Ce n’est certes pas par hasard que le Premier Ministre tunisien (du gouvernement provisoire) s’est rendu en France pour rencontrer Nicolas Sarkozy quelques jours seulement avant le G8 de Deauville. Cela faisait parti des préparatifs du sommet dont l’une des décisions aura été l’octroie d’une aide de 14 milliards à la Tunisie et à l’Égypte pour financer le processus de transition dans lequel les deux pays sont engagés. Or, cette aide participe d’une politique internationale fondée sur le mécanisme de la « dette odieuse » qui a toujours soutenu, légitimé et renforcé les anciens régimes. Je suis donc contre cette aide à la Tunisie …

– Parce qu’il me semble qu’il y a là une contradiction insoutenable : le G8 ne veut pas changer sa politique à l’égard de ces deux pays et revoir la logique de la dette internationale, il ne peut donc aucunement être cohérent avec lui-même et soutenir le changement que leurs populations réclament ? . Le G8 n’a en effet jamais écouté les populations, il a toujours prêté oreille seulement aux régimes corrompus tant qu’ils servaient ses intérêts…

– Parce que tous les économes du monde entier le disent (et on le sait depuis Thomas Sankara qui en a payé le prix de sa vie) : la dette internationale est odieuse au sens où elle est un handicap majeur pour tout développement durable des pays qui la perçoivent alors qu’elle est supposée les aider à progresser. C’est plutôt un investissement non équitable sous l’étiquette risible de l’aide au développement ; on prend par une main beaucoup plus que ce que l’on donne par l’autre..

– Parce qu’il est absurde de se montrer comme donateur au moment même où on demande à la Tunisie de payer une tranche de la dette contractée par l’ancien régime dont l’Occident maintenant se dissocie comme s’il na jamais été son complice ou qu’il ne l’a jamais soutenu tout en étant parfaitement à l’affut de sa corruption. Cette tranche s’élève à 411 millions de Dollars.

Selon quel bon sens alors demanderait-on à un pays, dont l’économie est presque à genoux, de payer un tel montant alors qu’on estime par ailleurs qu’il a besoin d’une aide financière encore plus consistante pour pouvoir dépasser la période de transition qui le mènera vers une nouvelle ère de démocratie et de redressement économique.

– Parce que ceux qui négocient cette “aide”, en l’occurrence le premier ministre tunisien, n’est pas élu, n’est pas choisi suite à des élections démocratiques. Il est un reste de l’ancien régime avec lequel les “ forces démocratiques” les plus puissantes du monde, et donc les pays les plus riches de l’Occident, avaient pactisé pour qu’il spolie les richesses du peuple tunisien.

– Parce qu’il est d’une contradiction absurde que de continuer à négocier avec un gouvernement qui pratique encore la censure de la presse, les arrestations des manifestants, qui refuse de traiter les dossiers de corruption impliquant les responsables de l’ancien régime, qui continue à réprimer les manifestations pacifiques par la violence à force de matraques et de bombes lacrymogènes,…

– Parce que l’Occident choisit encore la politique de l’autruche et préfère être sourd et aveugle.

Il refuse encore d’écouter la voix du peuple tunisien, il ne veut pas encore être honnêtement conséquent ne serait-ce qu’avec ce que ces propres rapports secrets lui disent sur la situation réelle de ce peuple et préfère encore avoir affaire à une élite politique rien que pour qu’elle assure une forme d’ordre qui lui profite. Peu importe alors la jeunesse et ses aspirations. Peu importe le développement réel. Peu importe ce pourquoi des jeunes sont morts. Peu importe ce que la rue tunisienne dit au sujet de ce gouvernement provisoire l’accusant de trahir et sa confiance et ses aspirations révolutionnaires.

– Parce que ce qui compte au premier chef c’est d’arrêter le flux de l’émigration et de l’émigration clandestine. Ce qui compte c’est la cupidité des multinationales qui iront pomper continument et impunément l’argent des pauvres comme des sangs-sues.

– Parce la politique mondiale a les mains liées par le pouvoir des multinationales et des lobbys.

Les gouvernements occidentaux ont des échéances électorales et doivent avant tout penser à se faire financer leurs compagnes. Parce qu’enfin de compte, chacun est condamné à nettoyer devant chez soi et ce qui compte d’abord ce sont les prochaines élections de chacun.

-Parce que ce qui compte c’est un pacte entre une politique internationale au service des multinationales des pays les plus puissants et une élite politique qui, soit volontairement, soit par corruption, soit encore par nécessité, contrainte à jouer le jeu du dispositif postcolonial et servir de simple outil pour le compte d’un ordre international nécessairement foireux et injuste.

– Parce qu’il est injuste que ce gouvernement français qui accueille le G8 veut encore jouer le rôle du protecteur de ce peuple tunisien. Ce même gouvernement a été surpris il n’y a pas longtemps en flagrant délit de donner un nième coup de poignard dans le dos des tunisiens en soutenant logistiquement le régime policier à réprimer les manifestants dont plusieurs perdaient la vie dans les rues tunisiennes. Et on croit réparer ce tort en paraissant dans le rôle de celui qui défend la cause de ces mêmes tunisiens auprès des créanciers qui, pire encore, ne cherchent en fait qu’à enfoncer ce pays davantage dans une dette dont il ne pourra jamais s’acquitter.

– Parce que la tutelle, on le sait depuis le protectorat de 1881 [1] qui légalisait la colonisation, n’a jamais servi sinon le tuteur lui-même. Même avec l’ancien régime, le soutien était faussement hypocrite parce qu’il ne s’est jamais appuyé sur des volontés d’aide réelles mais sur des petits intérêts communs, et même de petits calculs pas trop catholiques : les élites du Sud s’enrichissaient sur le dos de leurs populations, celles du Nord sur le dos de tous le monde. Les premières sont finalement réduites au statut de petits vilains voleurs cachant les liasses de devise dans les tiroirs secrets des bibliothèques dont ils ne lisaient probablement pas les livres ; les autres se présentant faussement comme les bienfaiteurs des peuples défavorisés et les soutenants dans leurs soulèvements.

Mais je suis contre cette aide internationale à la Tunisie surtout parce qu’il ne me parait pas aussi évident que la Tunisie ait besoin, le moins que l’on puisse dire, d’une aide qui plus est si malintentionnée :

– Parce qu’une simple opération de calcul montre à quel point elle est ignoble, cette aide. Le G8 décide, «soit-disant généreusement” de débloquer 14 milliards pour la Tunisie et l’Egypte. Or, les biens des deux dictateurs déchus, Ben Ali et Moubarak et leurs familles, se trouvant pour l’essentiel en Europe, s’élèveraient à 50 milliards pour le premier et 70 pour le second. Un élève de l’école de base n’aura pas a réfléchir deux fois pour dire sans et hésitation que le compte n’y est pas.

– Parce qu’avec les 411 millions que la Tunisie est tenue de rembourser (chaque semestre s’il vous plait) à ces créanciers, qui sont essentiellement la Banque Mondiale, le Fonds Monétaire International et la Banque Européenne, le peuple tunisien pourra facilement redresser son économie au bout de deux ou trois années pas plus. Ce n’est qu’un petit pays de 11 millions d’habitants à peine.

– Parce que malgré cette dette injuste et malgré l’hémorragie économique et financière qui était due à la corruption de son élite politique, la Tunisie parvenait à un taux de développement autour de 5/6% par ans [2]. Imaginons un moment qu’après la révolution, ces deux fardeaux n’existent plus. Ce taux va tout simplement tripler. Je ne suis certes pas un économiste mais l’opération de calcul est encore une fois d’une évidence aveuglante.

====Notes ====

[1] Date du début du protectorat français sur la Tunisie.
[2] Presque le même taux que celui du Brésil ou de l’Inde.