Faits réels et personnages fictifs se mélangent pour donner un condensé de notre réalité politique et de son traitement erroné par les médias ces dernières années post-révolution. La pièce prend en charge la « mémoire empêchée » par les médias qui manipulent en vue d’une histoire officielle laissant de côté celle des vaincus, appareils d’un État qui aimerait faire abstraction de la révolution et la spolier, surtout qu’une bonne partie se résigne face à la ruine politique aux sens propre et figuré. Que nous reste-t-il à part « El Khobbiza » nous dit la pièce ? Plat des pauvres, mise en dérision pour provoquer le rire mais aussi l’indignation.

Nous traversons plusieurs tonalités, du lyrique au grotesque en passant par le tragique qui suscite l’empathie. Il s’agit d’un théâtre hétérogène à la Peter Weiss mais où le travail ne se fait pas qu’à travers les mots même si le verbe importe beaucoup. Des ambiances de contes pour enfants faits de sorcières, d’ombres, de chiens dévoreurs et de sauveurs sont comme en contraste avec un vrai procès où le bien ne le remporte pas sur le mal, où la justice est bien loin d’être rendue.

Des noms réels et d’autres inventés mais typiques nous donnent une vision globale et critique de notre contexte politique. Tout cela est englobé dans une fiction qui adopte la mise en abyme. En voici le synopsis : « Quatre personnages se débattent dans un présent oppressant et douloureux. Ils trouvent dans l’art un moyen de résister. Actrice incarcérée suite à une performance, Amina est relâchée en se compromettant avec le pouvoir. Elle intègre une institution médiatique publique. Avec son ex-mari, Nasr Eddine, un réalisateur de la même institution, sa sœur Basma, musicienne et Bachar, un autre réalisateur venant du monde du cinéma, ils décident de diffuser une pièce de théâtre interdite en piratant les sites du Parlement et celui de la Présidence. Ainsi commence leur procès : une longue et pénible confrontation avec le pouvoir… ».

Tous nos espoirs et désespoirs sont condensés dans cette pièce qui se veut ouvertement documentaire en retraçant ce que nous avons vécu sur le plan politique ces dernières années passant de l’euphorie à la dépression : la vie et les joies du début, nos défaites, les tentatives de contre-révolution et le désir de rétablir un système aussi corrompu que le précédent. Les faits sont là mais exprimés par une réécriture qui, par moments, prend le ton de l’accusation et par moments celui de la complainte et de l’appel à ce que justice soit faite.

Le spectre du frère d’une ministre revient comme le père d’Hamlet nous rappeler que « quelque chose de pourri » habite notre « royaume », incarnant sans doute le retour du refoulé et les obsessions qui bloquent le processus démocratique tant qu’il n’y a pas eu de procès. La cité, la vraie, est pourrie mais aussi Fantastic City, la pièce pour enfants, habitée par des ombres et des spectres, écrite et jouée par Amina et son groupe comme pour exorciser le mal qui ronge leur réalité. La pièce fait notre procès parce qu’il faut un procès pour que disparaissent les ombres, pour que l’avenir soit possible, pour que l’on sorte de la compulsion de répétition : temporalité de la violence sans procès. Mais elle le fait en réécrivant le journal de manière poétique au sens visuel mais aussi dans le lien instauré entre ce que nous entendons et ce que nous voyons, poétique non seulement dans son verbe, y compris quand il semble direct, mais surtout dans la voix quand celle-ci communique l’urgence de signifier au-delà de ce qu’elle dit, ce que Giorgio Agamben appelle « l’intention de signifier ».

L’impossibilité de se taire comme dans certaines situations post-traumatiques est assimilable au silence. Quand le réel déborde notre capacité à le comprendre un tant soit peu, il nous reste le verbe. Quand le mot tombe dans le verbiage, quand il ne devient que pur son, ne fonctionne-t-il pas comme un cri, comme une dernière tentative de survie, un appel indépendamment du signifié ?  Ce verbe envahissant chez les témoins, les victimes ou les survivants dit la complainte, l’appel, le désir de fixer ce qui est advenu pour le dépasser. Il dit autre chose quand il est proféré par les bourreaux comme dans le monologue du « Chien Dévoreur ». On finit par ne plus l’entendre et ne déceler que sa violence, sa rage et sa haine débordante comme une sorte d’aboiement qui figure la pulsion de la destruction.

L’art peut-il quelque chose à cet enracinement de l’injustice ? Il peut au moins garder la trace, témoigner, ne pas laisser passer, ne pas oublier pour ne pas sombrer à tout jamais dans l’ombre. C’est l’alternative que propose Fantastic City Again : l’art sous toutes ses formes, théâtre à travers le personnage d’Amina, musique, à travers le personnage de Basma et bien sûr la danse. Un tableau extraordinaire révèle la musicalité du Coran et son potentiel poétique quand nous le prenons sans dogmes, quand seuls les corps le ressentent dans une danse qui aboutit à une transe rappelant les Soufis. La danse en tant que rapport au monde nous engage dans ce qu’il y a de plus intime en nous, notre corps dans son abandon à la musicalité de l’univers… N’est-ce pas aussi une manière d’expulser ce mal, de se reconnecter avec nous-mêmes ? La deuxième alternative n’est autre que l’amour, y compris dans sa version extrême, celle de la passion où les limites entre la vie et la mort sont indécelables, où mort et vie se côtoient à la recherche des contrées inhabitées par la doxa étouffante.

Il y a le procès des politiciens mais aussi celui de la doxa qui brime l’individu. Pourquoi, demande l’enfant Ahmed, les adultes s’embrassent au cinéma et pas dehors ? Je ne veux pas tomber enceinte crie le personnage Basma, musicienne pour qui la passion est un ailleurs en soi, une terre vidée du superflu où elle a rêvé d’emmener son amant pour renouer avec la dimension poétique de l’univers comme ultime recours. Le dernier mot de la pièce est « Je t’aime » : un « Je t’aime », non comme déclaration mais comme désir de ce qui est au fondement même de l’amour : la réinvention d’un monde autre à la mesure de la liberté.

On sort de cette pièce avec beaucoup d’émotions : indignation, douleurs, remise en question… mais surtout avec la sensation d’avoir rencontré son double, non pas pour mourir comme dans la pensée héritée du romantisme allemand, mais pour renouer, larmes aux yeux, avec nos espoirs du début de la révolution –  mémoire du corps réactivée dans son élan grâce au théâtre. Alors, rien que pour cela, ne ratez pas Fantastic City Again  avec Mounira Zakraoui, Sihem Akil, Basma Baazaoui, Mohamed Chaabane, Ahmed Taha Hamrouni et toute leur équipe… !