Après « Ben Ali dégage », les jeunes tunisiens scandent « RCD dégage ». Dimanche soir, un communiqué lu à la télévision nationale, indiquait: “Dans le souci de préserver l’intérêt suprême de la nation et d’éviter toute violation de la loi, le ministre de l’Intérieur a décidé de suspendre toutes les activités du RCD, d’interdire toutes réunions ou rassemblements organisés par ses membres et de fermer tous les locaux appartenant à ce parti ou gérés par lui“. Le ministre Fahrat Rajhi a pris ces mesures “dans l’attente de présenter une demande officielle à la justice en vue de sa dissolution“. L’objectif est cette fois clair : il faut agir pour que le parti de Ben Ali n’ait plus aucune existence légale. Pour l’instant il n’y a pas encore de précision sur la date de cette démarche en justice, mais elle a été programmée en toute hâte à la suite des tensions enregistrées à l’intérieur du pays, tensions liées aux craintes légitimes de la population manifestées vis-à-vis du parti.

Le Rassemblement Constitutionnel Démocratique compte dans ses rangs, dit-on entre deux et trois millions d’adhérents pour une population qui avoisine les dix millions d’habitants, autrement dit : plus du quart de la population possède une carte du parti ! Quand on sait que même le Parti communiste de l’Union soviétique, à son apogée, n’atteignait même pas le tiers de ce taux, on mesure à quel point le RDC a noyauté la population tunisienne. L’organisation du parti est aussi singulière : plus de 8500 cellules sont réparties dans les quatre coins du pays et infiltrent toutes les activités de la population. Il y a de quoi faire pâlir d’envie les anciens apparatchiks russes !

Alors des questions angoissantes se posent. Peut-on dissoudre une organisation aussi tentaculaire ? Quelle sera la réaction et le devenir de ses adhérents si la dissolution de leur parti est prononcée? Les députés, lors de leur dernière réunion, ont déjà fait savoir que même s’ils acceptent de réviser la stratégie et les structures de leur parti, ils n’en sont pas pour autant prêts à se saborder avec armes et bagages. Écoutons M. Tijani Makni, ancien membre du Bureau politique du Parti socialiste destourien, résumer ce sentiment de la majorité des adhérents (la Presse du 21 janvier) : « Jadis acteur de l’indépendance et de l’implantation de l’État tunisien, on cherche sciemment aujourd’hui à le dépouiller à cause des acolytes de Ben Ali. Il devient de la sorte un bouc émissaire, une victime expiatoire… Et puis, le RCD peut-il encore déranger quand on sait que la séparation entre l’État et le Rassemblement sera dorénavant une réalité… on ne peut demander la dissolution d’un parti auquel on n’est pas affilié et se considérer en même temps comme étant démocrate.» Admirable méthode de raisonner ! C’est l’avis d’un militant mais cela ressemble à une mise en garde. En tout cas, il est clair que le parti pointe du doigt quelques responsables mais ne se repent pas.

La dissolution du RCD créera sans nul doute un sentiment de frustration chez ses adhérents solidement implantés. Une fois cette dissolution prononcée, ces « professionnels » se presseront pour reconstituer un parti à l’identique, sous un autre nom et on tombera de Charybde en Scylla. Rien, en effet, ne peut nous garantir que le parti new-look sera en rupture avec son passé et ses anciennes habitudes. Et aucune loi ne l’empêchera de présenter des candidats aux prochaines élections législatives et présidentielles! On est, aussi, en droit de se demander si les autres partis pourront lutter à armes égales avec un ancien parti structuré, riche, organisé à l’intérieur de milliers de cellules réparties dans les quatre coins du pays et rompu aux méthodes douteuses qui collent à son passé.

Il y a donc un monstre qui peut contrarier et phagocyter la volonté du peuple ; ce monstre qui ne peut être cloué au pilori par des lois démocratiques normales n’est autre que le RCD. Alors quelle est la solution pour sortir de ce piège, de cette supériorité inique?

Par quelle ironie de l’histoire, le peuple tunisien qui s’apprête à élire ses représentants et son président sur des bases démocratiques, soit confronté à cette première étrange question ? Par quelle fatalité le parti qui hier dépouillait le peuple tunisien de sa souveraineté par des méthodes contraires à la démocratie, soit celui-là même qui, au nom de la démocratie, le menace aujourd’hui dans va volonté d’assoir sa souveraineté ?

Il est dit que dans une conjoncture révolutionnaire exceptionnelle, il faut des décisions exceptionnelles. Que la volonté du peuple doit être au dessus de toute volonté particulière. Que tout droit qui s’oppose à la souveraineté du peuple est un droit liberticide qui doit être écarté… Le peuple tunisien a désigné clairement l’ennemi de sa révolution et de sa souveraineté et la raison dicte d’écarter cet ennemi hérité d’une époque funeste. Si, pour éviter le piège évoqué plus haut, il n’est pas conseillé de dissoudre le RCD, il faut néanmoins l’empêcher de présenter des candidats au cours des prochaines élections législative et présidentielles. Quand il aura nettoyé ses structures et assaini ses comptes au point de ressembler aux autres partis du pays qui intègrent dans leur culture le respect du pluralisme et de l’alternance, il pourra rejoindre, à la fin de la première législature, l’échiquier politique démocratique. La légitimité de cette décision exceptionnelle découle de l‘autorité même de la révolution et de la volonté du peuple souverain.

H. Khaznagi