« On l’appelle, on lui crie au secours, on se met à genoux, on la prie, on la supplie mais elle ne vient pas, elle refuse de venir…pour une fois qu’on la veut, elle ne veut pas de nous. Là où je suis, la mort ce n’est pas donné.

J’ignore depuis combien de temps, je suis ici, j’ignore d’ailleurs si je suis encore, si j’existe encore, si je vis encore…depuis que je suis là n’y a plus de temps, plus d’espace, plus de monde, plus d’autres, plus de moi, tout s’est arrêté, tout a disparu, tout n’est plus. C’est peut être ça l’enfer : quand tu ne sais plus de quel monde tu fais part, si tu vis ou si t’es déjà mort.

Quand ils m’ont ramené ici dans ces deux mètres carrés, j’ai cru avoir enfin la paix, après tout ce que j’ai enduré les premiers jours. J’ai cru que si on ne touche plus à mon corps, j’allais survivre, à l’époque je croyais encore à la vie, à l’époque j’avais encore ce sentiment débile mais tueur qu’on appelle espoir…l’espoir qu’un jour je reverrai le soleil, le ciel, les étoiles, les autres, revivre, parler, sourire, crier, rire, pleurer, sangloter, rêver, aimer, haïr…L’espoir…il a survécu la première année, il a survécu la deuxième année, il a agonisé la 3ème année et il est mort la nième année je ne sais plus laquelle, depuis qu’il est mort je ne compte plus les jours, je ne compte plus les années, je ne sais plus si le temps coule encore.

Le noir qui m’entoure, m’absorbe, me réduit en néant. Le silence m’étouffe, m’étrangle avec ses mains géantes, ses mains de geôlier. L’humidité me pourrit et me décompose comme se décompose le cadavre d’un chien mort au bord d’une route oubliée. Il y a tout pour une tombe, sauf la mort ; elle me tourne autours, me sourit, me promet et j’attend ses promesses si attendre peut encore avoir un sens.

Ma mémoire c’est tout ce qui me reste de vivant. Ma mémoire est l’unique lumière qui brise de temps en temps mon obscurité. Elle me ramène quelque fois le sourire de ma femme d’autres fois les rires de mon enfant…des rires lointains…qui viennent de l’autre bout du monde. »

A l’autre bout du monde…

-   Où est mon père maman ? Pourquoi il ne vient jamais ?

-   Il viendra un jour mon cœur.

-   Non il ne viendra pas. Il est en prison c’est ça ? ce n’est qu’un far 7abss.

-   La ferme ! je t’interdis de dire ça de lui. D’où est ce que tu ramènes ces conneries ?

-   Ces conneries c’est ce que tout le monde dit. Ces conneries c’est ce que j’entends au lycée à chaque fois que je m’engueule avec l’un de mes copains, ces conneries je les vois dans les yeux des voisins qui me torturent avec leurs regards à chaque fois que je les croise. Ces conneries c’est la vérité que tu refuses d’admettre. Mon père est un criminel, est un hors la loi qui purge sa peine en prison depuis une dizaine d’années.

-   La ferme je t’ai dis ! ton père est l’homme le plus brave et le plus honnête que j’ai jamais connu. Qu’est ce que tu sais toi de lui, qu’est ce que ces cons savent de lui pour…

-   C’est l’homme le plus honnête que t’as jamais connu ? et pourtant tu l’as abandonné.

-   Je ne l’ai pas abandonné.

-   Pourquoi t’as demandé le divorce alors ?

-   Je n’ai pas demandé le divorce.

-   Si, tu l’as demandé et tu l’as eu. Vous êtes divorcés maman et je le sais. J’ai vu ton extrait de naissance ce matin, t’es divorcée alors arrête de me raconter des conneries, arrête de me gaver avec tout ce blablabla sur l’honnêteté et la bravoure de mon père ! arrête de …

-   Ça suffit !

Des sanglots amers s’éclatent dans la chambre…

-   Je n’ai pas demandé le divorce, on m’a obligée à le faire.

Encore des sanglots suivis d’un long silence…

-   Ton père n’est pas un criminel.

-   S’il n’est pas un criminel, il est quoi alors ? maman s’il te plait, je suis plus un gamin et j’ai besoin de savoir ce que tu me caches. Y en a marre des mensonges, y’en a marre des histoires inventées, alors qui s’est qui t’a obligée à demander le divorce ?

-   Ceux qui l’ont renvoyé derrière le soleil ?

-   Et c’est qui qui l’a renvoyé derrière le soleil ?

-   Les vrais criminels. Ton père est incapable de faire du mal à une mouche, c’est un homme de paix et de parole. Ils ont voulu qu’il se décline devant le vent mais il a choisi de le défier. Il devait choisir entre sa dignité et sa liberté et il a choisi sa dignité.

-   Je comprend rien de ce que tu dis, c’est qui ces gens là ?

-   Même si tu n’es plus un gamin, je ne peux pas tout expliquer. T’es une fleur qui s’ouvre à la vie. Avant que je te montre sa facette la plus lugubre, je veux que tu vives son bonheur et que tu sentes ses odeurs les plus merveilleuses. Pourquoi t’enfermer dans ce gouffre si tôt. Un jour viendra, tu verras que même les plus jolies des roses ont des épines et que sur cette terre le pire autant que le meilleur existe. L’histoire de ton père est l’histoire de tout homme libre qui a refusé de se plier devant la tempête. Il est en prison. C’est vrai mais nul ne peut emprisonner son âme et ses idées. Nous sommes divorcées c’est vrai mais personne ne peut séparer nos âmes et nos cœurs. Un jour il reviendra, j’y crois comme je crois au soleil du lendemain. Il reviendra et tu verras quel père tu as et tu comprendras que derrière les barreaux se cache le plus brave et le plus honnête des hommes.

-   Je n’ai pas envie de sentir les odeurs de cette vie, les plus merveilleuses soient elles, je n’ai pas envie de vivre son bonheur, le plus parfait soit il, je n’ai pas envie de rester accroché à ce ciel de mensonges, j’ai envie de mettre les pieds sur terre et de bâtir mon chemin vers mon propre ciel. Si mon père est un innocent oublié derrière les barreaux, moi son fils je suis à l’extérieur et si tout ce beau monde croit que c’est un criminel, il est temps qu’il sachent qu’il l’est pas. Et si mon père croupit derrière le soleil depuis une décennie rien que pour oser défier le vent, il est temps qu’il revienne à la lumière. Je crois bien moi aussi au soleil du lendemain mais celui qui s’enferme dans sa grotte et qui refuse de creuser vers le haut ne verra jamais ce soleil. Alors quitte ta grotte maman et balance moi tout ce que tu sais. Que mes yeux s’éblouissent par la vérité. Ils finiront par s’habituer et je finirais par revoir plus clair. Y’en a marre de ce faux bonheur dans lequel tu m’encercle, y’en a marre de l’humiliation que je vois dans les insultes de mes copains et dans les yeux de nos voisins, y’en a marre de l’injustice du mensonge qui transforme les héros en rats de prison et les criminels en héros. Y’en a marre de cette obscurité qui nous cache toute lueur d’espoir, y’en a marre des attentes stériles et des soupires désespérés. Y’en a marre des bras croisés qui attendent qu’un vent les arrachent. Y’en a marre de ce silence lâche qui étrangle nos langues et alourdit nos lèvres pourtant capables de crier haut et fort ça suffit ! YEZZI !!

-   Les autorités tunisiennes continuent à maintenir en isolement prolongé jusqu’à 40 prisonniers politiques parmi les plus de 500 que comptent les prisons du pays. Cette politique viole la loi tunisienne ainsi que les normes pénales internationales, mettant à mal les affirmations du gouvernement qui prétend mener une réforme des prisons. Certains de ces prisonniers politiques ont passé 13 ans en isolement, avec quelques rares périodes de répit… La plupart sont enfermés dans leur cellule 23 heures par jour, voire plus… (Human Rights Watch)

-   « La finalité ultime de tous nos choix et de toutes nos politiques est d’assurer les conditions de dignité à l’ensemble des composantes de notre peuple », Zine el Abedine Ben Ali (discours prononcé à l’occasion du 48e anniversaire de la République).

* Ce modeste texte est dédié à tous les innocents qui croupissent dans les geôles tunisiennes. Histoire de leur dire : Pardon, pardon parce que vous êtes là bas et je suis ici alors qu’on aurait du être tous ensemble, soit tous à l’extérieur soit tous à l’intérieur.