Au centre : Sami Fehri, patron d’El Hiwar Ettounsi TV, son avocat Abdelaziz Essid et Sihem Ben Sedrine, présidente de l’Instance Vérité et Dignité (IVD, novembre 2016)

Quand les chefs de l’opposition au régime de Ben Ali défilaient sur les plateaux TV en 2011, ils ne s’attendaient pas à ce que les mêmes médias qui les ont accueillis, avec beaucoup d’enthousiasme, servent à redorer le blason du clan du dictateur déchu. La tendance a gagné en importance au fur et à mesure de l’évolution latente du processus de la justice transitionnelle institutionnalisée dès 2014 à travers la création de l’Instance Vérité et Dignité (IVD). Invités « exceptionnels » d’émissions de prime time, le beau-frère de Ben Ali, son gendre ou encore le neveu de l’ancienne première dame et autres membres du même clan ont tous bénéficié d’un précieux temps d’antenne pour refaire leur image.

Seif Trabelsi, neveur de Leila Ben Ali, dans l’émission « Liman Yajroô faqat ». Des personnages insignifiants du clan Ben Ali sont présentés comme “témoins historiques”. (El Hiwar Ettounsi TV, février 2015)

Interviews « exceptionnels » sans valeur informative

Plus charmés par le moment télévisuel qu’ils offrent à leur audimat que tournés vers la quête d’informations constitutives de pans de l’histoire récente de la Tunisie, leurs intervieweurs ont échoué à leur faire révéler quelconque donnée inédite. L’exemple de Belhassen Trabelsi sur la chaîne Attessia est très révélateur de cet échec. Diffusé le 9 janvier 2017, un entretien audio avec cet homme, poursuivi dans plus de 45 affaires dans les tribunaux tunisiens et recherché par Interpol, a tourné en tribune libre. L’interviewé était à la tête de la famille Trabelsi qui, aux côtés des Ben Ali, mettait la main sur 21% des bénéfices du secteur privé tunisien en 2010 d’après la Banque Mondiale. Moez Ben Gharbia, animateur et un des principaux actionnaires d’Attessia, a expliqué qu’un accord a été conclu avec Belhassen Trabelsi pour que la conversation se fasse en audio, via Skype. Si l’interviewé a obtenu une garantie aux prétentions sécuritaires, l’animateur n’a pas obtenu les garanties nécessaires pour que l’entretien ait un apport informatif. D’entrée, Ben Gharbia s’est retrouvé face à un interlocuteur qui s’est abstenu de répondre à deux questions clés sur son pays de résidence actuel et sur sa demande d’asile politique. Incapable d’engager Belhassen Trabelsi à répondre aux questions plutôt que se réfugier dans le déni de faits avérés, il ne l’a même pas confronté avec certaines révélations d’enquêtes journalistiques et de commissions d’enquête étatiques, le laissant prendre la parole sans interruption parfois pendant 10 minutes pour parler de sa prétendue souffrance durant sa cavale. Puisant dans le sensationnalisme, l’émission a finalement plus d’effet de rebranding de l’interviewé que d’apport informatif.

Capture d’écran de l’interview avec Belhassen Trabelsi (Attessia, janvier 2017)

Le sensationnalisme, à la fois outil de rebranding et accusation

Pourtant, l’accusation de sensationnalisme sera faite à l’IVD, en charge du processus de justice transitionnelle, dès le démarrage de ses auditions publiques en novembre. Les détracteurs du processus de la justice transitionnelle, nombreux parmi les patrons des médias et leurs relais, ont cherché à assimiler la retransmission télévisuelle de ces auditions aux émissions sensationnalistes de la téléréalité. Or, ici, le rapprochement est maladroit, voire malsain vu ses motivations politiques et financières. Bien évidemment, les auditions publiques de l’IVD n’ont rien à voir avec le sensationnalisme dénoncé à tort. Le cadrage et l’éclairage y sont sobres. Le propos n’est pas saccadé ou conditionné par quelconque recours au montage. Il n’y a pas de mise en scène, ni scénarisation du vécu. Assimiler les auditions publiques de l’IVD aux émissions sensationnalistes n’est donc qu’une manière de les discréditer vu la convergence des intérêts des propriétaires des principaux médias audiovisuels avec ceux de responsables du régime autoritaire déchu. En témoigne le cas symptomatique de Sami Fehri, patron de la chaîne TV privée El Hiwar Ettounsi, poursuivi pour les préjudices financiers causés à la télévision publique sous le règne de Ben Ali au profit de sa société de production Cactus Prod. Le producteur et animateur était associé à Belhassen Trabelsi. D’ailleurs, Ben Gharbia, évoqué plus haut, était un salarié de cette boite. Six hauts responsables de l’Etat dont Abdelwahab Abdallah, ancien ministre et conseiller privilégié de Ben Ali, sont poursuivis dans la même affaire.