Par Fathi Klabi.*

Dès que je décide de traduire mes idées en mots et d’écrire un papier reflétant ma vision de la situation actuelle de la Tunisie, des évènements surviennent et chambardent le système de mes logiques. Décidément, nous vivons aujourd’hui dans un pays où les choses vont à une allure véloce et pas nécessairement dans le bon sens.

Certes, le noviciat du vrai sens de la démocratie est un exercice ardu et de longue haleine. Toutefois, dire qu’on sait tout et ne pas reconnaître qu’on doit apprendre est la véritable source du malaise. Après s’être auto-proclamés experts en football, les tunisiens sont désormais des experts politiques. Tout le monde analyse, discute et pense détecter des complots venant de tous bords. N’oublions pas aussi les journalistes, les avocats, les juges, les professeurs de droit et les politiciens qui occupent l’espace médiatique pour parler au nom du peuple et suggérer des solutions qui ne servent, dans la plupart des cas, que leurs intérêts partisans.

De cette cacophonie, ont émergé des lectures de notre vécu d’après révolution que j’estime en très grande partie fausses et surtout graves. Graves, car parfois légitimées par certains responsables ou intellectuels populistes et démagogues. Trois idées sont dans ce cadre à combattre :

1. La démocratie c’est la liberté de tout dire, de tout faire :

Juste après le 14 janvier 2011, un air de liberté a soufflé sur la Tunisie. Malgré la persistance de l’insécurité et des tueries, les tunisiens s’aimaient, se respectaient et étaient fiers de vivre dans un pays où les despotes sont chassés comme de vulgaires bandits. Dans les routes vidées de toute présence policière, les automobilistes étaient devenus responsables et n’osaient pas enfreindre le code de bonne conduite né d’une certaine responsabilité civique. Cette situation presque utopique cède la place à une autre chaotique. Le pain prend la place de la dignité et on commence à revendiquer une meilleure vie et toute suite. Ceux qui travaillent veulent de plus gros salaires, une titularisation et ceux qui ne travaillent pas exigent un poste dans des conditions qu’ils fixent eux-mêmes. Les manifestations et les sit-in se multiplient, des usines sont fermées, des magasins brûlent, bref le chaos. Dans les médias, des journalistes et des pseudo-penseurs naguère plébisciteurs de Ben Ali, appellent à l’anarchie et au vide politique sous une étiquette révolutionnaire. Des divergences d’ordre tribal ou régional font suite aux débats démocratiques. On s’attaque, on s’accuse et surtout on refuse l’autre lorsqu’il est différent (Ah ! c’est un RCDiste ou un athée et j’en passe).

Sans prétendre donner des leçons ou philosopher, je me permets de préciser que la démocratie se structure autour d’un principe fondamental : le respect. La démocratie c’est aussi, pour chacun, d’assumer sa responsabilité envers son pays (travailler, payer ses impôts, respecter le code de la route, respecter son environnement…) et aussi envers ses co-citoyens (céder le passage à une dame qui traverse la rue, respecter la queue dans une administration publique ou dans un fast food, débattre sans accuser l’autre…). Globalement, la démocratie est un ensemble de comportements le plus souvent anodins mais pleins de sens. Ben Ali nous a appris à nous détester, car nous étions démunis de toute forme de liberté. Il est temps donc d’apprendre à aimer son pays et à penser à autrui et par là, bâtir une société moderne et démocratique. Kennedy disait en 1961 « ne demandez pas à votre pays ce qu’il peut faire pour vous, mais plutôt ce que vous pouvez faire pour votre pays”, je pense que ceci résume mes pensées.

2. Les considérations sociales et régionales priment :

Depuis près de trois mois, les gouvernements se succèdent et les décisions se ressemblent. Bien que certaines mesures d’urgence soient à saluer, une nouvelle logique contre-productive commence à s’installer et à s’affirmer dans les esprits. On nous annonce des créations d’emploi dans le service public et dans les entreprises privées. La question qui se pose ici est la suivante : Est-ce que ces créations de postes sont productives ? Répondent-elles à une sollicitation économique ou ne sont-elles qu’une réponse à des revendications sociales harcelantes ?

Je cite aussi le cas du fameux CAPES. Le ministre de l’éducation nationale annonçait dernièrement le presque abandon de ce concours dans le sens d’une prise en compte de l’année d’acquisition et de la nature du diplôme ainsi que de la situation familiale et sociale dans les recrutements. Cette mesure répond aux attentes de milliers de diplômés de l’enseignement supérieur. Toutefois, est-il logique de recruter des personnes censées enseigner à nos enfants seulement parce qu’ils viennent de familles démunies ou sont des chomeurs de longue durée ? Je pense que ceci est une dérive dangereuse de notre système social, politique et surtout scientifique. Pour constuire un pays émergent, c’est le principe de la méritocratie qui doit primer. Dans une méritocratie, une fonction est attribuée au plus méritant, au plus compétant, à celui qui crée plus de valeur. On parle aussi de privilégier, à différents niveaux, des régions plus que d’autres. Certes, ces régions ont été ignorées par les politiques depuis l’indépendance, mais ceci ne justifie pas qu’on doit exclure des tunisiens de tout développement futur du pays. Il est en fait de la responsabilité de ces régions de réfléchir elles-mêmes aux modes de développement qui leurs conviennent dans le cadre d’une gestion autonome de leurs ressources et compétences.

3. L’assemblée constituante va certainement sauver la Tunisie :

Décidée sous une pression populaire, pas très innocente, l’assemblée constituante est considérée par certains comme la porte qui s’ouvrira vers une Tunisie démocratique et moderne. La proposition par le Conseil de la Haute Instance pour la réalisation des objectifs de la révolution, de la réforme politique et de la transition démocratique d’un mode de scrutin par listes accroît encore cet optimisme. J’aimerais bien m’en rejouir, mais pouvons nous parler d’une transition démocratique dans un contexte de vide politique dans lequel les partis n’ont pas explicité leurs orientations sociales et économiques. Au 24 juillet 2011, des listes vont gagner, d’autres vont perdre et une assemblée de 250 ou 300 personnes verra le jour. Mais qui nous assure que ceci fonctionnera et dans le bon sens ?

La scène politique connaît de nos jours un débat de sourds entre laïques et islamistes et une peur envers les deux camps s’installe chez les tunisiens. Est-il concevable de fonder un système politique selon l’adhésion ou l’opposition aux doctrines islamistes ? N’y a-t-il pas plus important que l’habit de la femme ou l’interdiction de l’alcool? Sommes-nous révoltés pour cela ?

Le peuple veut un enseignement de qualité, du travail et une société qui innove et qui crée de la valeur. Revenir à des préceptes dépassés, régressifs et créer une constitution sur cette base est la plus grande menace contre notre démocratie embryonnaire. Si les islamistes gagnent les élections de juillet 2011, quelle sera notre destinée ? Peuvent-ils d’édifier, par une baguette magique, une société de pieux et de femmes voilées ? Ceci nous permet-il de devenir une nation émergente ?

Une solution a été proposée par certains et que je crois judicieuse. Elle consiste à l’établissement d’une charte de citoyenneté et de démocratie que tout élu de la future assemblée constituante doit signer, s’engageant à respecter les principes fondamentaux de la république.

La citation de ces idées à combattre est à titre indicatif. Il faut plus pour appréhender la délicatesse de la situation politique et sociale dans notre pays. Pour finir, je dirais que les tunisiens doivent être patients puisque la construction d’une nation prospère ne se fera pas en jours, en mois ou même en années. En fait, une refonte totale du système éducatif et universitaire (pourquoi pas un retour au système bourguibiste de l’enseignement ?), la création de nouvelles formes de tourisme (aller vers les régions intérieures et renforcer le tourisme culturel, rural et social), l’investissement dans des secteurs à forte valeur ajoutée (les technologies de l’information, la construction automobile, la bio-technologie, les énergies propres..), le renforcement de l’infrastructure (autoroutes, Internet, zones urbaines modernes…) et une plus grande prise en compte de la culture (pourquoi pas une salle de cinéma et un théâtre dans chaque ville au minimum ?) sont toutes des politiques à très long terme. La révolution bénéficiera donc plus à nos enfants qu’à nous. C’est comme nos martyrs, morts pour que nous vivions libres.

* Fathi Klabi est assistant universitaire et docteur en Marketing