pour les belligérants, et la défense des positions acquises acquiert une dimension stratégique. On peut envisager une ligne de front dont l’UGTT serait la locomotive, mais le positionnement politique de l’organisation laisse vraiment beaucoup à désirer. Quoi qu’il en soit, théoriquement parlant, la perspective de la lutte contre-hégémonique invite les forces sociales subalternes à créer des points d’ancrage dans les institutions politiques et à occuper des positions de plus en plus avant-gardistes à des échelles différentes de l’espace social. De l’autre côté, l’option de la guérilla semble plus alléchante stratégiquement, et peut-être plus faisable. Elle est dérivée de la conception foucaldienne du pouvoir. Selon Foucault, le pouvoir est disséminé dans plusieurs domaines où les rapports de force se déploient et se transforment. Il est protéiforme, multiple et évolutif. Et pour répondre à un tel fonctionnement du pouvoir, rien de mieux que la lutte pour la mise en place de contre-pouvoirs localisés : le modèle de résistance impliquerait la multiplication des luttes collectives ponctuelles pour créer des rapports de force émancipateurs. C’est que, le pouvoir étant diffus dans des dispositifs, il serait question d’investir ces dispositifs et d’y renverser la table. Soyons clairs : une telle stratégie n’est pas censée promouvoir le modèle des escarmouches séparées. Il est essentiel de prendre acte de l’existence de la guerre, et partant de coordonner les escarmouches. Or, coordonner les escarmouches, c’est créer des liens entre les luttes sectorielles. Et la coordination, c’est aussi la création d’un commun. Il faut donc tisser les luttes.

Tisser les luttes joyeuses : tactique

Les luttes nombreuses doivent donc converger. En France, la gauche de la gauche parle de “convergence des luttes”. C’est que pour faire face aux philistins au pouvoir, il faut déjà acquérir un nombre politique[4]. Il faut marcher ensemble, et créer des liens. On tend à se méprendre sur la propriété affective de la lutte en soi, c’est-à-dire de la lutte en train de se faire : on fait souvent de la lutte une affaire de passions tristes, de frustration, de tristesse, de colère. Mais la colère, c’est aussi une passion triste potentiellement joyeuse. Toutes les expériences de lutte de par le monde le montrent. C’est que les luttes constituent aussi une fabrique de passions joyeuses, un espace de rencontre(s) où les singularités se fondent pour dessiner les contours du devenir. Et il faut être d’une bêtise sans nom pour ne pas voir ce qu’il y a de joyeux dans les passions révolutionnaires. La lutte, c’est un espace où on apprend à se connaître, où on met en place des ritualisations et des pratiques collectives, où on se dote d’une identité collective singulière. C’est l’espace où on se représente l’utopie. C’est le lieu de se départir de ses passions tristes pour embrasser les passions joyeuses de l’effervescence du groupe. Tout ça est inséparable de la tactique : une tactique de lutte est par définition joyeuse. C’est que, dans la foulée des liens qui se nouent dans la forge de la lutte, naît l’entraide. On songe aux premiers moments révolutionnaires de 2011 : les pratiques d’entraide ont non seulement jalonné le processus de mobilisation qui a mené jusqu’au départ du dictateur le 14 janvier, mais ont aussi émaillé le moment re-constitutif, lors des sit-in de la Kasba. C’est que le moment de la mobilisation collective est l’incarnation antithétique du monde face auquel elle se dresse : en nouant des liens de solidarité entre ses protagonistes, elle fournit une démonstration concrète de l’autre possibilité. Mieux : de l’autre horizon de possibilités. Ce qui manque, c’est le tissage inter-luttes. Mais, pour revenir toujours au leitmotiv de la convergence des luttes, il faut qu’il y ait conscience de ce quelque chose, cette cause commune, pour que les luttes soient tissées.

[1] L’usage qu’on fait de la notion de “conjoncture fluide” est néanmoins à prendre avec des pincettes. Chez le sociologue Michel Dobry, auquel on doit cette notion, elle s’apparente aussi à un moment d’interdépendance tactique entre champs sociaux différents.

[2] Voir Georges Orwell, 1984.

[3] En France, il y a ces jours-ci comme une ambiance soixante-huitarde dans l’air.

[4] Frédéric Lordon. Tisser les luttes. Blogs du diplo : “La pompe à phynance”. 8 avril 2018. [En ligne] : https://blog.mondediplo.net/2018-04-08-Tisser-les-luttes.