« Tout condamné à mort aura la tête tranchée », Napoléon.

Ces premières élections libres sont à l’image d’un peuple éveillé et conscient qui a fait sa révolution le 14 janvier et qui a réussi à la concrétiser le 23 octobre dernier. Ce qui démontre aux yeux du monde entier la grandeur de ce peuple. Kamel Jendoubi

Il serait tentant de revenir sur cette déclaration emphatique et passionnelle, de dévoiler la misère que cette formule ampoulée et convenue essaye de cacher. Cela est tentant, oui, de revenir sur ces quelques mots, sur cette parole autiste qui s’extrait de l’histoire afin de se saluer elle-même en tant qu’architecte de l’Histoire. Mais cela reviendrait à tirer sur une ambulance.

Et cela est mal vu, même si certaines nuits de janvier nous ont prouvé que les pires criminels pouvaient, parfois, se cacher dans des ambulances. Mais il est bien connu que les peuples n’apprennent jamais de leurs erreurs, sinon, il y aurait bien longtemps que la terre aurait été débarrassé des tyrans. Non, seul le pouvoir apprend des erreurs du passé et sait s’en prémunir.[1]

Mais laissons cela pour le moment, nous y reviendrons en des temps plus opportuns.

D’aucuns célèbrent, ces derniers jours, l’avènement de l’Histoire dans notre malheureux pays. L’Histoire, ce monstre sanglant enfanté du progrès, lorsqu’elle est convoquée le sang ne tarde jamais à couler. On arguera que chez nous il a déjà coulé et que l’apparition monstrueuse a justement été permise par ce sang. Et si cela n’est pas entièrement faux, cela n’est pas tout à fait vrai. Cette figure monstrueuse qui hante l’humanité depuis près de deux cents ans a une soif inextinguible, ce n’est pas le genre d’animal qui se repait rapidement.

Il faut toujours faire attention aux choses que l’on souhaite, dit un dicton, il se pourrait que, quelque fois, elles se produisent.

L’Histoire… d’après certains, aujourd’hui l’Histoire est apparue parce que des élus se sont réunis et ont officialisé le résultat de tractations occultes qui durent, au mieux, depuis un mois, au pire, depuis près de cinq mois. Sauf que l’Histoire a pour caractéristique principale d’être imprévisible ; elle est censée être le résultat de concours de circonstances hasardeuses, de forces en action qui s’affrontent, d’une suite d’événements qui produisent l’improbable.

L’Histoire ce n’est pas le prévisible, le familier, le connu ; non, l’Histoire c’est l’inconnu.

L’Histoire c’est l’apparition soudaine en Tunisie de cette population que les propriétaires du pays refoulaient loin de tout : le peuple, le populus, le populaire. Cette population sur le dos de laquelle une petite partie de la population tunisienne vit en propriétaire, en esclavagiste, en colon. Cette partie de la population laissée pour compte, qui ne vit qu’en sous-humanité, en untermensch, dans des ghettos suburbains ou des villages abandonnés, avec pour faire vivre une famille pendant un mois, à peine l’argent que dépensent six bourgeois en une soirée mesurée dans un restaurant médiocre. [2]

L’Histoire ce sont eux. Combien de « représentant » de cette portion de la population dans votre assemblée « constituante » ? Quel pourcentage de cette catégorie sociale ? Je pose la question… la réponse ne tardera pas à apparaître beaucoup plus clairement, plus bruyamment, soyez en certain.[3]

Car non, cette assemblée n’est pas historique. C’est un machin de vieux bourgeois faites par des vieux bourgeois pour des vieux bourgeois.[4] Toute l’histoire de sa création est une histoire bien connue de réseaux, de connivences, d’accommodements et de négociations. Elle a été façonnée sur mesure pour une certaine catégorie de la population qui s’y est retrouvée comme prédestinée. Elle a été pensée (mais est ce vraiment le mot) par un comité de colonisés qui était terrifié à l’idée de ce que les occidentaux qui les observaient aller penser d’eux. Aucun génie particulier ne s’est illustré ici, rien que de l’anonage bête et savant de premier de la classe qui s’illustre à coup de par-cœur. En cela nos « élites » ont démontré que le drame universitaire tunisien ne venait pas de Ben Ali, mais de leur mentalité de colonisé qui a été instauré par Bourguiba.

Tout le drame de cette révolution qui n’existe encore nulle part ailleurs que dans les esprits pauvres en imagination est qu’elle a été confisquée par des premiers de la classe idiot qui ont voulu montrer au monde entier qu’ils avaient bien appris la leçon et qu’ils n’étaient pas des sauvages… Au moment où la quasi-totalité des penseurs occidentaux sont en train d’admettre l’impasse d’un certain nombre de concept et d’idée, nos imbéciles « d’experts » tunisiens ont voulu leur montrer qu’ils avaient tous en mémoire leurs cours de première année.

L’Histoire ne s’accommode pas de réchauffé, de déjà-vu. L’Histoire, si elle est réellement convoquée, ainsi que vous semblez l’espérer, fol que vous êtes, exige du nouveau, du jamais vu, de l’inédit. Qui peut oser faire semblant de croire que l’assemblée de morts-vivants qui semble destinée à nous diriger a quelque chose de nouveau ? Sans même parler de leur âge (tous ces vieillards s’accrochant avec une force inimaginable à des miettes de pouvoir est un spectacle assez dégoutant pour ne pas vouloir en rajouter), il suffit de faire un tour dans leurs discours : une rhétorique poussiéreuse, une manière de faire ridicule, un vide abyssale en ce qui concerne tant la philosophie politique de l’après 89 que des enjeux économiques de la Tunisie… et tout cela serait Historique ?

L’Histoire, on l’a dit, attends dans la misère, pendant que ces bouffons, ces clowns vendent le pays pour une lutte de prestige. Tous autant qu’ils sont ont négocié afin d’obtenir deux trois postes, deux trois millions, deux trois trucs. Cette négociation a touché au nerf de la guerre : l’argent, l’économie. Qui parmi eux a osé s’élever contre les mesures d’endettement prises par la main invisible ces dix derniers mois ? Qui parmi eux a prit position en ce qui concerne les ressources naturelle de notre territoire que l’on dilapide ? Qui parmi eux a réellement posé la question de l’économie parallèle et de sa gestion par les baronnies locales de la mafia étatique ?

AUCUN.

Pas même notre nouveau président de la République pressenti. Car Monsieur Marzouki, il faut bien vous l’avouer, vous n’êtes plus un populus, vos manières de douctour occidentalisé, colon en votre propre pays, font de vous l’alibi parfait de cette assemblée en carton pate : l’apparence, mais pas l’essence. Pour le dire autrement, le bon colonisé… et oui, pour ceux qui en doutent, c’est ainsi que ceux qui possèdent le pays pensent. C’est ainsi qu’ils agissent, c’est ainsi qu’ils nous dirigent, je n’ose employer « gouvernent », on « gouverne » avec un gouvernail, une technique, une science ; on « dirige » avec un bâton, de la violence et des insultes.

Or l’Histoire, elle, ne se gouverne pas. Et ce ne sont pas de faux dévots faussement arabisés (façon mille et une nuits version expurgée Gallande) qui vont réussir à la canaliser longtemps avec une idéologie fumeuse oxygénée à coup de pétrodollars. L’Histoire est là, elle attend, elle s’impatiente, elle gronde… muette. Vous ne l’entendez pas. C’est normal, vous ne l’avez jamais entendu, vous ne l’avez jamais vu, vous ne comprenez rien. Vous viviez sur son dos en vous lamentant de soutenir les excès du prince. Combien d’entre vous sont encore à ce jour persuadé de faire parti d’une « classe moyenne » ? La terre gronde sous vos pas, elle ploie sous votre poids, elle tremble, affamée de justice, et vous pensez que c’est votre gros estomac tout gras qui digère.

La Justice ? Voilà un autre monstre qui suit l’humanité depuis longtemps, enfanté, cette fois, par la raison. La Justice est ce principe égalisateur par excellence : le glaive aveugle et la balance. Tout ce qui dépasse sera tranché. Nous avons dépassé les bornes depuis longtemps. Et nous ne semblons pas vouloir revenir à la raison par nous-mêmes. Sommes nous seulement prêt à ce qui va arriver ?

Paris le vingt trois novembre deux mille onze
Shiran Ben Abderrazak

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[1] En 1987 le pouvoir financier et industriel a cru pouvoir se reposer uniquement sur le pouvoir répressif… il a médité et payé son erreur vingt trois ans durant et a su l’éviter à nouveau en usant et en cajolant les figures « politiques » tunisiennes de « l’opposition ». Ces figures gâtées par le temps et user d’avoir trop lutté, anachronique il y a déjà dix ans… ces figures ont été le piège parfait pour se débarrasser de l’Histoire et du peuple des affamés.

[2] Nous vivons dans un pays où règne depuis bien longtemps une ségrégation raciste complètement schizophrène fondée, si l’on peut employez un tel mot, sur une distinction de couleur de peau et d’apparence. Et oui, comble de l’ironie, chez nous, les arabes sont racistes envers les arabes plus arabes qu’eux…

[3] Il est d’ailleurs intéressant de noter, en parenthèse, que l’homme « politique » à qui l’on a « donné » d’avance la présidence de la « République » est l’une des figures « politiques » tunisienne du moment qui s’apparente le plus en apparence à cette partie de la population. Quoi que son accueil dans les différentes parties du territoire tunisien lors des prémices de sa campagne ait montré une fois de plus la puissance de cette portion de la population qui ne souhaitait plus être prise pour ce qu’elle n’était pas.

[4] Il serait d’ailleurs bon que nous ayons rapidement connaissance de la moyenne d’âge des représentants élus de cette assemblée, cela pourra jeter un éclairage assez intéressant sur les questions de récupération et de représentation.