Dans l’écrasante vacuité des discours politiques tunisiens, une idée émerge inlassablement « Il n’y a pas d’alternatives ». « Il faut entamer les fameuses mesures douloureuses ». « Il faut dépasser les idéologies ». Devant ce constat amer tout le monde semble s’incliner : experts, économistes, journalistes et politiques. Rares sont ceux qui contestent. Les appels à dissocier l’économique du politique se font de plus en plus audibles évoquant l’absolue nécessité de mettre en œuvre une feuille de route économique nationale, une énième manœuvre consensuelle entre les acteurs politiques. Dans une tribune publiée en 2002 par Pierre Bourdieu, le sociologue français écrit : « Le fatalisme des lois économiques masque en réalité une politique, mais tout à fait paradoxale, puisqu’il s’agit d’une politique de dépolitisation ». Cette dépolitisation ne se limite pas à l’économie. Elle est visible dans la versatilité des votes, dans le ras-le-bol politique des jeunes et l’aliénation des électeurs.

Après les élections de 2019 et face à un Parlement renouvelé et droitisé, une disparition définitive de la gauche de la scène politique tunisienne abolira définitivement toute possibilité de débat public puisque ce dernier meurt de la dépolitisation et de l’absence d’opposition réelle.

Kais Said ou le retour des passions politiques

Si l’élection de Kais Said reste un événement singulier et jusqu’à maintenant incompréhensible, c’est surtout grâce à sa réussite à rassembler, à passionner et à mobiliser malgré un paysage électoral fragmenté et désorienté. Sa montée fulgurante a secoué les évidences ancrées dans lesquelles s’est enfermé l’imaginaire politique tunisien. L’euphorie populaire qui a accompagné son ascension signale pourtant un retour à l’essence même de la politique telle que définie par le philosophe et sociologue Frédéric Lordon ; c’est à dire la politique en tant que art d’affecter. Le crime de Kais Said réside dès lors dans son incapacité à formuler une alternative à un système politique aussitôt décrédibilisé par la légitimité sans faille de son ascension.

Comment ne pas déceler derrière l’élan qui a porté Kais Said un désir inarticulé de gauche ? Le rejet populaire du capital incarné par les puissances médiatiques, économiques et politiques ne s’inscrit-il pas dans une posture de gauche ? Cependant le crime de la gauche tunisienne, semble-t-il, réside dans la croyance simple que le monde est guidé par les idées et que celles-ci se suffisent, par cette même logique, à elles-mêmes. Or Spinoza nous apprend que leur impuissance tient au triste fait que « Il n’y a pas de force intrinsèque de l’idée vraie ». Le défi de la gauche sera donc de comprendre que la grande affaire de la politique c’est de provoquer les passions autour de ses idées.

Décomplexer la parole de gauche

Nous assistons depuis 2011 à un renouvellement des élites qui a été approfondi par l’absence affligeante des philosophes, écrivains, sociologues et artistes de la sphère publique. Cette absence ne peut être qualifiée que de censure. Dans la conjoncture médiatique actuelle caractérisée notamment par un service audiovisuel public démissionnaire, le citoyen de base a été abandonné à lui-même et dépossédé des outils nécessaires pour comprendre, analyser et ainsi se ressaisir de la chose publique. Cette dépossession trahit un profond mépris étatique des citoyens, jugés inaptes à penser le politique. La gauche ne peut plus, si elle veut s’arracher une place dans ce paysage de plus en plus uniformisé, se contenter de déplorer cette fracture médiatique sans s’interroger sur les moyens d’y remédier. Au risque de voir un modèle unique de la pensée fleurir, l’urgence est de non seulement réinvestir l’espace public mais aussi d’élargir le spectre du dicible.

En effet, le dépassement des médias actuels et de leurs contraintes exige la création de nouvelles structures qui agiront comme un contre-modèle. Ces tiers lieux médiatiques représenteront un espace de résistance et de création politique, culturelle et artistique. Il faut multiplier et diffuser de nouveaux embryons politiques à commencer par un média associatif libre qui permettra aux acteurs et aux penseurs de la chose publique de fuir les débats imposés et fermés. Les plateformes numériques horizontales et les rencontres citoyennes remettront elles aussi sur table les questions sensibles qu’on a longtemps œuvré à écarter à savoir la dette publique, la fiscalité, les accords de libre-échange, la domination et tous ces champs de batailles qu’il faudrait revendiquer et renouveler. Le langage lui-même constitue un champ de bataille en soi comme l’illustre si bien Orwell dans 1984. C’est le lieu exclusif de la lutte. La réinvention et l’élargissement du vocabulaire, de ses codes et de ses mécanismes permettront d’aller à l’encontre de l’appauvrissement et de l’érosion de l’imaginaire politique actuel qui se nourrit de peurs, de fantasmes et de frustrations.

Œuvrons plutôt pour la création collective et dynamique d’un imaginaire populaire de gauche pour que le politique se conjugue désormais au réel. Une posture normative et extérieure de la gauche est le nom d’un renouvellement des échecs. Seul celui qui saura toucher au cœur des gens, pourra recueillir la colère d’un nouveau désenchantement postélectoral dont les prémices se dessinent déjà à l’horizon.