©Hélène Aldeguer, 2018

Cette situation a poussé quelques observateurs à se demander, non sans ironie : « Où sont les amis de la Tunisie ? ». C’est que l’expression « les amis de la Tunisie » revient souvent dans la bouche des responsables locaux. Depuis 2011, les « pays amis », investisseurs et bien souvent créanciers de la Tunisie sont attendus de pied ferme par un Etat qui ne cesse de réitérer la nécessité de venir en aide à « l’exception démocratique » de la région face à une crise économique sans précédent. Mais derrière l’élément de langage diplomatique, des rapports de pouvoir, de dépendance, entretenus de part et d’autre sont à l’œuvre, plus ou moins ouvertement. La dette publique extérieure, qui a bondi à 48% du PIB fin 2017, est au cœur de ces rapports. Elle lie l’Etat tunisien à d’autres Etats, des banques transnationales mais aussi, bien sûr, à des organisations internationales comme le Fond Monétaire International et la Banque Mondiale. Ces entités sont bien souvent soupçonnées d’ingérence voire de néo-colonialisme du fait des conditionnalités qu’elles adossent à leurs prêts à taux d’intérêts faibles.

Christine Lagarde, directrice générale du Fonds Monétaire International reçue par le président Béji Caïd Essebsi au Palais de Carthage, 8 septembre 2015 – Crédit photo : page Facebook de la présidence de la République Tunisienne

La Tunisie, tout comme d’autres pays de la région à l’instar de l’Egypte, entretient un passé tumultueux avec la dette publique extérieure puisque c’est celle-ci qui aura ouvert au colonialisme européen de la fin du XIXème siècle. D’ailleurs, pour la petite histoire, les accords mettant en place le protectorat français sur la Tunisie – le traité du Bardo de 1881 et la Convention de la Marsa de 1883 – évoquaient tous deux dès la première page « l’amitié » reliant la Régence de Tunis à la République Française. A l’heure où Tunisiens et Egyptiens subissent de plein fouet les effets de l’austérité prônée par ces organisations internationales auprès desquelles se sont endettés leurs gouvernements, la question du lien entre dette et perte de souveraineté voire entre dette et colonialisme, se pose avec une insistance grandissante. En effet, ces organisations ne cessent de presser les autorités des deux pays à « accélérer le rythme des réformes économiques » – nul besoin d’en préciser l’orientation – condition nécessaire au décaissement des tranches successives des prêts accordés, devenus indispensables aux Etats en question. Mais comment en est-on arrivé là ?

Représentation de la signature du Traité du Bardo de 1881

Une dette qui explose

Au temps de Ben Ali, la dette publique ne représentait que 40% du PIB. La gestion sérieuse de l’économie tunisienne, à l’origine du tant vanté « miracle économique tunisien » cher aux « amis de la Tunisie », était un argument de poids dans la promotion du régime dictatorial en place depuis novembre 1987. Mais voilà, le soulèvement de l’hiver 2010 a mis à nu l’illusion que recouvrait « le miracle tunisien ». Les disparités régionales, le chômage de masse, notamment des diplômés du supérieur ont explosé au visage de tous les tenants du statu quo. Après la fuite de Ben Ali, le 14 janvier 2011, les manifestations se sont poursuivies, réclamant le départ des caciques de l’ancien régime. « Ceux qui sont arrivés au pouvoir après Ben Ali, qu’ils soient issus de l’ancien régime ou de l’opposition, ont tout fait pour désamorcer la dynamique révolutionnaire qui emplissait les rues du pays à l’époque », nous explique le politologue Hamza Meddeb, « ils se sont mis à embaucher, à budgétiser des projets d’infrastructures dans les régions délaissées, et ce, pour acheter la paix sociale. L’objectif était de déplacer la dynamique des rues vers la table des négociations ». Les aides distribuées à tour de bras, les emplois, souvent précaires, créés ex-nihilo dans la fonction publique – quelques 155 000 entre 2010 et 2014 d’après l’Institut National des Statistiques -, tout cela a pesé sur le budget de l’Etat, faisant glisser le déficit budgétaire de 1% en 2010 à 3,3% en 2011 pour ensuite passer à 5,5% en 2012. Par ailleurs, le soulèvement de 2011 a causé quelques paralysies dans la collecte d’impôts, « les huissiers du trésor ne sont pas revenus au travail durant les premiers mois de 2011, dès lors le solde d’impôts recueillis était négatif par rapport à celui de l’année précédente », nous explique un haut-fonctionnaire du ministère des Finances. La conséquence prévisible d’une telle conjecture a été le recours croissant à des emprunts bilatéraux ou multilatéraux, en plus, bien sûr de l’émission de bons du trésor.