D’abord, celui de Bourguiba en occupant deux postes sécuritaires clefs au cours des années soixante. Décennie de la rigidification autoritaire de l’Etat naissant, articulée autour d’un parti-unique à la botte duquel une police surpuissante, tortionnaire et corrompue veille au grain telle un chien enragé. Puis, lors de la première moitié des années 90, il a été aux ordres de Ben Ali en tant que président d’une Chambre des députés fantoche. Là aussi, BCE était aux avant-postes pendant l’éradication par le général putschiste de toute velléité contestataire, dissonante ou dissidente. S’en suivit une retraite dorée dont il ne sortira qu’après la révolution.

Après avoir,dans sa tour d’ivoire, gardé le silence sur les exactions de la ploutocratie benalienne durant une quinzaine d’années, Béji Caïd Essebsi en fin opportuniste sort de sa tanière et exécute avec réussite la volonté des pouvoirs financiers et politiques tunisiens et étrangers, à savoir l’enterrement de la révolution dans les urnes.[1]Fort de ce succès et de la polarisation politicienne en deux camps faussement opposés en islamistes et progressistes, il prend la tête des seconds et devient président en n’obtenant au premier tour les suffrages que d’environ le 1/10 de la population.[2] Son parti composé d’une large majorité d’anciens RCDistes s’allie avec ses ennemis jurés. Hier honnis comme la peste, les islamistes deviennent en un coup de baguette magique un solide frère d’armes dans l’exercice du pouvoir et l’établissement d’un modèle partisan binaire basé sur l’alternance comme dans toute démocratie bourgeoise qui se respecte.[3]

De surcroit, Caïd Essebsi n’aura pas, lors de cette résurgence contre-révolutionnaire, manqué d’amnistier les cadres administratifs de Ben Ali dans un premier temps ni de trahir ses promesses électorales dans un deuxième temps. Fait plus important : il aura institué une gouvernance du cœur.

Gouvernance du cœur

A la manière de gouvernants plus jeunes mais sans doute ayant eu la distance nécessaire d’une décennie et demie d’observation extérieure ; n’ayant aucune vision, ni projet, ni politique propres mais conseillé par de jeunes loups dans l’unique perspective de gagner et garder le pouvoir ; il excellera dans l’irrigation d’une image au lieu d’une pensée, d’affects au lieu d’idées et de sentiments au lieu de réflexions.Sa façon de raconter des histoires et de digresser sans fins lors de toute interview ou discours, son utilisation du parler tunisien au lieu de l’arabe usuel et une maîtrise certaine des calembours et des adages populaires, sa répartie héritée de sa formation d’avocat couplée à une sénilité encore attachante en font le candidat idéal pour le rôle ailleurs occupé (toute proportion gardée et avec de légères nuances culturelles) par Obama, Macron, Trudeau, Trump, Bolsonaro ou Salvini. La virtualisation de la vie politique en une chanson de gestes personnelle où toute action réellement politique est exclue, fait le reste. Que n’a-t-on scrollé ses bons mots dans ce nouveau mode de pensée hégémonique qu’est le mème ! Que n’a-t-on vu fleurir des images de Caïd Essebsi accueillir des enfants au palais présidentiel ou rencontrer fortuitement un enfant pendant une balade inopinée au centre de Tunis dont les caméras étaient miraculeusement dans le secret ![4]

« Nul ne le sait mieux que les hommes politiques. Dès qu’il y a un appareil photo à proximité, ils courent après le premier enfant qu’ils aperçoivent pour le soulever dans leurs bras et l’embrasser sur la joue ». Kundera écrivait ceci il y a plusieurs décennies. Depuis, les politiques ont acquis leurs propres caméras et leurs propres Twitter gérés par des équipes entières de community managers qui, le cas échéant, fournissent même les enfants. Le tout relié à grande échelle par des médias classiques en totale connivence présentant des mises-en-scènes totalement fictionnelles sous forme d’informations crédibles à même d’être partagées dans cette dictature du cœur.[5]

En somme, Béji Caid Essebsi aura œuvré au service de trois idées maîtresses au gré des aléas politiques et historiques dont il a été le contemporain : la création et la pérennisation d’un Etat dictatorial, le processus contre-révolutionnaire et enfin le remplacement du politique par l’affect. Il est donc pour le moins conséquent que ces trois éléments se cristallisent depuis son décès dans un moment fasciste.

Le moment fasciste

Révolu le temps des idéologies, il ne s’agit donc pas ici d’une doctrine concerté et exécutée militairement. Le moment fasciste est volatile, éthéré. Il est une soumission ordinaire.Il est un concentré de marketing politique mais aussi de suzeraineté post-contemporaine. Sa caractéristique cardinale est l’observation collective (au double sens d’obéissance et d’examen attentif), de sa propre soumission au puissant. Courber l’échine devant un président, vivant ou mort, devient une jouissance à la portée de tous et chacun est sommé de s’y conformer au risque d’être mis au ban de la société.

Les réseaux sociaux ont certes agrandi l’espace public. Ils ont aussi rendus contrôlable la lutte politique au sein de ce vaste territoire virtuel. Les récentes implications d’entreprises de transformation comportementale à travers l’analyse des datas personnelles dans des campagnes électorales démontrent là aussi l’instrumentalisation des affects, des sentiments et des egos.[6]L’on ne vote plus ni pour ni contre des idées, des partis, des idéologies, des volontés ou pas de changer des réalités sociales pour d’autres. L’on vote par peur, par attraction, par dégout, par flagornerie ou par appartenance de race ou de genre ou autre. Parce que ce candidat est séduisant ou parce que cette candidate est une femme, parce qu’il/elle est gay ou noir/e. En gros, on vote pour soi, ou plus exactement pour l’image de soi que l’autre nous renvoie artificiellement. En fin de parcours, les bilans des élus sont établis à l’aune de leur maîtrise ou pas de la communication, des réseaux sociaux, d’Instagram, etc. En un mot de leur coolitude.[7]

Quand eux seuls les sentiments imprègnent le politique(ou pour ainsi dire cette nouvelle forme de cité sans substance), quand le travail de Béji Caïd Essebsi et ses semblables au sein de la dictature policière puis de la contre-révolution bourgeoise a été intégré de façon immanente par une large partie de la population, l’on en vient à un unanimisme béat, régi uniquement par la norme sociétale coercitive et les injonctions au devoir de deuil. Aucune pensée ne doit venir troubler ce deuil que d’aucun veulent uniforme. Aucune critique ne doit être exprimée, aucune nuance ajoutée au roman du parcours d’une personnalité soudain érigée en une demi-déité aussi immaculée que la blancheur de la robe portée par son épouse lors de son enterrement. La seule expression possible est celle de la tristesse, du respect de la mort, du recueillement. Pour résumer : la pâmoison pour tous et tous pour la pâmoison.

Devoir de deuil

C’est aujourd’hui le sentiment unique qui surclasse la pensée unique d’hier. Sinon, des anathèmes aussi hauts en couleur que traitrise, manque d’élégance, indécence, non-patriotisme et bien d’autres surgissent. Ayant été intégrée avec le reste, le culte de la personnalité et l’idée d’un père de la nation, unique garant de la patrie, refait surface : critiquer Caïd Essbesi dans ce moment de communion extatique est une insulte faite à la nation car il est bien entendu que le président est la nation.Et que bien évidemment : tout dans la Nation, rien hors de la Nation, rien contre la Nation ![8] Bien que le règne n’ait duré qu’une poignée d’années, bien que les prérogatives du chef de l’Etat aient été réduites suite à la révolution et que l’on s’est réorganisé en un mode de gouvernance semi-présidentiel, bien qu’absolument rien n’a été accompli politiquement par le Grand Homme dorénavant affublé de toute une panoplie de superlatifs aussi délirants les uns que les autres, mis-à-part une tentative inachevée d’égalité successorale qui n’était en soit pas prohibée mais facultative, etc. Peu importe. Les réflexes d’(auto-)asservissement n’en surgissent pas moins de plus belle.

Bien que Béji Caïd Essebsi ait vu sans sourciller les jeunes de sa nation se faire tuer par sa police à lui ou bien sa propre nation s’endetter et être vendue aux plus offrants par ses deux gouvernements à lui, cela n’a aucun sens pour le devoir de deuil. Il n’y a que l’affliction face à la mort qui a lieu. Car il est entendu que pour le moment fasciste, tout ce qui met en veille la pensée critique et le devenir révolutionnaire est le bienvenu. Le devoir de deuil est travaillé en creux par le silence et la sidération, vecteurs pour le moment fasciste car il peut les remplir de son propre vide. Orwell fictionnalisait l’appauvrissement de la langue comme moyen pour dompter la pensée. Maintenant que ce processus est une réalité, le mutisme est un horizon pour l’impérialisme. Il n’est pas anodin que les intelligences artificielles aux mains des pouvoirs s’expriment oralement mais que les réalités virtuelles conçues par ses mêmes pouvoirs pour les vivants soient des mondes sans paroles.

Pendant ce temps imparti au deuil où la seule récitation permise est celle de la Fatiha, alors que les tenants du sentiment unique chassent les malheureux qui non seulement ressentent- mais encore pire, pensent – différemment, l’Etat, les médias et les pouvoirs ont tout le loisir à la fois d’organiser leur discours officiel, leur récit national et d’instrumentaliser à leur avantage ce moment fasciste qu’ils n’ont même plus la corvée d’organiser.[9]

Détresses et mythes

La structure psychologique sociétale tunisienne a été dialectisée historiquement par Sophie Bessis dans son récent ouvrage[10]. Cette fameuse tunisianité produite par des stratifications trois fois millénaires de conquêtes et de dominations étrangères est toujours tiraillée par une volonté d’inclusion (parfois forcée et subie) tempérée, ou contrebalancée, par la recherche d’une identité commune à même de cimenter une société quelque peu protéiforme, dont la fêlure la plus clivante reste encore à ce jour celle entre le littoral et l’intérieur du pays. Soit. Or, de ce tiraillement collectif (ce déchirement si on veut[11]) a surgi un équilibre précaire : celui du plus petit dénominateur commun social et du consensus politique. D’où la pérennité des dictatures quelque peu molles de Bourguiba et surtout Ben Ali d’une part et la relative facilité ou du moins rapidité avec laquelle Ben Ali a été délogé d’autre part[12].

La tunisianité est surtout question de l’effacement de l’altérité, de la singularité et de la différence ainsi que de l’exaltation du pareil, du même et de la ressemblance. Obéir à soi est dans l’ordre des choses. Se soulever contre soi est suicidaire. C’est la règle tacite. Encore plus que ses prédécesseures, la dictature du cœur sied aux tunisiens. Et à l’ombre des détresses se construisent les mythes.Pendant qu’on jouit d’un deuil bien mérité (celui de Bourguiba ayant été confisqué par Ben Ali), le pouvoir écrit tranquillement le récit officiel. Par exemple, celui de la police qui donne de l’eau aux badauds venus s’agglutiner sur la route du cortège funéraire mais elle ne retiendra pas celui de cette même police qui interdit la musique dans les établissements de restauration. Le récit sans accros d’un décès survenu le jour de la Fête de la République comme pour sceller définitivement le sort de l’un à l’autre. Le récit d’une transition pacifique du pouvoir même en l’absence d’une cour constitutionnelle comme pour prouver son inanité.

Venant s’inscrire dans un narratif familier, il y ajoute un épisode mythologique primordial : la révolution non comme une rupture mais comme une demande d’ajustement de dérives circonstancielles finalement corrigées par un sauveur sage et perspicace. C’est donc un énième chapitre du roman national depuis l’indépendance que les élites fabriquent exclusivement et à l’exclusion de toute autre version à commencer par celle des victimes. Pour dominer, il ne suffit pas de confisquer les richesses et les moyens d’action, il faut une pierre angulaire : confisquer les perceptions de réalité. « Celui qui impose son récit, hérite la Terre du récit. »[13]

Ainsi, il ne s’agit plus que de narration en lieu et place d’analyse, de story telling en lieu et place de débats. Ce dessèchement programmé trouve son creuset naturel dans des médias depuis longtemps mis aux pas et des réseaux colonisés par le pouvoir à travers la surveillance généralisée, le partage des données personnelles et l’ensemencement massif de fake news.

Après la transition démocratique, la transmission de la démocratie

C’est une perversion ahurissante que de penser que les jours suivants le décès de Béji Caïd Essebsi ont été une victoire de la démocratie. En vérité, c’est la victoire de l’assujettissement, c’est la victoire de l’omerta et c’est la victoire de la lénification. Tous trois étant les purs produits des dictatures qui se sont succédé en Tunisie depuis l’indépendance.De quelle victoire parle-t-on quand aucune voix discordante ne s’est exprimée, aucun débat d’idées n’a eu lieu, aucun bilan contrasté n’a été établi ? Le tout dans une hystérie collective édifiante. La décence et l’élégance auraient été de mentionner les victimes broyées pendant les règnes consécutifs que Caïd Essebsi a servi docilement ou qu’il a présidé tout aussi docilement, dont un certain nombre le furent de ses propres mains.

En effet, la transition du pouvoir a été pacifique, constitutionnelle et seulement tâchées de quelques larmes de chagrin unanime, quoique certaines de crocodiles. Il est dans l’ordre des choses que cela soit ainsi quand il s’agit in fine du même pouvoir qui est sauvegardé. Il n’y a que les naissances qui soient douloureuses, que l’altérité qui soit conflictuelle. Il n’ya que la révolution qui trouble, qui fait vaciller, qui chancelle et nous fait chanceler avec elle dans la danse à jamais renouvelée de la liberté.Or ici, il s’agit du même pouvoir autoritaire, corrompu et inégalitaire qui passe de mains privilégiées à mains privilégiées afin de le protéger du peuple sur lequel il s’exerce à travers la violence, la propagande et une suite ininterrompue de moments fascistes.

L’Etat que Béji Caïd Essebsi a participé à ériger, à perpétuer et qu’il a servi fidèlement -policier, patriarcal et réactionnaire- est bien celui-là même qu’il lègue à son successeur intérimaire. Lui-même le léguera sans sourciller dans quelques mois au septième président de la République Tunisienne et le second élu démocratiquement au suffrage universel. C’est bien là le propre de la démocratie : elle se perpétue dans un délire de liberté pour sortir ses crocs dès qu’une vraie velléité libertaire vient troubler le calme de son hallucination.

 

Notes

  1. A lire, David Galula, entre autres : Contre-insurrection : Théorie et pratique.Né à Sfax, ses théories ont essaimé les manuels militaires contre-insurrectionnels contemporains. Pour lui comme pour l’administration américaine et plus globalement l’impérialisme mondial depuis la guerre du Vietnam, la démocratie élective est le modèle politique idéal à même de garder les populations sous contrôle et de pérenniser le pouvoir supra-absolu du capital.
  2. Rappelons tout de même ici que si les islamistes portent bien leurs noms, les soi-disant progressistes n’ont de progressiste que l’appellation. La seule différence réside dans le fait que les premiers font de l’islam et son utilisation comme socle un aspect fondamental de leur politique. Les seconds utilisent aussi l’islam mais de façon sournoise dans la parfaite lignée de leurs maîtres Bourguiba et Ben Ali. Sur des questions de société et de libertés individuelles comme la dépénalisation de l’homosexualité ou de la consommation récréative du cannabis par exemple, les deux n’ont rien à envier l’un à l’autre en terme de traditionalisme. Pareillement, sur les questions économiques, les deux sont de farouches partisans du libéralisme sauvage à la solde de la finance mondiale.
  3. Ainsi, les médias, tunisiens et étrangers, se gargarisent de cette réussite. Car après le mot d’ordre « Ben Ali comme rempart à l’islamisme », celui du moment est « Caïd Essebsi artisan de la pacification avec/des islamistes ».
  4. A noter la migration de l’imagerie présidentielle éculée depuis la Télévision Nationale aux pages Facebook, notamment ce topos aussi vieux que Caïd Essebsi lui-même : conseils des ministres, décorations, réceptions de personnalités ou d’anonymes sur musique d’ascenseurs durant lesquels seules les lèvres du leader bougent. La forme ne change pas, seul le medium a connu une mise-à-jour.
  5. «Lorsque le cœur a parlé, il n’est pas convenable que la raison élève des objections. Au royaume du kitsch s’exerce la dictature du cœur. » Milan Kundera. L’insoutenable légèreté de l’être.Cette formule est largement utilisée par Vincent Martigny autour de son essai Le retour du Prince.
  6. Cambridge Analytica ne proposait pas à ses clients uniquement des analyses de données mais des contenus et un ciblage hyper-pointu destinés à influer sur les comportements des électeurs.
  7. Des deux mandats d’Obama, se souviendra-t-on qu’il a largué plus de bombes qu’aucun autre président, qu’il a été en guerre permanente et qu’il a généralisé systématiquement l’utilisation des drones ? Que nenni ! Il a juste été le premier président américain noir, il a été super sympa et il a été un génie de la com’.
  8. « Tout dans l’Etat, rien hors de l’Etat, rien contre l’Etat! » est une formule de Mussolini.
  9. Dans un texte de 1950, l’auteur anarchiste Stig Dagerman écrit suite au décès du roi Gustave V : « …on voit des journaux d’opinions et de préjugés fort divers négliger, de sang-froid et à un moment aussi important, leurs fonctions démocratiques normales pour se livrer à une campagne de mise en condition dans laquelle le recueillement est indissociablement mêlé au mensonge public. Il ne saurait être question de mettre en cause le chagrin spontané : comme tout sentiment vrai, il est respectable. C’est le chagrin organisé qui est détestable parce que, au fond, il est faux, froid et gourmand. » Or en 2019, le chagrin est organisé par les citoyens eux-mêmes car l’ère est devenue celle du sentimentalement correct. Le chagrin spontané n’existe plus, les individus sont conditionnés en amont. Quand le supposé drame advient, il ne leur reste plus qu’à se transformer en police les uns des autres.
  10. Histoire de la Tunisie. De Carthage à nos jours.
  11. Bessis utilise le terme de synthèse qui me semble inapproprié.
  12. Rapidité tout aussi fulgurante avec laquelle le processus révolutionnaire a été abandonné à son tour au profit d’un modèle qui montrait au même instant, comble de l’ironie, toutes ses limites ailleurs dans le monde qui l’expérimentait depuis plus longtemps : Grèce, Italie, Espagne et même France et Etats-Unis pour ne citer que ceux-là.
  13. Mahmoud Darwich. Pourquoi as-tu laissé le cheval à sa solitude ?