Il est 16h30, nous sommes le 15 septembre 2019. L’image de Nabil Baffoun le grand manitou de l’ISIE envahit en gros plan tous les écrans des chaines télévisés du pays. Incapable de cacher son désarroi, l’homme était au bord des larmes. Il a tenu, tout de même à lancer un appel aux jeunes les haranguant à rejoindre les urnes afin de booster le taux de participation au scrutin du premier tour des présidentielles en Tunisie. Mais la harangue était ridicule autant sur le fond que sur la forme. Un peu plus tard, on a saisi le sens réel de ce coup de théâtre, entame d’une succession de scénarios catastrophes qui ont secoué tous ceux qui œuvrent à l’usurpation de la volonté de l’électorat.

L’onde de choc

Nabil Baffoun obéit à l’obligation de résultat. Mais cette obligation ne se rapporte pas au seul taux de participation. Elle est inhérente surtout aux « chevaliers » de cette opération, les deux candidats ayant réussi à franchir le premier tour. La neutralité de l’ISIE est un leurre ! Et la chape de plomb est donc tombée en premier lieu sur l’instance suprême d’organisation des élections puisque le scrutin a consacré une tendance lourde qui renvoie aux chroniques glorieuses de la Révolution sociale du 17 décembre 2010-14 janvier 2011.

Ce n’est là que le début. L’onde de choc du premier tour des présidentielles se propage à la vitesse de la lumière et le désarroi envahissant les oligarchies politiques et médiatiques est suivi d’une vague d’acharnement hystérique aveugle de dénigrement, de dénonciation et de diffamations grotesques préconisant un lynchage politique et médiatique. Les instincts des intérêts étroits et parasitaires des divers lobbies politiques et médiatiques se déchaînent sous la hantise du spectre du déjà vécu un certain hiver de 2011.

En revanche, l’émotion chez la majorité du corps électorale, voir du corps social était au soulagement et à l’allégresse, quand bien même le taux de participation au scrutin était très faible et ce premier tour a renvoyé dos à dos le juriste et le mafieux. Ironie ou « logique » de l’histoire, le prochain duel consacre l’évolution de la Révolution permanente en Tunisie presque une décennie durant.

« Qui sème le vent récolte la tempête »

Divers observateurs et acteurs de tout bord n’ont de cesse de rappeler que le résultat du premier tour tient à la crise générale de l’Etat et de la société dans le contexte actuel de la Tunisie. Comme quoi, « qui sème le vent récolte la tempête ». Certes, mais cette vision est étroite, insuffisante, voir déroutante. Rien qu’à constater la concordance des analyses entre certains milieux progressistes avec l’alarmisme de certains « experts » prônant le libéralisme sauvage en vue d’une sortie de crise pour se rendre à l’évidence des limites de ces sentiers battus.

Le penseur et historien tunisien Hichem Djaiet a coutume de dire que « les grandes crises sont les accoucheuses de l’histoire ». Mais réduire l’évolution du processus révolutionnaire en Tunisie à la simple détérioration des conditions matérielles des classes laborieuses relève d’une vision réductrice inhérente chez ses prétendants à un marxisme de pacotille et à un appauvrissement de facto du principe de la lutte de classe et de la conscience de classe.

La détérioration des conditions de vie des Tunisiens est, certes, évidente. Mais toujours faut-il relativiser les choses. Car la Tunisie n’a tout de même pas sombré dans une situation désastreuse telle que celle du Venezuela. La hausse des prix n’a pas empêché l’abondance des produits alimentaires dans tous les souks du pays et les gens ont continué à acheter, à se divertir, à partir en vacances, à aller massivement à la plage et à égorger le mouton de l’Aid…

Toute la rhétorique alarmiste et complotiste sur le désastre économique en Tunisie n’a pas affecté la joie de vivre du Tunisien. De surcroît, cette rhétorique est indigne de nos concitoyens car elle réduit leurs comportements au simple impact de la misère et de la faim. Et c’est cette vision pavlovienne faisant des Tunisiens pauvres des reptiles rampant sur le ventre qui est à la base de la stratégie électorale de Nabil Karoui.

Crise morale

Le premier tour des présidentielles a mis en relief les illustrations criantes d’une crise morale sans précédent en Tunisie. Le succès prétendu de Karoui tient à ses pratiques mafieuses manifestes. Qui d’autre qu’un professionnel de la publicité est en mesure d’instrumentaliser les mécanismes de domptage  des foules sur la base de mécanismes pavloviens. Nous sommes en présence d’un acteur économique parmi des milliers d’autres qui sont à l’origine de la misère sociale. Et comme si cela ne suffit pas, Nabil Karoui a œuvré à tirer une rente politique de cette misère en en faisant une matière de bienfaisance médiatisée et, du coup de propagande crapuleuse pour sa candidature présidentielle. Comble de l’odieux, Karoui a osé impliquer son défunt fils dans son entreprise au lieu de le laisser en paix. Que dire encore de ces agissements avec certains journalistes de la Honte ?

Ceux là même qui ont purgé des peines de prison pour escroqueries et corruptions et qui reprennent les commandes dans les plateaux de télévision aussitôt dehors comme si de rien n’était ? Pire que l’impunité et la banalisation des crimes, ces pratiques tentent de faire de ces bandits des stars de télévision. Ce ne sont là que des aspects minimes d’une crise morale très aiguë qui a marqué la conscience générale. Au demeurant, le feu de la lutte des classes est resté ardent tout au long de la décennie révolutionnaire. Il y a lieu de mentionner à cet effet que le premier trimestre de 2014 a enregistré plus de 6 mille mouvements de protestations radicales contre le régime. Ces mouvements ont embrassé tous les démunis « Ouled El Hafiana », des chômeurs, des ouvriers, des paysans, comme ça s’est produit dans l’indomptable Jemna.

Mais il semble bien que le facteur décisif dans cette victoire de Kais Saied est la riposte sans équivoque à la crise morale. Une riposte qui en dit long sur l’intelligence, le bon sens et la grandeur d’âme de notre peuple.