Intervention de Salma Yaqoob lors des 6 heures contre la guerre, 14 mars 2004 à Paris (Salma Yaqoob est porte-parole de la coalition Stop the War en Grande-Bretagne, qui fédère plusieurs centaines d’organisations et qui a rassemblé jusqu’à 2 millions de manifestants dans le centre de Londres en 2003.)

Je suis très heureuse de vous faire part des salutations de la coalition antiguerre britannique. J’aimerais aussi remercier ceux qui ont organisé cette formidable journée et qui m’ont invité à parler.

J’ai laissé en Angleterre un gouvernement qui traverse une profonde crise politique à cause de sa participation à la guerre injuste, illégale et immorale de Bush. Nous avons en Tony Blair un premier ministre si servile dans son soutien à Bush que dire qu’il le suit comme un chien est une insulte aux chiens.

Mais les mensonges racontés par Bush et Blair pour justifier cette guerre reviennent les hanter à cause de la résistance internationale qui se développe contre leur projet pour le nouveau siècle américain. Résistance du peuple irakien qui refuse de voir sa libération à travers le colonialisme. Résistance du peuple palestinien qui refuse de trouver normal l’apartheid. Résistance d’un mouvement antiguerre mondial qui ose croire qu’il est possible de créer un monde sur la paix, pas la guerre, et sur la coopération, pas la compétition.

Au lieu d’un choc des civilisations entre le monde arabo-musulman et l’Occident, le mouvement antiguerre international a forgé une ’civilisation de solidarité’ entre “l’Occident” et “l’Orient”. Et dans sa solidarité avec le peuple irakien, le mouvement antiguerre a envoyé un message plus fort que tous les missiles américains ou britanniques : celui que les gens ordinaires, qu’ils habitent à Londres, à Bagdad, ou à Paris, qu’ils soient musulmans, chrétiens, ou juifs, croyants ou athées, ont plus en commun les uns avec les autres – comme le désir de vivre dans un monde de paix et de justice – qu’ils n’ont de différences. Et c’est avec cette unité et cette solidarité que nous, les gens ordinaires du monde, avons la capacité de devenir l’autre superpuissance du monde.

En tant que musulmane d’origine pakistanaise, née et élevée en Angleterre, je veux vous faire part de l’impact qu’a eu sur moi et ma famille cette solidarité dans la foulée des évènements tragiques du 11/09. Suite à la réaction raciste dans notre pays, nous avons, en tant que musulmans, ressenti une peur et une solitude très profondes. Nous nous sommes même demandés si les atrocités de Bosnie ne pouvaient pas arriver en Grande-Bretagne.

Nous pensions être les seuls à voir l’hypocrisie de nos politiciens qui, tout en appelant à une journée de deuil et de solidarité, ont activement participé à des milliers d’autres massacres. On nous demandait constamment si nous étions britanniques ou musulmans, comme s’il était impossible d’être les deux à la fois. On a mis une pression énorme sur la communauté musulmane. On nous obligeait sans cesse à condamner les attaques, afin de fournir la preuve que nous n’étions pas coupables. C’était déjà difficile pour un citoyen britannique ’ordinaire’ d’affirmer que les attaques sur les USA étaient terribles, tout en maintenant aussi qu’une attaque sur l’Afghanistan était aussi immorale et injustifiée – mais cela était quasi impossible d’affirmer ceci en tant que musulman.

Le premier signe d’espoir pour moi fut le jour où une amie m’a appris qu’il y avait des socialistes [au sens anglo-saxon de marxistes révolutionnaires] qui distribuaient des tracts en centre ville contre l’attaque en Afghanistan. Cela m’a donné de l’espoir de voir que des gens étaient prêts à défendre des principes même à contre courant. C’était pour moi la preuve que la politique pouvait servir à défendre des principes simples comme la vérité, la justice et la paix.

Souvenez-vous que le sentiment antiguerre était très marginal à l’époque, et personne ne pouvait imaginer que cela mènerait à l’un des plus grands mouvements de protestation de toute l’histoire du monde. Un nombre de manifestants sans précédent, qui ne recherchaient pas de bénéfices matériels quelconques, mais qui avaient un réflexe d’humanité qui les reliait à ceux qui étaient à l’autre bout du monde en Afghanistan et en Irak. Si on veut résister au Projet du nouveau siècle américain, on ne doit pas sous-estimer l’énormité de ce simple fait.

Au coeur de la coalition antiguerre en Grande-Bretagne, il existe une alliance cruciale entre socialistes et musulmans, qui a servi de catalyseur à un mouvement large et inclusif. Le message est simple : ce qui divise n’est pas “l’Orient” contre “l’Occident”, musulmans contre non musulmans, mais oppresseur contre opprimé. Nous étions avec ceux qui sont opprimés, qu’ils soient de notre communauté ou pas, contre ceux qui oppriment, qu’ils soient de notre communauté ou pas. Je crois que ceci a été un principe pour les radicaux de tous les temps.

Je me réjouis de la solidarité entre la gauche et les musulmans en Grande-Bretagne. Mais notre unité ne s’est pas faite automatiquement ; il a fallu lutter pour la réaliser. Puisque nous avons la possibilité d’être si puissants, nos ennemis essaient toujours de nous diviser. Plus je m’impliquait dans le mouvement, plus j’était obligée de contester préconceptions et stéréotypes qui existaient à propos de la communauté non musulmane. C’est drôle mais il y avait des socialistes qui craignaient que leur laïcité ne soit diluée en travaillant avec les musulmans, et des musulmans qui craignaient que leur spiritualité ne soit diluée. Mais en travaillant ensemble, nous avons construit un mouvement antiguerre fort et vivant, plus grand et plus divers que toutes les mobilisations précédentes.

Il faut savoir qui est le vrai ennemi. Les campagnes autour des alertes antiterroristes et autour de l’intégration musulmane et du foulard sont des armes de destruction massives. La diabolisation des musulmans et l’islamophobie n’existent pas par hasard. Cela fournit une distraction importante pour les élites puissantes, ceux qui profitent des guerres et de la vente des services publics, afin qu’ils puissent faire leurs affaires loin du regard des gens ordinaires. Une population qui a peur pose moins de questions à ses dirigeants. Ce genre de diabolisation n’est pas un phénomène nouveau. Nous avons vu comment la haine des communistes et de la Russie était alimentée pendant la guerre froide, Reagan décrivait l’URSS comme l’empire du mal, et aujourd’hui nous avons un nouvel axe du mal selon le gouvernement actuel des Etats-Unis. Et bien sûr il y avait la diabolisation des juifs par Hitler dans les années 30.

Il est inquiétant que dans quelques pays clés comme la France, la gauche, défenseur naturel des minorités et des opprimés a elle aussi été séduite par la stratégie de diversion. Le sort peu enviable des musulmans de France, c’est d’être diffamés par des éléments de la droite et de la gauche. Je crois qu’autant on a tort d’imposer le port du foulard en Arabie Saoudite et en Afghanistan, autant autant on a tort de l’enlever en France ou en Turquie. Cela ne sert qu’à alimenter l’islamophobie, et cela incite les musulmans de se désengager d’alliances avec des non musulmans. Ces campagnes obligent les musulmans à défendre une fois de plus leurs droits élémentaires, et produisent l’effet pervers de limiter les possibilités d’autocritique dans la communauté musulmane elle même. Cela nous distrait donc des questions essentielles.

Quand nous sommes divisés, c’est l’extrême droite qui gagne. Notre capacité de faire face au racisme et de défendre notre qualité de vie est sapée. Ceux qui vivent dans les pays occidentaux sont confrontés eux aussi à des vrais problèmes qu’il faut régler de toute urgence. Nous sommes confrontés à une offensive menée par les néo-libéraux contre tous ceux qui travaillent. Ils s’attaquent à tous nos droits, dans tous les domaines de la vie, du berceau à la tombe. Ce qu’ils appellent la modernisation n’est qu’une tentative d’enlever tous les acquis pour lesquels les travailleurs ont lutté au 20è siècle.

En vérité, nous ne sommes pas entrain d’avancer mais de reculer, vers une époque où seules les riches avaient accès à l’éducation et à la santé. De la privatisation des services publics à la question des retraites, les gouvernements européens nous montrent sans cesse qu’ils ne servent que les intérêts des multinationales, du FMI et des banques. Notre solidarité nous sert d’arme pour riposter.

A tous ceux qui partagent nos principes, nous devons dire que nous continuerons à travailler ensemble, coûte que coûte, parce que l’unité est notre plus grande force. Au final, ce n’est pas ce qu’on dit sur scène qui importe, mais ce qu’on fait dans le monde réel.

J’aimerai partager avec vous l’histoire de Tom Hurndal. Tom était un étudiant de 22 ans, de Manchester en Angleterre. Il est mort, il y a quelques semaines, après un coma long de plusieurs mois. Il avait été blessé à la tête par un tir de balle. Un soldat israélien lui a tiré dessus alors qu’il essayait de sauver des enfants palestiniens dans les rues de Rafah.

Voici quelqu’un qui avait voyagé en Palestine pour exprimer sa solidarité aux Palestiniens dans leur vie quotidienne : aider à rétablir l’alimentation en eau et en électricité détruite par les Israéliens, empêcher la démolition des maisons, emmener les enfants à l’école en sécurité, etc. Pour tout cela, il a payé de sa vie. Voici quelqu’un qui, comme le dit sa nécrologie, était « aveugle en ce qui concernait les nationalités et les frontières, et qui respirait l’humanité, qui voulait, comme il l’écrivit dans son journal, ’faire la différence’. »

Il a fait une différence, et je crois que chacun de nous ici, à notre manière, pouvons faire la différence aussi. Je félicite les 62 personnes qui ont été arrêtées à Paris pour leur action directe non violente. C’est honteux qu’ils passent au tribunal alors que c’est Bush et Blair qui devraient être jugés pour crimes de guerre. Mais nous savons que nous devons nous battre pour obtenir ce qu’on veut, que rien ne nous sera tendu sur un plateau.

L’histoire de toute lutte pour la justice, par exemple celle des femmes qui réclamaient le droit de vote au 20è siècle, ou de ceux qui combattaient le racisme aux US, est l’histoire de gens ordinaires, dont les noms ne figurent jamais dans les livres.

Sans les milliers de noirs aux US qui ont boycotté les bus où la ségrégation était appliquée dans les années 1950, il n’y aurait jamais eu de mouvement des droits civiques, et Martin Luther King n’aurait joué qu’un petit rôle dans l’histoire.

Sans le combat héroïque contre l’apartheid des noirs dans les communes et les lieux de travail en Afrique du Sud, Nelson Mandela aurait pourri en prison.

Sans l’opposition à la guerre en Iraq de la part de millions de personnes partout dans le monde, Bush serait déjà en train de bombarder la Syrie.

Ce qui est formidable c’est que nous avons un message d’espoir, et non de pessimisme et de peur. Notre défi aujourd’hui, pour chacun d’entre nous, c’est de lutter pour la justice et de répandre partout les valeurs de gens comme Tom Hurndall. Je me réjouis du fait que notre mouvement est suivi comme un fleuve. Et, comme un fleuve qui s’approche de la mer, nous devons être capables de nous adapter aux méandres de la route sans oublier nos objectifs, l’égalité, la justice et la paix. Le fleuve est peut être fragile à la source, mais il grossit lorsqu’il rencontre d’autres fleuves. Et au bout d’un moment sa force est telle qu’on ne peut plus l’arrêter