Par Houcine Senoussi

En 1895 Gustave Le Bon publia un livre intitulé “Psychologie des foules” qui allait avoir une grande importance dans l’histoire des sciences sociales et dans celle des mouvements politiques. Cette oeuvre que l’on dit inclassable annonçait l’avènement de l’ère des foules et proposait une analyse de la psychologie de ces dernières.

Depuis cette date, l’histoire avec son lot de révoltes, de conflits, de troubles et de tragédies, s’est régulièrement chargée de remettre ce livre dans l’actualité et, au passage, de confirmer la justesse des vues de son auteur.

Les révolutions en cours dans le monde arabe éclairent d’un jour nouveau les analyses de Le Bon. Il est permis de voir dans ce nouvel éclairage un hommage involontaire rendu par les Arabes à ce grand admirateur de leur civilisation[1].

Ces révolutions ont fait entrer une partie importante du monde arabe, dont la Tunisie, dans l’ère des foules. On peut s’en féliciter pour au moins une raison : cette ère marque la fin d’une époque où « les destinées des nations »[2] se préparaient dans « les tendances individuelles des souverains » et « les conseils des princes ».

Mais se féliciter de la chute des idoles ne suffit pas. Il faut aussi comprendre les caractéristiques de cette nouvelle puissance qui est celle des foules et dont Le Bon pensait qu’elle était « la dernière souveraine de l’âge moderne ». A ce sujet trois remarques importantes doivent être faites.

Le mot foule n’a pas été choisi par hasard par Le Bon, il s’agit d’un mot qui « porte un héritage de connotations péjoratives »[3].

Pour Le Bon, un homme qui se trouve dans une foule « descend de plusieurs degrés sur l’échelle de la civilisation ». Certes, les foules sont parfois « héroïques » et « vertueuses » mais dans tous les cas on ne peut que constater « leur extrême infériorité mentale ». Il apparaît donc clairement que « leur domination représente toujours une phase de barbarie » et qu’elles « n’ont de puissance que pour détruire ».

Toujours selon Le Bon, « les foules […] ont toujours joué un rôle considérable dans la vie des peuples » mais ce qui caractérise l’ère des foules est que « la voix [de ces dernières] est devenue prépondérante » à un point tel qu’ « elle dicte aux rois leur conduite. »

Lorsque, en décembre 2010, Mohamed Bouazizi s’immola par le feu pour protester contre les faux princes et les souverains cruels qui le privaient de travail et de dignité, il fît entrer sans le savoir la Tunisie dans l’ère des foules.

Depuis, la foule a d’abord été vertueuse et héroïque. Une fois le régime tombé et le temps de l’héroïsme passé elle se contenta d’être vertueuse. Puis les choses se sont mises à se dégrader et on a commencé à voir des foules irrationnelles qui veulent tout tout de suite, des foules intolérantes et même des foules criminelles.

Pour le dire autrement, la révolution, ses centaines de martyrs et ses milliers de blessés, c’était la foule. Les réformes des débuts de l’ère révolutionnaire, c’était aussi la foule. Mais la foule, c’est aussi les réunions publiques interdites, les hommes politiques expulsés, les locaux saccagés, les sit-in, les routes barrées, les bâtiments publics brulés ou saccagés, les affrontements tribaux.

Il apparaît clairement à partir de tout cela que le règne des foules est la négation du droit. C’est ce que Le Bon exprime en disant, de manière un peu brutale, que « Leur domination représente toujours une phase de barbarie »
Il apparaît aussi clairement que la foule n’est pas le peuple mais au mieux une de ses manifestations partielles et transitoires.

La foule n’étant pas le peuple, sa domination ne peut être son gouvernement. Autrement dit l’ère des foules n’est pas l’ère démocratique. Là aussi, Le Bon l’a bien vu qui écrivait «Une civilisation implique des règles fixes, une discipline, le passage de l’instinctif au rationnel, la prévoyance de l’avenir, un degré élevé de culture, conditions que les foules, abandonnées à elles-mêmes, se sont toujours montrées absolument incapables de réaliser. » Le mot « civilisation » peut aisément être remplacé par le mot « démocratie ».

Si cette ère n’est pas l’ère démocratique elle peut en revanche être une ère pré-démocratique, c’est-à-dire un moment où la dictature est tombée et où l’état de droit est en voie de construction.

Encadrer la puissance de l’état par le droit, protéger les libertés contre l’arbitraire de ce dernier sont des objectifs prioritaires de la période actuelle. C’est nécessaire pour bâtir un état de droit. Nécessaire mais loin d’être suffisant : il n’y a pas que la puissance de l’état qu’il faut encadrer, il y a aussi celle des foules ; il n’y a pas que l’arbitraire de l’état qui menace les libertés, il y aussi celui des foules.

Le règne du droit n’est possible qu’à condition de sortir de l’ère des foules. Il faut pour cela une nouvelle police, respectueuse des libertés mais intraitable lorsqu’il s’agit de protéger les biens et les personnes. Il faut une nouvelle justice, indépendante et soucieuse d’appliquer la loi. Il faut probablement de nouvelles lois, mieux adaptées à une époque de liberté et de risques de débordements.

Mais ni la police, ni la justice ni les lois ne sont capables seuls de garantir le règne du droit. Il faut aussi, il faut surtout, que « nous, le peuple » défendions nos libertés en respectant celles des autres.

La liberté des uns s’arrête, comme chacun sait, là où s’arrête celle des autres. Celui qui expulse un politique dont il n’aime pas les idées, verra celui dont il partage les orientations se faire expulser à son tour. Celui qui perturbe une réunion publique ne peut être assuré de pouvoir assister tranquillement à celles qui lui importent. Celui qui barre une route pour réclamer un travail qu’on ne peut lui fournir ne fait que retarder le moment où un travail lui sera fourni.

Être libre est un apprentissage permanent et fragile. Contrairement à la rumeur, personne ne naît libre mais certains le deviennent. Il leur faut pour cela un pays prospère et des concitoyens instruits. L’instruction dans un pays prospère produit de la liberté qui démultiplie la prospérité qui améliore l’instruction qui renforce la liberté. Ce triangle vertueux est celui qui peine à s’installer en Tunisie et dans les autres pays arabes et qui est pourtant le seul objectif qui vaut la peine d’être poursuivi.

Le poète espagnol Antonio Machado prévenait un marcheur, dans un poème célèbre, qu’il n’y a pas de chemin, que le chemin se construit en marchant. Nous sommes aujourd’hui dans la situation du marcheur de Machado : le chemin qui doit nous conduire à la terre promise n’existe pas encore et c’est sous nos pas que nous le découvrirons.

S’il nous est impossible de connaître le chemin et que nous sommes obligés de tâtonner, nous savons en revanche que pour ce voyage qui nous mènera à la société du savoir, de la prospérité et de la liberté nous ne pouvons faire l’économie d’un changement en profondeur de toutes nos habitudes.

Nous, le peuple, avons donc besoin d’être éduqués. Nous avons aujourd’hui une éducation au mieux défaillante, au pire inexistante. Tout est à refaire, notre éducation religieuse comme notre éducation civique, nos goûts aussi bien que nos façons d’agir, notre relation avec l’autre et notre regard sur nous même.

Prenons, par exemple, l’éducation religieuse. Son rôle est de faire de nous de bons musulmans. Or qu’est-ce qu’un bon musulman ? C’est quelqu’un qui se définit d’abord par sa foi et ses actes de piété. Un hadith célèbre nous apprend que c’est aussi quelqu’un qui ne fait du tort aux autres ni par ses paroles ni par ses actes[4]. La spiritualité qui rapproche de Dieu et aide à se détacher des choses de ce bas-monde et l’éthique qui rapproche de Dieu et guide la vie du musulman dans ce même monde doivent donc être au centre de notre éducation religieuse.

Cela paraît d’autant plus important à souligner que depuis une vingtaine d’années nous avons vu se développer une conception de l’islam où l’éthique n’occupe qu’une place marginale. La place centrale dans cette religiosité-là est occupée par la « politique », parfois au sens noble, souvent au sens de la fidélité à un groupe ou à un leader, parfois même sous la forme d’une hostilité irrationnelle à « l’autre ».

Quelle que soit la forme qu’elle prend, la politisation à outrance de la religion est étrangère à l’esprit de l’islam. La centralité de l’éthique permettrait, quant à elle, de moraliser, entre autres, la politique et l’économie, toutes deux gangrénées par le mensonge, l’incompétence et les bassesses en tous genres, en un mot par l’anti-islam. Il est surprenant de ce point de vue que les partis ayant des références islamiques ne mettent pas cette moralisation au centre de leurs préoccupations alors que ce serait à la fois utile et politiquement habile.

En terre d’Islam, la séparation du politique et du religieux n’est ni possible ni souhaitable. En revanche il est salutaire de distinguer clairement la parole divine qui engage tout musulman, et celle des hommes, quels que soient les hommes, discutable, forcément discutable. Cette distinction ne peut venir que d’une éducation résolument monothéiste : seul Dieu est Dieu, et résolument ouverte : prenant exemple sur le Saint Coran, elle doit inciter à la réflexion et bannir le suivisme.

Il est aussi salutaire de rendre à Dieu les maisons qui lui appartiennent. Ces « maisons que Dieu a permis d’élever et que son nom y soit invoqué »[5] ont été confisqués par le pouvoir politique depuis des siècles. Puisse la révolution qui a libéré les musulmans, libérer aussi ces lieux qu’on dit de culte et qui sont aussi des lieux d’éducation.

Voici pour l’éducation religieuse. Le changement en profondeur qu’elle doit provoquer est de faire en sorte que nous vivions au quotidien selon l’esprit et la lettre de cette religion de juste milieu où il y a un temps pour tout : un temps pour le plaisir et un temps pour la peine; un temps pour la gravité et un temps pour la légèreté; un temps pour la prière et un temps pour le travail.

Le temps du travail, que nous appelons aussi le temps des entrepreneurs, doit commencer immédiatement sous peine d’une nouvelle et longue période de troubles. Mais là aussi un changement en profondeur est indispensable.

Nous avons avec le travail un triple problème : nous n’en créons pas suffisamment, nous ne travaillons ni assez ni assez bien et nos efforts sont rarement récompensés à leur juste valeur. Un problème de dynamisme, un problème de professionnalisme et un problème de justice.

Trois problèmes, une origine unique : Plusieurs siècles de décadence prolongés par quelques décennies de dictature ont eu raison de la valeur travail dans les sociétés arabes.

Une éducation que, faute de mieux, nous qualifions d’entrepreneuriale doit donc remettre cette valeur au centre de nos vies. L’objectif étant d’abord de lancer des armées d’entrepreneurs à la conquête des marchés, internes et externes, existants ou à développer.

Si je ne craignais qu’on prenne l’importance que j’accorde au rôle des entrepreneurs pour une apologie du libéralisme sauvage, je dirais que ces armées doivent avoir comme cri de guerre cette phrase qu’on prête à Guizot : “Enrichissez-vous”.

Disons-le de manière moins brutale et plus précise : de la réussite de nos entrepreneurs dépendra l’issue de la guerre contre le chômage, pour la prospérité et pour le développement que nous avons trop tardé à mener et dont la révolution n’a été que la première bataille.

Sous la dictature, vouloir entreprendre vous met face à l’arbitraire de l’état de non-droit. Vos initiatives dépendent du bon vouloir des adeptes du fifty-fifty, des maîtres-chanteurs et de tous ceux qui ne vous connaissent pas mais qui ont mille raisons de vous mettre des bâtons dans les roues.

Sous la dictature, on n’aime pas les têtes qui dépassent. Imagine-t-on un dictateur s’accommoder du charisme d’un Steve Jobs, de la richesse d’un Bill Gates ou de la puissance d’un Michelin ou d’un Dassault ?

La chute de la dictature a fait disparaître ces deux freins majeurs à l’ambition et à l’initiative. Mais l’éducation entrepreneuriale sera longue et difficile. Ce sera une rééducation au sens médical du terme : ensemble des moyens et des soins mis en oeuvre pour rétablir l’usage d’un membre ou d’une fonction[7].

Au delà de donner l’envie d’entreprendre, cette éducation doit changer radicalement notre rapport au travail. C’était notre point de départ, souvenons-nous-en.

Ainsi un volet important de cette éducation doit être la révision de notre conception du rôle de l’état en tant qu’employeur. Le fonctionnariat généralisé, cette arme dont les dictatures usent pour contrôler leurs sujets, est le signe d’une mauvaise santé de la société. Seule une société infantilisée, n’ayant pas conquis son autonomie et où l’initiative privée a été volontairement affaiblie, peut s’y résigner.

Soyons clairs. Il ne s’agit pas ici d’enlever à l’état tout rôle économique. Nous pensons au contraire que tout pays qui se respecte doit avoir un service public de qualité. Nous pensons aussi qu’en plus de son rôle de régulateur, l’état doit avoir un rôle d’orientation de l’activité économique. Nous pensons enfin qu’en période de reconstruction ou de grandes incertitudes l’état doit pallier la faiblesse du secteur privé en endossant provisoirement l’habit du producteur.

Employeur dans le secteur non marchand, régulateur et initiateur, producteur quand il est le seul à pouvoir l’être, le rôle économique de l’état est d’une grande importance mais il ne saurait se substituer à celui de la société, qui lorsqu’elle est dynamique et autonome, crée elle même ses emplois en créant de la richesse.

Un autre volet non moins important de cette éducation doit viser l’amour du travail bien fait ou, ce qui revient à peu près au même, le professionnalisme. Un philosophe français définit le professionnalisme comme la dignité de l’action[6]. Nous pourrions aussi le définir comme l’action des dignes.

Des hommes et des femmes libres, respectés en tant que citoyens et en tant que travailleurs, bien formés, motivés et exigeants ne peuvent que faire du bon travail.

Un pays libre, débarrassé de la désastreuse culture du piston et de la débrouille, où la concurrence crée de l’émulation mais n’est jamais poussée jusqu’à la sauvagerie, est un terrain favorable au travail bien fait.

Un dernier mot pour conclure notre propos concernant cette éducation. Nous avons dit plus haut que le temps du travail était celui des entrepreneurs. Ajoutons que c’est aussi celui des chercheurs et des ingénieurs. C’est l’alliance des conquérants et des bâtisseurs qui fera des territoires dévastés que sont les sociétés arabes d’aujourd’hui des terres de prospérité et de savoir.

Les deux exemples d’éducation que nous venons de voir nous ont permis souligner la nécessité de sortir de la dictature par la foi, l’éthique et le travail. Ajoutons qu’il faut aussi en sortir par la beauté et que c’est l’objet d’une éducation esthétique qui doit changer en profondeur quelques unes de nos habitudes. Les dictatures sont des époques de médiocrité et de mauvais goût. En témoignent les villas hideuses construites ces vingt dernières années par des Tunisiens endettés jusqu’au cou, les plages que la nature a faites divinement belles et que les sujets de la dictature ont enlaidies, les chansons aux paroles grotesques et aux musiques barbares qui ont envahi tous les médias depuis vingt ans.

Changer en profondeur nos habitudes suppose aussi, ce sera notre dernier exemple, une éducation civique : apprendre à marcher sur le trottoir et à traverser au passage piéton, à rouler à droite et à s’arrêter au feu rouge, à monter dans le bus par la porte de devant et à en descendre par la porte de derrière.

Une bonne nouvelle ne vient jamais seule. Celle de notre liberté ne fait pas exception à la règle. Désormais nous sommes aussi responsables. Libres et responsables, comme Dieu nous a voulus.

Cela signifie que l’éducation “du” peuple “pour” le peuple ne peut être qu’une éducation “par” le peuple. Il est vain d’attendre qu’un lider máximo, un grand timonier ou un petit père des peuples vienne nous éduquer. Les temps où un Atatürk ou un Bourguiba transformaient le pays en une salle de classe géante sont révolus.

Education du peuple par lui même, donc. Il s’agit, bien entendu, d’une éducation dans l’action et par l’action. Chemin faisant, le peuple produira ses nouvelles élites qui, contrairement à une idée répandue, ne sont ni au dessus de lui ni même à coté de lui, mais issus de son sein et condamnés à en être solidaires.

J’appelle donc nouvelles élites l’ensemble de tous ceux qui, dans un domaine donné, sont plus avancés que le reste du peuple. Cela comprend les scientifiques, les entrepreneurs, les politiques, les théologiens, les artistes et les hommes de lettres qui par leurs réalisations font avancer le pays sur la voie du savoir, de la prospérité et de la liberté.

Voilà ce qu’il nous paraissait important de dire en partant du constat de l’entrée de nos sociétés dans l’ère des foules. S’il fallait le résumer nous le ferions en trois points qui sont autant d’urgences : l’urgence de sortir de l’ère des foules pour entrer dans celle du droit, l’urgence de l’éducation du peuple par le peuple pour le peuple et l’urgence de remettre sur les pieds une relation qui jusqu’à présent a marché sur la tête : celle du peuple et de ses élites.

1- Gustave Le Bon est aussi l’auteur d’un livre très documenté intitulé « La civilisation des Arabes ».
2- Toutes les citations en italique sont extraites du livre de G. Le Bon.
3- Cette affirmation est extraite de l’étude que le sociologue B. Dantier a consacrée au livre de G. Le Bon.
4- Pour les lecteurs arabophones nous faisons allusion au hadith “المسلم من سلم النّاس من يده و لسانه”.
5- Traduction approximative, forcément approximative, du verset 36 de la sourate 24 (La Lumière).
6- Il s’agit de l’un des sens que Larousse donne à ce mot ( http://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/)
7- Le philosophe Vincent Cespedes a donné cette définition il y a quelques années dans une communication orale.