Par S. El-Ayoubi,

إذا الشعب يوما أراد الحياة

فلا بد أن يستجيب القدر … و كل السياسيين

C’est difficile à comprendre pour les étrangers qui admirent encore la bravoure du Peuple tunisien, qui a osé affronter pacifiquement une dictature policière.

Mais aujourd’hui, je suis effrayé par les messages de détresse de toutes les franges de la société et par l’émergence de maux jamais connu auparavant dans notre pays, tels que le régionalisme primaire, l’anarchie destructrice ou l’effroi généralisé. Quelles leçons devons-nous tirer des semaines passées depuis le départ de Ben Ali ? Comment changer cette détresse ravageuse en une force constructive? Quels dangers et ennemis nous plombent dans cet état ? Que faire ???

En tant que Tunisien soucieux de l’avenir de mon pays, de celui de mes proches et compatriotes et du mien, ces questions me tourmentent.

La Révolution du rejet d’un régime humiliant …

Personne ne peut nier l’existence avant le 14 Janvier d’un rejet unanime du système Ben Ali – RCD, même si c’était le plus souvent ruminé et non exprimé. Cet assentiment nourri au fil des années a réuni dans la Révolution chômeurs et avec emploi, cadres et ouvriers, éduqués et analphabètes, citadins et ruraux, gauche et droite, pratiquants et athées.

Comment pouvait-il en être autrement avec un pouvoir qui avait l’asservissement et l’humiliation comme fond de commerce ? La devise imposée était « Consomme et ferme ta gueule» pour ceux qui en avaient les moyens et « Galère pour ta survie et ferme ta gueule » pour les autres.

Après la décrépitude grandissante sous Bourguiba, le système Ben Ali nous a traités en moutons et interdits le droit de nous épanouir comme individus et comme société, de construire des projets pour notre pays, de nous affirmer librement, de nous développer ou de nous réaliser.

Face à ces dénis de droits à l’épanouissement, les uns se sont terrés dans l’alcoolisme, d’autres dans la pratique religieuse (des fois, l’un puis l’autre), d’autres dans l’obsession consumériste, d’autres dans l’exil. Nous sommes devenus de plus en plus individualistes, peu enclins ou autorisés à bâtir des projets collectifs.

Ainsi, lorsque le vase du rejet de Ben Ali et de son système était plein, en dehors du slogan consensuel « Ben Ali dégage ! », nous ne portions pas de vision partagée pour la suite. À ce jour nous en sommes encore au même point.

Ceci n’avait rien d’anormal, mais c’est une réalité que nous ne pouvons pas éluder, comme le font la plupart des ‘opposants hors-sol’ (sans ancrage avec la société et ses aspirations) occupés à se garantir une place au soleil, ou incapables de guider les Tunisiens pour rattraper ce manque.

Néanmoins, pendant les premiers jours suivant la chute de Ben Ali, le peuple Tunisien a fait partout preuve d’une mobilisation remarquable, face aux dangers de l’insécurité et des éléments agitateurs de l’ancien régime. Sous certaines circonstances, il y’a bien un terreau favorable à là mobilisation collective dans un but commun – du moins à l’échelle locale. Ceci démontre également qu’il vaut mieux se prendre en main, plutôt que d’attendre notre salut de je ne sais quelle force salvatrice.

Quatre mois à attendre Godot, qui ne viendra jamais

Depuis ces jours de solidarité, nous sommes passés par divers états contradictoires: insécurité et peur, surexcitation politique, espoir, brouhaha de slogans et de revendications, attentisme et constat consterné d’une scène politique chaotique, puis nouvelles craintes pour notre sécurité et notre avenir.

Paradoxalement, ceci se conjugue avec le sentiment d’être de moins en moins acteurs de notre avenir, ou même de notre quotidien. Le fatalisme et le pessimisme résignés nous rongent.

Tout le monde est focalisé sur l’élection de l’Assemblée Constituante, alors qu’au fond c’est l’après qui nous inquiète le plus. Cette surexposition du thème de l’Assemblée Constituante ne fait que camoufler l’absence de réponses à des questions essentielles, éludées ou jamais posées.

L’interrogation « Où voulons-nous amener notre pays et notre société? » devient vitale, surtout lorsque nous sommes conduits vers une destination indéterminée et que le conducteur est très suspect.

Ceci me fait penser à une pièce de théâtre « En attendant Godot », écrite par Samuel Beckett. C’est l’histoire de deux personnages qui se retrouvent à la tombée de la nuit pour attendre Godot. Cet homme – qui ne viendra jamais – leur a promis qu’il viendrait au rendez-vous, sans qu’on sache ce qu’il est censé leur apporter. Il représente néanmoins un espoir de changement. En l’attendant, les deux amis tentent de trouver des occupations. Mais à mesure que le temps passe et que ciel s’assombrit, des inquiétudes naissent : Est-ce le bon jour, le bon endroit ? Peut-être est-il déjà passé ? Que faire en attendant ? Qu’amènera-t-il ? …

La similitude de l’histoire avec les mois que nous vivons est frappante. La morale de l’histoire est que Godot ne viendra jamais et que si nous continuons à l’attendre, il fera de plus en plus sombre pour y voir clair et nous serons de plus en plus engouffrés dans la détresse, au point de se résigner à tout accepter.

Deux cauchemars et une multitude d’hallucinations

À ce jour, nous sommes loin de percevoir une vision rassurante de ce qui nous attend dans les mois et années à venir, puisque l’offre politique audible et influente se réduit à deux orientations – au bas mot anxiogènes – et nous savons que nous avons peu à attendre des autres.

La première est celle du RCD (maintenant habillé en Néo-Bourguibisme), sous la houlette de M. Essebsi, M. Mebazza et consorts, qui nous poussent à les suivre en braquant les menaces de l’insécurité, de l’islamisme, de la crise économique et d’autres épouvantails (lire ‘Ni 7, ni 6 Novembre : Néo-Bourguibisme ou la chronique d’un marché de dupes …). A ce propos, les déclarations de M. Essebsi sont affligeantes, comme un souvenir vivant des années de Bourguiba et Ben Ali.

Pendant des décennies, nous avons connu et payé le prix du règne de la peur et du chantage. Il est hors de question de recommencer, même si le système se mue et porte l’étendard de la ‘protection des buts de la Révolution’, appellation d’origine non contrôlée, que l’on nous met à toutes les sauces, pour dissimuler les plats avariés des uns et des autres.

La deuxième orientation qui émerge dans le chaos de la scène politique actuelle et sa fragmentation est celui de l’islamisme. Quitte à rentrer dans un simplisme réducteur, disons qu’il s’agit d’un ensemble allant de l’islamisme politique d’Ennahda promettant de suivre le modèle de l’AKP Turc, au Salafisme fondamentaliste, jusqu’à l’islamisme traditionnel, pouvant servir de vivier aux autres.

Pour moi, l’islamisme politique n’est pas un danger en soi. La source de mon inquiétude à son égard vient de l’absence d’alternatives politiques valides pour lui assurer une place équilibrée, de la présence de tendances incontrôlables sous sa bannière et de l’immaturité de notre cadre politique.

Les autres tendances politiques ? Les partis se multiplient à vue d’œil, mais pas les bonnes idées. Ils sont employés à se faire une place dans l’Assemblée Constituante. Aucun d’entre eux n’a la taille critique, ni la capacité pour fédérer les Tunisiens. Ils sont en outre incapables de s’entendre entre eux pour un consensus responsable. Ils sont tombés dans le piège du clivage laïcité / islamisme, dressé par le clan RCD/Néo-Bourguibiste.

Pour résumer, en dehors d’une cohue de partis politiques immatures, nous sommes face à deux courants qui ne peuvent pas nous donner de perspectives prometteuses, partagées entre la majorité des Tunisiens.

Rêver, reprendre notre destin

Je refuse cette situation dans laquelle nous enferment graduellement le gouvernement et les partis politiques. Je lance l’urgence nationale pour le rêve collectif : dessiner nous-mêmes la Tunisie que nous voulons, qui puisse nous donner des perspectives réelles, nous unir autour d’un but commun et nous guider dans les choix à faire.

Il ne s’agit pas d’un rêve romantique ou d’une gesticulation intellectuelle. Il s’agit bien d’une nécessité pour remettre le pays sur les rails, forcer les politiques et réunir tous les Tunisiens dans le bon sens.

En regardant autour de moi, je suis réconforté en voyant que nous sommes nombreux à rejeter cette situation et à rechercher des vues constructives pour l’avenir de tous. C’est ce que j’appellerais la majorité éveillée, par opposition à la silencieuse brandie par nos gouvernants par intérim.

Il faut maintenant que nous exprimions et criions haut et fort ce rêve et cette vision, pour éviter de subir les cauchemars de politicards vicieux, dangereux ou incompétents. En criant haut et fort nous avons fait dégager un régime tyrannique considéré indéboulonnable. Il faut maintenant se remobiliser (Facebook, rue, medias, …) pour dessiner notre avenir commun et œuvrer pour sa réalisation.

Ce grand rêve et cette vision collective sont primordiaux pour donner des perspectives et de l’espoir à tous, pour parvenir au consensus et à l’union nationale, pour savoir ou nous devrions mettre chaque pied. C’est ce qui fondera notre projet de société pour les années à venir et donnera les principes fondamentaux sur lesquels se reconstruira le pays. Ainsi, les orientations économiques, l’Assemblée Constituante, nos relations étrangères, etc. deviennent des modalités et des étapes cohérentes et lisibles d’un parcours convenu (plan de route).

Si même la construction d’une maison requiert une vision claire et partagée entre ses maitres d’œuvre avant de commencer le chantier, alors que dire alors d’un pays entier à reconstruire!

Cette vision sera notre ordre de mission pour les partis politiques et les gouvernants à venir, les forçant à l’unité nationale autour d’un pacte dicté par les citoyens. Autrement, l’Histoire nous jugera tous pour non assistance à notre pays en danger.

Pour finir, je vais formuler en quelques lignes mon rêve de Tunisien. Je rêve …

d’une Tunisie solidaire et socialement Juste …

d’une Tunisie égalitaire …

d’une Tunisie paisiblement et durablement prospère …

d’une Tunisie moderne, ouverte sur le monde …

d’une Tunisie ancrée dans son histoire et son identité …

d’une Tunisie des libertéS (avec un grand S) …

d’une Tunisie de la démocratie réelle …

d’une Tunisie de la citoyenneté et de la responsabilité …

d’une Tunisie de l’unité et de l’intérêt commun …

d’une Tunisie du Droit et de la Justice pour tous …

d’une Tunisie de l’épanouissement …

Et vous ? De quelle Tunisie rêvez-vous ?