Le général Rachid Ammar

NON MON GENERAL. Je ne vous déteste pas. Au contraire. J’ai toujours eu un respect immense pour les hommes qui savent prendre rendez-vous avec l’Histoire. Et vous en faites manifestement partie. Refuser d’obéir à un ordre émanant du Chef suprême des armées vous sommant de tirer n’était pas facile. Vous vous êtes exposé à une traduction immédiate devant la Cour martiale, peut-être même à une sentence fatale sans procès, sachant – tout comme nous – qu’il est dangereux, extrêmement. Je n’ai jamais eu l’occasion de le faire, mais puis-je, mon Général, vous présenter mes sincères condoléances pour la mort du Général Skik et de vos 12 autres camarades en 2002.

NON MON GENERAL. Cela n’était pas à la portée de tous. D’autres – beaucoup d’autres – auraient certainement répondu “Oui monsieur le Président, immédiatement, tout ce que vous voulez”. Mais vous avez su, vous avez pu dire NON. Vous vous êtes placé du côté du Peuple, du côté des Justes, du côté d’Allah. Vous avez su chanter Namouto Namoutou Wa Yahia El Watan. C’est pour cela que je vous respecte. Même que je vous envie.

NON MON GENERAL. Je n’ai pas vraiment détesté votre intervention à La Kasbah, télévisée, peut-être malgré vous. Mais j’ai eu peur, car votre intervention a malgré tout été une incursion dans l’arène politique. Moi qui suis né juste deux années après l’Armée nationale tunisienne, j’ai grandi avec la certitude que notre armée est neutre. Qu’elle est au service du pays et du peuple, qu’elle est authentiquement républicaine et qu’elle n’intervient jamais dans le débat politique. Nous le devons aux Pères fondateurs de la Tunisie indépendante, au plus visible d’entre eux – Bourguiba –, mais à d’autres aussi, dont beaucoup d’anonymes non moins patriotes. A regarder autour de nous, nous nous rendons compte de la dette que nous avons envers eux. Qu’ils en soient ici remerciés.

NON MON GENERAL. La peur que j’ai ressentie ne vient pas d’une ambition politique que je vous prêterais. Elle vient en fait d’une conjonction de plusieurs facteurs. J’ai eu peur, car le Pouvoir est par terre, comme le disait de Gaulle, un autre Général. J’ai eu peur, car les élites politiques n’arrivent pas à trouver les bonnes réponses aux questions posées par un Peuple exceptionnel, qui est – paradoxe que les sociologues devraient s’empresser d’étudier – en avance sur ses élites. J’ai eu peur parce que l’Etat est touché dans ses fondements – la Justice, l’Egalité des chances, la distribution équitable des richesses, les Finances, les Douanes, la Police …etc. J’ai eu peur, car je suis convaincu que de toute façon nous sommes en dehors de la Constitution de 1959. A force d’être amendée, elle a fini par nous donner deux Rois despotes et non deux Présidents démocrates. Nous en avons – tous – fait un torchon. J’ai eu peur, car elle n’a pas été prévue pour gérer la situation que nous avons aujourd’hui. J’ai eu peur, car je me dis que l’Armée pourrait être tentée de penser que la situation exige une reprise en main.

NON MON GENERAL. Les voix qui s’élèvent – ou qui chuchotent – ça et là, que l’Armée devrait prendre le Pouvoir pendant une période transitoire ne sont pas représentatives. Je défendrai toujours leur droit de s’exprimer, mais je n’en pense pas moins que ce sont les voix de personnes n’ayant pas de vision à long terme, car elles ne voient pas que ce que font les Généraux d’aujourd’hui définira ce que feront demain les Lieutenants, les Capitaines et les Commandants quand eux-mêmes deviendront Colonels ou Généraux … si ce n’est avant. Ce sont les voix de personnes qui ne savent pas qu’une prise du Pouvoir par l’armée conditionnerait notre avenir à long terme, l’avenir de nos enfants…et des vôtres. Ce sont les voix de citoyens déboussolés par le décalage criant entre le Peuple et ses élites.

NON MON GENERAL. Le Peuple n’est pas perdu. Le Peuple n’a eu besoin de personne – ni leaders, ni partis, ni organisations, ni puissances étrangères – pour écrire un nouveau chapitre – inédit – dans la longue marche de l’Humanité vers la Liberté. Ce Peuple – qui a conduit une Révolution seulement comparable à la Révolution française – mérite notre confiance à tous et mérite que l’on lui laisse le temps d’aller au bout de sa chance. C’est pour cela que j’ai eu peur: Une peur bleue que cette chance unique, qui a mis trois millénaires à se présenter, soit perdue par une intervention qui la briserait.

NON MON GENERAL. Le Peuple qui a déraciné Ben Ali est convaincu qu’il n’a pas encore atteint son objectif. Le Peuple est convaincu que Ben Ali n’est que le produit d’un régime qui doit lui aussi être déraciné. Le Peuple est convaincu que le RCD est devenu une machine à produire les dictateurs. Le Peuple est convaincu que tout autre Président, au contact du RCD, deviendrait vite – très vite – un deuxième Bourguiba, un deuxième Ben Ali.

NON MON GENERAL. Le Peuple ne voulait pas un simple changement de Président. Le Peuple tient absolument à fonder une nouvelle République de Liberté. Le Peuple est convaincu que seule la participation de tous – ceux de droite comme ceux de gauche, les conservateurs et les progressistes, les laïcs et les religieux – pourra donner à nos enfants un avenir meilleur, un avenir à la hauteur de leur ambition, un avenir qu’ils méritent. Il tient à fonder une République qui lui donnera l’entièreté du Pouvoir, à travers un nouveau régime, probablement parlementaire. Le Peuple a mérité d’aller jusqu’au bout, a mérité que la nouvelle Constitution commence par ‘’Nous le Peuple’’.

NON MON GENERAL. Le Peuple sait qu’il n’a pas beaucoup de moyens, mais il sait aussi qu’il est ‘’trop pauvre pour acheter moins cher’’. C’est pour cela qu’il est prêt à payer le prix fort, une fois pour toutes, afin que nos enfants – et les vôtres – vivent dans une République de la Liberté où leurs énergies seront libérées.

NON MON GENERAL. Le Peuple n’est pas pressé de trouver les solutions. Nous avons payé un prix trop élevé pour nous permettre de ‘’faire vite’’. Bouazizi le premier, Allah yarhamou, les autres martyrs, mais aussi tous ceux qui ont été torturés, tués, exilés, cassés, brisés, spoliés, laissés pour compte, tout au long des cinquante-quatre années de la Tunisie indépendante. Certains disent que ‘’l’affaire sera bouclée’’ rapidement, en moins de six mois. Ils se trompent. Nous mettrons probablement un an et demi à deux ans pour mettre les bases d’une Deuxième République. Nous devrons donner aux Partis le temps de se former, de se construire, de se faire connaître, d’aller vers le Peuple, afin que le Peuple choisisse en connaissance de cause.

NON MON GENERAL. Le travail n’est pas fini. Quand tout cela sera derrière nous, nous devrons faire ce qu’il faut pour que les blessures cicatrisent. Nous aurons besoin de savoir exactement ce qui s’est réellement passé pendant les cinquante dernières années. Nous aurons besoin de former une Commission de la Vérité et de la Réconciliation – à l’image de celle créée par Mandela – qui permettra aux victimes de venir dire devant le Peuple la torture et l’exil, la détresse des veuves et des orphelins, la solitude des mères et des enfants des détenus, la prison, la destruction de personnalité, la spoliation de biens. En un mot – bien que cela soit impossible – de dire le Malheur. Nous devrons aussi faire en sorte que les bourreaux viennent faire leurs aveux, présenter leurs excuses aux victimes. Ce n’est qu’après que nous pourrons nous réconcilier, et que nous pourrons réellement dire ‘’Plus jamais ça’’. Alors, nous pourrons dire que nous avons été à la hauteur du Peuple, car nous lui aurons donné la République de la Liberté.
NON MON GENERAL. La Tunisie n’est pas l’Irak. Le Peuple ne tient pas à pendre Ben Ali. Il voudra solder tous les comptes, probablement qu’il voudra que Ben Ali soit témoin de toutes les séances de la Commission de la Vérité et de la Réconciliation, de bout en bout. Nous le verrons pleurer. Nous lui demanderons de présenter ses excuses aux victimes et au Peuple. Et nous lui accorderons peut-être le Pardon des Hommes. Et nous le laisserons affronter seul le jugement de l’Histoire et le jugement d’Allah.

NON MON GENERAL. Je ne suis pas en train d’écrire un article d’intellectuel ou de politicien. Je vous écris avec mon cœur, je vous écris avec mes larmes – ne suis-je pas un…civil ! – car j’aime mon pays et j’aime mon Peuple, et je tiens par-dessus tout, envers et contre tout, à préserver sa chance de ne pas passer à côté de cette occasion historique de bâtir la République de la Liberté.

Abousouleymen Khaled Haddad
Citoyen tunisien. Absolument fier de l’être.