Par Mac Hiavel,

Chers clients,

Suite à votre demande de conseil concernant la marche à suivre pour contrer le peuple Tunisien qui s’est révolté et qui réclame la liberté, la démocratie, la justice et l’amélioration de son niveau de vie, je me permets de vous adresser les premières recommandations de notre société de conseil.

Nous comprenons vos inquiétudes, après la perte de vos appuis politiques, concernant les risques que vous soyez jugés, que vous perdiez tout ce que vous avez amassés grâce au régime précédent, voire pire, que vous alliez en prison.

Je tiens à vous rassurer. A la suite de l’étude de votre dossier, notre comité de direction est unanime pour déclarer que la situation est parfaitement maitrisable et qu’il est encore trop tôt pour envisager la fuite.

Premièrement, analysons vos points forts :

  • La dictature vous a permis de ramasser beaucoup d’argent. Vous êtes capables de le mobiliser pour défendre vos intérêts. C’est un investissement nécessaire.
  • Même si le grand patron est parti, de nombreux membres de votre gang détiennent encore, au travers de leurs postes, dans tous les rouages du pays, suffisamment de pouvoir pour influer sur les évènements.
  • Enormément de gens ont plus ou moins des petites choses à se reprocher et ont peur que la démocratie ne se retourne contre eux. Vous avez d’ailleurs pas mal de dossiers sur eux et vous êtes capables de les faire chanter.
  • La grande majorité des médias ont eu leur permis d’émettre ou de diffuser après avoir prêté allégeance à l’ancien régime..
  • Le camp adverse est désorganisé et vous pouvez facilement les infiltrer.

Deuxièmement, vos points faibles :

  • Les principaux membres de votre gang sont grillés et ne peuvent s’afficher publiquement.
  • Vous ne pouvez avoir la parole et la garder que si vous dites « Vive le peuple, vive la démocratie, vive la liberté, il faut condamner les responsables, etc. ». Cela ne pose aucun problème sauf que vous n’êtes pas suffisamment formés dans ce domaine.
  • Vous ne pouvez pas, pour le moment, toucher à la liberté d’expression.
  • Vous ne pouvez agir qu’en infiltrant le camp ennemi.

Troisièmement, votre principal danger :

– A court terme : Les élections.

Eh oui, les élections vont amener de nouvelles têtes issues de partis qui vous échappent. Non seulement vous risquez d’avoir affaire à des gens honnêtes mais aussi à des membres de gangs concurrents. Ils vont vouloir nommer d’autres personnes à la place de vos amis, fourrer leur nez dans vos affaires. Pour l’instant, ils n’ont aucun pouvoir et ne peuvent que parler. Il faut que ça reste comme ça le maximum possible et que la remise du pouvoir aux nouveaux élus se fasse le plus tard possible, lorsque les candidats « amis » seront sûrs de gagner les élections.

Nos 10 recommendations:

  1. Tout faire pour retarder régulièrement les échéances des élections. Agissez au besoin au niveau des commissions où il faut trouver des alliés pour faire traîner les choses. Renversez régulièrement le gouvernement chargé de les organiser, même s’il est à votre botte. Il n’y a rien de mieux qu’un nouveau gouvernement pour remettre les compteurs à zéro. Aidez les mouvements les plus révolutionnaires et financez-les s’il le faut. C’est l’objectif qui compte et pas les motivations.
  2. Faites dégénérer vers la violence toutes les manifestations, même celles que vous provoquerez et celles qui vont dans votre sens. Payez des gens pour tabasser les flics et des flics pour tabasser des gens. Ce qui s’est passé le 14 Janvier est intolérable et ne dois plus se reproduire. Le Tunisien pacifique ne doit plus penser à manifester.
  3. Maintenez la situation d’instabilité et de désordre au maximum. Fragilisez l’économie au maximum. Liberté et vraie démocratie contre sécurité, travail et prospérité est la règle d’or de tout régime aspirant à contrôler son peuple. Le peuple ne doit surtout pas prendre goût à la liberté. Plus vite il déchante et plus vite nous passerons à l’étape suivante.
  4. Vos amis doivent obligatoirement monopoliser la parole. Ils sont obligés de parler libertés et démocratie et ils doivent non seulement s’y forcer mais aussi paraître comme ceux qui y sont le plus attachés. Le peuple s’habituera à la longue aux visages de vos amis et l’objectif, à terme, est qu’ils les élisent. Au pire, ces amis pourront s’attaquer à vos ennemis politiques et privilégier vos candidats. Les médias sont le nerf de la guerre, vous ne devez en aucun cas en perdre le contrôle. Faites tout ce qui est possible pour empêcher les vrais démocrates d’accéder à la popularité. Empêchez les partis ennemis de s’exprimer et privilégiez les illustres inconnus inoffensifs dans vos émissions et dans vos journaux. Privilégiez les documentaires animaliers et les feuilletons sur la présentation des partis. Si débat il y a, faites en sorte qu’ils soient les plus chiants possibles et les moins intéressants. Attaquez systématiquement tout ce qui est intelligent avec les mains propres et des principes, c’est les plus dangereux et les plus difficiles à manipuler. Fouinez dans leurs vies, celle de leur famille et celle de leurs amis. La médiocrité des débats ne fera que dégouter de la politique et mettre en valeur vos candidats.
  5. Très important. Il faut garder vos troupes soudées car non seulement il faut éviter les dénonciations mais aussi vous avez encore besoin d’eux car la charge de travail n’a jamais été aussi importante. Si vos troupes commencent à se dénoncer alors vous êtes foutus. Ne parlez surtout pas de pardon national pour les petites mains de la dictature. Dans leurs têtes, il faut que démocratie rime avec prison et pauvreté et que vous paraissiez comme leur seuls sauveurs. Maintenez la pression en faisant parler des victimes vraies ou fausses. Prouvez-leur secrètement que vous détenez le pouvoir par des petits indices. Montrez leur votre puissance en les protégeant des poursuites, en leur fournissant des avocats et en faisant trainer les procédures judiciaires tant que vous en avez le pouvoir. Sacrifiez de préférence ceux qui sont irrécupérables et accessoirement ceux qui à un moment donné ont affiché quelque réticences tout en veillant à ce qu’ils ne puissent pas se défendre publiquement. Chargez ceux qui ont fuis, c’est le moins dangereux. Il y en a suffisamment pour occuper la galerie. Oubliez vos conflits internes, ce n’est pas le moment. N’amnistiez que lorsque vous aurez repris le contrôle.
  6. Prenez la tête de toutes les contestations envisageables. Soyez le premiers à dénigrer le RCD, les opportunistes, les affairistes, les voleurs de la révolution, les corrompus. On n’est jamais mieux servis que par soi-même. Soyez les plus virulents en termes de paroles. Créez des pages Facebook anti vous et auto diffamez vous s’il le faut. Il vaut mieux que ce soit vous qui le fassiez. Privilégiez les fausses accusations qui seront facilement démontées au besoin. Essayez de contrôler ce nouveau média et de rallier le maximum de personnes à vos pages. C’est toujours ça de pris à la concurrence et ça servira tôt ou tard.
  7. Créez le plus fréquemment possible des polémiques et des faux débats. Occupez le peuple et empêchez-le de s’organiser. Tapez sur toutes les têtes qui dépassent et qui ne vous sont pas dévouées. Concentrez-vous sur tout ce qui fait pleurer et sur tout ce qui est choquant, c’est infaillible. Montez des vidéos s’il le faut et héroïsez vos amis en les faisant passez pour des victimes.
  8. Multipliez les théories du complot et brouillez les pistes. Soyez les premiers à les dénoncer, à les crédibiliser et à les décrédibiliser. Si on vous découvre, ce ne sera qu’une théorie de plus. Créez et multipliez les rumeurs et les accusations de sorte qu’aucune information ne soit crédible.
  9. Préparez vous aux élections car tôt où tard vous devriez y passer. Créez vos propres partis avec les personnes de l’ancien système à votre solde les plus fréquentables pour recueillir les voix de tous ceux qui ont des choses à se reprocher et de ceux qui trouvaient leur compte dans l’ancien régime mais surtout n’oubliez pas d’essayer d’infiltrer au maximum les autres partis. C’est parmi leurs membres que seront pris les futurs dirigeants. N’oubliez pas aussi que vous pouvez recourir au chantage puisque vous avez des dossiers sur tout le monde et qu’il est difficile de trouver quelqu’un qui soit irréprochable, y compris les membres de leur famille la plus proche, au bout de 23 ans de dictature. Surtout pas de pardon national, vous perdriez toutes vos capacités de chantage.
  10. Faîtes un tour de table pour financer vos activités. Il y a vos amis mais surtout les ennemis de vos ennemis. N’oubliez pas que les ennemis de la démocratie sont riches et puissants.

Chers clients, ce n’est qu’un moment difficile à passer. Il y a aura un peu de casse mais tout finira par rentrer dans l’ordre. Je me limite pour le moment à ces recommandations à appliquer scrupuleusement et je vous ferais en parvenir d’autres dans le cadre de notre contrat. Nous espérons que vous aurez recours à nos services pour le volet des élections et la meilleure manière de les gagner.

Je regrette cette situation malencontreuse qui n’aurait jamais du survenir si vos prédécesseurs avaient eu recours à nos services auparavant. Il y a tellement de charlatans et de personnes archaïques dans notre métier.

Mais surtout, n’oubliez pas, criez le plus fort que vous pouvez : Vive la révolution, vive le peuple, vive la démocratie, il faut punir les coupables, a bas BEN ALI, à bas le RCD.

Les premiers défenseurs de la révolution, et de préférence les seuls, ce doit être vous.

Mac Hiavel

Consultant en Management de la Dictature.

Responsable Dossier Tunisie.