Contrairement à ce que pense M. Geisser, qui soutient dans son interview parue dans le nouvelobs du 20 mai, que le discours de M. Obama est historique, ce discours n’est en rien historique.

Il n’a fait que reprendre ce que nous n’avons pas cessé d’entendre de la bouche des dirigeants américains depuis le début du printemps arabes.
Il est dommage que M. Geisser n’ait pas procédé à une revue de la presse arabe avant de répondre aux questions de Céline Lussato. Il aurait réalisé que là où lui décèle une approche démocratique, les peuples arabes bien au contraire y décèlent une fois de plus un double langage teinté de mépris et de racisme.
Outre qu’il fait de ces peuples une race distincte (le monde libre et le monde arabe) mais en plus il se place en tuteur de ces peuples qu’il considère encore mineurs ( “Je suis le garant de la démocratie dans le monde arabe, que les dictateurs fassent très attention à ce qu’ils feront à leur peuple car je suis là pour accompagner les peuples dans leur processus de démocratisation”). Il serait très intéressant de demander à M. Obama qui de ces peuples l’a investi de cette mission ? Sûrement pas la jeunesse arabe, et encore moins celle du Moyen-Orient.

Après avoir soutenu sans réserve les dictatures qui brisaient les rêves de ces jeunes, après avoir été pris de court par les mouvements de ces derniers pour être demeuré aveugle à leurs cris de détresse, le voilà qui s’improvise aujourd’hui protecteur de ceux qui vivaient dans la souffrance qu’il a cautionnée et qu’il continue à cautionner là où les intérêts de son pays ont la primauté (Arabie Saoudite, Oman, Jordanie…). Les dictateurs auxquels il s’adresse doivent eux-mêmes sourire de ses propos.

Les révolutions tunisienne et égyptienne se sont faites sans lui et n’ont nullement besoin que M. Obama les accompagne. La jeunesse a été plus qu’explicite avec Mme Clinton lors de son passage dans ces deux pays. En Tunisie, les journalistes lui ont fait comprendre qu’ils n’avaient aucune leçon à recevoir d’elle alors qu’en Egypte les jeunes de la Place Tahrir lui ont ouvertement signifié qu’ils refusaient de la rencontrer malgré des appels personnels de sa part aux dissidents.

Le souvenir de la démocratisation de l’Irak et de l’Afghanistan sont encore très présents dans les mémoires de ces peuples, souvenirs auxquels vient s’ajouter la compréhension du véritable but de l’ »aide humanitaire » apportée aux « insurgés libyens ». Et c’est justement les jeunesses tunisiennes et égyptiennes qui sont les mieux placées pour en parler, elles qui ont l’occasion de palper de près le désespoir des réfugiés libyens à leurs frontières, réfugiés qui fuient autant les frappes de Kadhafi que de l’Otan.

Le discours d’Obama n’apporte rien de neuf sauf qu’il est une simple manœuvre pour cacher au monde que dans le monde arabe, les Etats-Unis sont en perte de vitesse et que le temps ne joue plus en leur faveur. Et ce ne sont pas les menaces faites au Président Bashar El Assad qui vont nous laisser croire à un quelconque pouvoir sur les régimes qui ont toujours refusé de se plier à l’hégémonie américaine. Il ne fait aucun doute que le peuple syrien a tout à fait le droit de se révolter contre la répression exercée par le clan Assad depuis plus de quarante ans, mais c’est à lui et à lui seul qu’il revient de décider si son Président doit démissionner ou pas, tout comme il revient au peuple américain et à lui seul de décider s’il va réélire M. Obama ou pas. En bon père de famille, Papa Obama a décidé dorénavant de ne plus discuter avec les élites mais de s’adresser directement au peuple. Est-ce à dire que M. Obama va maintenant faire commerce avec les femmes d’Arabie Saoudite (dont la moindre réclamation est celle de circuler librement dans la rue ou de conduire une voiture) ? Par ces temps de crise où l’économie américaine est au bord de la faillite, Obama osera-t-il dépasser les Princes saoudiens, ses « grands amis « et pourvoyeurs de fond ? Pas si sûr.

Pas si sûr pour un Président qui, non content de soutenir les monarchies non constitutionnelles du Golfe, encourage les autres monarchies de la région à rejoindre le cercle très fermé du Conseil de Coopération des Pays du Golfe pour en faire le Conseil de Coopération des Monarchies du Golfe.

Pas si sûr pour un Président qui s’acharne contre le régime syrien quand bien même celui-ci montre sa volonté d’ouverture et de réformes et qui évoque timidement le Bahreïn où une sanglante répression a déjà fait des centaines de morts depuis plus de trois mois.

Pas si sûr pour un Président qui demeure pieds et poings liés face à un Israël de plus en plus arrogant, au point d’exiger d’un grand défenseur de la laïcité de poser la reconnaissance de sa judaïcité comme condition préalable à tout accord de paix.

Pas si sûr pour un Président qui tout en déclamant de belles paroles sur la démocratie, ne cache pas son parti pris pour Israël, Etat le plus répressif de la région, et omet de condamner le blocus sauvage de Gaza auquel ce pays soumet plus d’un million et demi de personnes depuis plus six ans.

Au final le discours d’Obama n’est en rien historique. C’est bien plus un discours en dehors de l’histoire d ans lequel l’orateur montre à quel point il n’a pas encore pris la mesure des bouleversements en train de s’opérer dans le monde arabe. Le15 mai, lors la commémoration de la Nakba, une large frange de la population du Moyen-Orient lui a envoyé un message fort à travers lequel elle lui a laissé entendre que sa façon d’aborder les problèmes du monde arabe et particulièrement le problème palestinien est très loin de rencontrer le consensus attendu.