La décision obligeant les commerçants à intégrer la langue arabe à leurs enseignes, votée à l’unanimité par le conseil municipal de la ville de Tunis le 31 décembre 2018, n’a pas manqué de susciter des remous. Deux positions se dessinent, l’une favorable à l’arabisation pour des raisons de souveraineté et de respect de la constitution (son article 1er et 39), l’autre, qui, fustigeant le caractère autoritaire de la mesure, argue que chaque commerçant est en droit de choisir la langue qu’il préfère pour son enseigne. La question, qui aurait pu ne porter que sur le droit à un espace public intelligible pour les citoyens qui ne peuvent ou ne veulent lire le français ou l’anglais, s’est immédiatement transformée en débat identitaire.

Bien que la langue officielle de la Tunisie est l’arabe, les panneaux de signalisation publiques sont souvent bilingues

Une idée qui date des années 90

L’instrumentalisation des questions linguistiques en question identitaire ne date pas d’hier. Sans que ce ne soit jamais explicitement dit, les tentatives précédentes d’arabiser les enseignes commerciales se sont toujours situées dans un rapport d’opposition frontale mais très momentanée à la France et à la présence de la langue française dans l’espace public. En effet, Ahmed Bouazzi, le membre du conseil municipal à l’origine de l’initiative, affilié au Courant Démocratique (alias Attayar) s’est appuyé sur une circulaire datant du 17 mai 1994 qui voulait déjà, à l’époque, obliger les enseignes commerciales et les publicités à être écrites au moins en arabe. La circulaire 94/33 qui s’intitule « davantage d’intérêt accordé à la langue arabe » portait également sur l’arabisation des panneaux de signalisation et des documents administratifs. Cependant, à l’époque, il se disait que cet intérêt soudain pour la place de la langue dans l’espace public n’était en fait qu’une réponse à l’émission d’un mandat d’arrêt international à l’encontre de Moncef Ben Ali, frère de Zine el Abidine Ben Ali, accusé d’être à la tête d’un trafic de drogue dans le cadre de l’affaire « Couscous Connection ». Le mandat, émis par la justice française, aurait donné lieu à une réaction politique qui avait donc pris la forme de cette circulaire, venant mettre à mal la présence du français dans l’espace public, une présence perçue comme mettant à mal la souveraineté nationale.

Avec l’arrivée récente de certaines franchises étrangères, de nouvelles enseignes en anglais ont fait leur apparition en Tunisie, donnant ainsi une autre dimension au débat au-delà de la polarisation arabophones/francophones. Crédit photo : Adriana Vidano

La langue, outil des sursauts de souveraineté

La circulaire de 1994 a été le premier pas vers l’arabisation de l’administration publique. En effet, si en 1994 le Premier ministère conseillait aux fonctionnaires « d’éviter l’usage d’une langue étrangère dans leurs communications et documentations internes », à partir du 1er Janvier 2000, cela est devenu une obligation. La circulaire du 29 Octobre 1999, qui actait cette obligation évoquait d’ailleurs explicitement les enjeux politiques derrière l’arabisation : « la langue arabe est l’un des piliers de notre appartenance civilisationnelle et un symbole de la souveraineté nationale ». S’est ajouté à cela une nouvelle circulaire que nous n’avons pu retrouver dans les archives demandant aux commerçants d’accorder plus de place à l’arabe qu’aux autres langues dans leurs enseignes. Mais encore une fois, ces décisions ont été perçues comme une réponse à la publication à la même période en France du livre « Notre Ami Ben Ali » des journalistes Nicolas Beau et Jean-Pierre Tuquoi. Il n’en reste pas moins que l’arabisation de l’administration est l’une des rares suites concrètes données à la circulaire 94/33, très vite devenue lettre morte. Pour preuve, la circulaire de 1994 promettait la création d’une commission spéciale pour veiller à l’application des différentes mesures, commission qui ne verra jamais le jour si l’on se réfère aux archives du Journal Officiel de la République Tunisienne (JORT).

Ahmed Bouazzi s’est inscrit dans une certaine continuité en matière d’instrumentalisation politique, bien que dans son cas, aucun évènement particulier n’a été à l’origine de son initiative. Le discours prononcé face à ses collègues au Conseil, fera référence à l’histoire de la décolonisation, de Dien Bien Phu à la crise de Bizerte mais omettra de faire la moindre référence à l’intérêt des citoyens qu’il a été élu pour servir. Ce n’est pas faute de l’ignorer. Lorsqu’on lui pose la question au téléphone, il pointe très vite du doigt « la violation des droits des citoyens qui ne peuvent lire les langues étrangères dans un pays où la langue nationale est l’arabe ». Mais le temps aurait manqué lors du discours pour souligner cet aspect-là de la question. Inscrivant son action dans la continuité des ancêtres qui ont lutté contre l’oppresseur, il affirme qu’« il est temps de continuer la décolonisation culturelle », pointant du doigt, « une société où ceux qui réussissent sont ceux qui parlent les langues étrangères ».

Mais il est à craindre que tel que le débat est présenté d’un côté comme de l’autre, la question du rôle joué par les langues occidentales dans les inégalités sociales et spatiales en Tunisie soit totalement mise sur la touche. Pourtant, avec l’avènement progressif des affiches publicitaires en anglais, il devient de plus en plus difficile d’ignorer l’usage classiste qui est fait de la langue.  L’usage du français et de l’anglais dans les publicités ou les évènements Facebook n’est pas neutre, il dit les groupes auxquels s’adressent les annonceurs et les groupes qu’ils excluent.