Par Slim Dali

Depuis des semaines, le Japon est un pays meurtri à cause d’un tsunami qui a dévasté ses côtes, ses villes et une centrale nucléaire à Fukushima. La vague qui s’est introduite à l’intérieur de la centrale a endommagé le système de refroidissement des réacteurs et a provoqué des émanations radioactives importantes. Les Japonais perdent la maîtrise de l’atome, la situation devient alarmante et le souvenir cauchemardesque de la catastrophe de Tchernobyl en 1986, revient hanter les esprits. Le monde se rend de nouveau compte de la dangerosité de l’énergie nucléaire et de l’impuissance de l’homme à maîtriser totalement l’atome. L’inquiétude grandissante des gouvernements concernés par l’énergie nucléaire, s’est traduite par une remise en question des normes de sûreté des installations existantes et de l’allongement de la durée de vie des centrales. Ainsi, les Allemands, par la voie de la chancelière Angela

Merkel, ont annoncé la fermeture de sept des dix-sept centrales, le temps d’un moratoire sur la politique nucléaire du pays. La Suisse, le Royaume-Uni et la Chine, laquelle concentre deux tiers des centrales en chantier dans le monde, ont suspendu l’approbation de nouveaux projets pour la construction de nouvelles centrales et procèdent à des vérifications sur les dispositifs contre les tremblements de terre et les inondations. L’Italie revoit sa politique nucléaire dans le cadre d’un moratoire d’un an sur les procédures d’installations de nouveaux sites nucléaires. Quant à la France, dont le chef d’Etat n’a pas manqué de vanter la fiabilité de la technologie française et de justifier son prix onéreux, a accepté de soumettre ses 59 centrales à un audit ainsi qu’à des tests de résistance aux catastrophes naturelles.

C’est dans ce contexte de débat au niveau mondial, que la question du choix du nucléaire civil se pose pour la Tunisie.

Des besoins croissants en énergie

Caractéristique des pays à revenu intermédiaire, les besoins de la Tunisie en énergie sont de plus en plus importants. Aussi, la consommation – par personne et par an – en électricité et gaz est passée de 19,7 dinars en 1995 à 45,7 dinars en 2005, selon l’Institut National de la Statistique (INS)[1]. Depuis lors, la consommation totale des Tunisiens a continué de progresser entre 2007 et 2009, d’après la Société Tunisienne d’Electricité et de Gaz (STEG)[2]. Ajoutons que la croissance démographique, certes modérée, fera naturellement augmenter les besoins en énergie (à habitudes de consommation inchangées), sans compter l’effet multiplicatif dû à l’augmentation du niveau de vie.

En effet, l’équipement des ménages en électronique grand public et la démocratisation de cette aspiration pour l’ensemble des citoyens du pays, vont de pair avec une consommation en électricité de plus en plus forte. L’industrie est elle aussi concernée par des besoins croissant en énergie[3], d’autant que la multiplication à venir de projets, grâce notamment à l’assainissement du climat des affaires, va accentuer cette tendance.

Le nucléaire, un choix déjà envisagé

La Tunisie, à travers la STEG, produit principalement son électricité par des centrales thermiques à turbine, à gaz ou à vapeur – beaucoup plus marginalement par l’énergie hydraulique et l’éolien[4] – à hauteur de plus de 3360 MW en 2009. Il est une évidence que compte tenu de ses besoins croissants en électricité et du renchérissement tendanciel du prix des produits pétroliers, la Tunisie devra augmenter ses capacités de production, possiblement à partir de sources nouvelles comme le nucléaire.

Le choix de recourir à l’énergie nucléaire a été ainsi évoqué et même affirmé en avril 2008, lors de la visite du Président français Nicolas Sarkozy en Tunisie. Ainsi, quelques mois avant le lancement de l’Union pour la Méditerranée, projet prônant notamment une coopération énergétique entre les deux rives et dont l’avenir est compromis[5], un accord de développement du nucléaire civil a été signé entre la Tunisie et la France. Ce contrat prévoit une coopération nucléaire pour la production électrique, la désalinisation de l’eau de mer ainsi que des initiatives dans le domaine de la santé et de l’environnement. Bien des jalons précèderont la construction éventuelle de cette centrale pour la production d’électricité et la désalinisation de l’eau de mer.

Le premier d’entre eux est une étude de faisabilité technique et économique, conduite par des ingénieurs appartenant à différents corps[6], qui devrait s’achever cette année ou l’année prochaine. Si le projet est approuvé par les décideurs tunisiens, alors le démarrage de la construction de la centrale pourrait débuter en 2016, après un appel d’offre international, pour une exploitation commerciale prévue pour 2023. Aussi, cette centrale devrait produire environ 1000 MW et pourrait couvrir près de 20% des besoins, avec un coût de production bien inferieur à celui du gaz, qui reste la principale source productrice d’électricité (selon la STEG, le coût de production du KWh est de 68% du prix de distribution pour le gaz naturel, contre 15% pour le nucléaire).

Faut-il craindre des risques ?

Malgré l’intérêt certain de l’énergie nucléaire, le choix d’opter pour le développement de cette filière comporte quelques risques. Un des premiers risques est l’impact sur l’environnement et plus particulièrement sur une partie du littoral de la Tunisie. En effet, la centrale à venir devrait pouvoir dessaler l’eau de mer, ce qui suppose une localisation près des côtes. Et même si la Tunisie reste à l’écart des zones fortement sismiques du monde, il n’en demeure pas moins un risque potentiel de la capacité de résistance de l’éventuelle future centrale. Les experts qui se penchent actuellement sur la question dans le cadre de l’étude de faisabilité, intègrent très certainement ce risque potentiel mais le risque nul n’existe naturellement pas. Par définition, un accident est un événement qui a une faible, voire très faible probabilité d’occurrence.

D’ailleurs les experts qui avaient construit la centrale de Fukushima avaient prévu à l’époque, compte tenu des risques estimés, que la centrale pouvait résister à des séismes de magnitude de 7,5 et des vagues de 10 mètres de haut. Or, la rareté de l’événement a été celui d’un choc sismique de magnitude de 8,9 qui a engendré des vagues de 12 mètres et les conséquences que l’on connaît.

Par ailleurs, la question du traitement des déchets qui est au centre de tout programme de développement du nucléaire civil, doit également être considérée comme une charge que l’on fera supporter aux générations futures de Tunisiens. C’est une question centrale et nul doute que le fameux groupe d’experts, aura aussi à traiter de cette question. Enfin, la formation d’ingénieurs et de personnels spécialistes dans ce domaine pour assurer le volet de la sûreté et de la sécurité, est également primordiale et doit en principe aller de pair avec la mise en place de ce programme. Compte tenu de la complexité de cette nouvelle technologie en Tunisie, dont l’implantation serait le fait d’un groupe industriel étranger, on peut douter qu’un transfert total de compétence soit effectif.

Aussi, le volet de la maintenance de la future centrale pourrait être celui de la dépendance avec un autre Etat qui pourrait mettre à disposition ses propres ingénieurs sans nécessairement en former d’autres en Tunisie. Au coût de l’installation de la centrale doit donc être ajouté celui d’une rente systématique pour le service de maintenance au groupe industriel étranger qui en serait l’initiateur.

La catastrophe de Fukushima a fait naître un débat mondial sur le nucléaire civil et a ajouté plus d’incertitude sur un marché déjà tendu à cause du réchauffement climatique. La Tunisie est donc pleinement concernée et la question de la politique énergétique est capitale, compte tenu des enjeux inhérents à moyen-long terme et des implications sur la sécurité de ses citoyens. L’énergie nucléaire présente incontestablement des avantages qu’il convient de considérer et d’étudier. Néanmoins, les inconvénients liés aux risques potentiels sur la population et l’environnement, doivent être pris en compte à leurs justes mesure, sans psychose ni négligence.

C’est pourquoi, à l’instar de toute bonne gouvernance, la transparence doit être de rigueur à chaque étape du projet d’implantation de l’énergie nucléaire en Tunisie. Ainsi, l’étude de faisabilité des experts chapotés par l’AIEA devra être transparente et portée à la connaissance de l’ensemble des citoyens. Sans faire preuve de démagogie, la question de la politique énergétique doit être débattue et le choix de l’énergie nucléaire pourrait être le fait des citoyens Tunisiens, à la lumière d’une comparaison avec d’autres types d’énergie, d’origine fossile[7] ou solaire[8]. Dans une Tunisie nouvelle, l’édification d’une seconde république passe aussi par des choix démocratiques sur les enjeux stratégiques de long terme, comme celui de la politique énergétique.

El Mouwaten

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[1]Ces données sont tirées des enquêtes nationales sur le budget et la consommation des ménages de 1995 et 2005 et représentent la consommation moyenne en électricité et gaz, par an et par habitant, en dinars courants. L’évolution de ce produit de consommation reste très importante après la prise en compte de l’évolution générale des prix. Ainsi, en déflatant la valeur de la consommation en électricité et gaz par l’Indice des Prix à la Consommation relatif à la même période (à défaut d’avoir un IPC pour la même branche), on observe que le volume de consommation de ce produit à progressé de 74% (entre 1995 et 2005).

[2]La consommation basse tension, est passée de 4796 à 5334 millions de KW/h entre 2007 et 2009 d’après les chiffres de la STEG.

[3]La consommation haute et moyenne tension a progressé de 6,2% entre 2007 et 2009 selon la STEG (respectivement 6403 et 6799 millions de KW/h).

[4]La répartition de la production en électricité est répartie comme suit (calculs à partir des données de la STEG de 2009) : 38,6% par turbine à gaz, 32,9% par thermique à vapeur, 26,0% par la centrale de gaz à cycle combiné, 1,9% par l’hydraulique et 0,6% par l’éolien.
[5]Lire à ce sujet : Déconstruction et reconstruction de l’Union pour la Méditerranée ? de Béligh Nabli (http://www.affaires-strategiques.info/spip.php?article4749).

[6]Parrainée par l’AIEA, cette étude est conduite par des experts et ingénieurs appartenant au Centre national des sciences et des technologies nucléaires (CNSTN), à la STEG et à la Sonède, en coordination avec le Centre national des études stratégiques.

[7]Un puits de pétrole à été découvert fin mars 2011 dans la zone de Bouhajla, au centre de la Tunisie. La société pétrolière et gazière canadienne à l’origine de la découverte, a estimé la capacité de ce puits à 1,03 milliards de barils de pétrole. C’est donc une découverte intéressante mais qui reste modérée ; en effet cette réserve serait épuisée au bout de 3 ans seulement avec une production à 1 millions de barils par jour, soir un peu moins que la production de la Libye avant le soulèvement de son peuple (supérieure à 1,700 millions de barils par jour).

[8]Un texte sur le développement de l’énergie solaire en Tunisie sera prochainement élaboré par un expert sur le sujet pour El Mouwaten.