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Avocats de Dieu, chevaliers de la censure

« Le silence de Dieu permet le bavardage de ses ministres », nous dit Michel Onfray. Nous Tunisiens, avons une preuve locale. Les trois mousquetaires de la répression sexuelle ont déposé plainte contre Nadia Al Fani pour offense à Dieu, tout en avouant ne pas avoir vu son film. Le ministère de la culture qui se laisse pousser la barbe, remet une couche. Il veut amadouer Cro-Magnon et son troupeau. Oh que non, l’Etat n’a pas subventionné le film d’une mécréante. Mieux, il faut « prendre les mesures nécessaires afin que dorénavant les films tunisiens passent par une commission de censure religieuse

Après deux décennies de puanteur mauve, la censure passe donc au vert. Il fallait continuer l’œuvre inachevée de la médiocrité institutionnelle : bannir, détruire, aliéner. Quoi de plus puissant qu’une autorité divine ? ZABA a fait son temps, les barbus sont à l’honneur, c’est à eux qu’on remet les ciseaux d’or. Ils se servent de Dieu comme camisole et nous offre la censure dans le costume des « valeurs musulmanes.» Un « takbir » en refrain et la majorité silencieuse devient peureuse. Elle se terre chez elle et la met en veilleuse.

Messieurs les défenseurs de l’Islam, savez-vous que Dieu tout puissant se passe de vos plaidoiries ? Dupez nos esprits simples. Faites-nous croire que la liberté d’expression, valeur universelle, doit être limitée au nom de la « diffamation des religions ». Faites-nous croire que la protection du sacré et les lois anti-blasphème ne sont pas destinées à museler les prochains opposants.

Et non, nous ne savons rien de ces pays qui défendent l’Islam mais sont les premiers à massacrer leurs minorités religieuses : Pakistan, Algérie, Egypte. Non Maîtres, nous ne savions rien du droit des hommes qui protègent le divin. Eclairez-nous sur cette justice qui libère les fous de Dieu, les fous furieux, ceux qui saccagent nos bien, terrorisent nos enfants et agressent nos concitoyens. Eclairez-nous sur cette justice qui rechigne à juger les assassins, les tortionnaires, les voleurs, les petits tyrans et nous interdit la jouissance sur écran. Racontez-nous vos palais de justice qui pullulent de nahdhaouis revanchards, ceux qui montrent patte démocrate.

La Constitution actuelle et tout ce qui s’en suit – l’article 8 en tête- sont portés caducs, dit-on. Si ce n’est pas le cas, dites-nous pourquoi le parti qui vous achète vos robes court-il dans la nature!

Messieurs, à quoi bon être avocats, si vous ne défendez pas les humains ? Tant de mères pleurent leurs fils et attendent que justice soit faite. Tant de torturés désespèrent de retrouver leur dignité. Opresser à votre tour, au nom d’Allah, au nom de la suprématie des “valeurs musulmanes” cette fois, serait-ce une cause plus juste ?

Messieurs les avocats de Dieu, vous qui prétendez le connaître mieux que nous, savez-vous que nous sommes nés libres de créer ? Savez-vous que l’Art n’admet ni haram ni halal, qu’il n’y a que beauté, un point c’est tout ?

Messieurs les défenseurs de la morale et des bonne mœurs, vous qui interdisez les plaisirs solitaires en .com pendant que vos autres semblables réconfortent de soixante douze vierges au paradis, les phallus endormis, rejetés et frustrés, savez-vous à quel point l’Art vous méprise ?

Vous qui vivez aujourd’hui de l’audace des morts, comment osez-vous aliéner les vivants ? N’avez-vous donc pas compris ce qu’est la liberté d’expression ? Les martyrs nous ont relâchés et nos muselières cloutées, nous dévorerons.

Si vous pensez pouvoir vous passer de l’Art avec ses saltimbanques insolents et sans le sous, retenez vos larmes et vos rires à jamais. Nous les vivants, assoiffés de la vie, nous les orphelins de la dictature, qui n’avons connu que moisissures, voulons que l’Art mette en mots nos vies que nous ne savons plus dire. Qu’il exulte nos douleurs que nous ne pouvons plus crier. Qu’il écoule nos chagrins que nous ne voulons plus pleurer. Au diable vos plaidoiries religieuses. Au diable la commission d’enturbannés. Nous exigeons le droit de rêver.