Les salafistes, chou chou d'Ennahdha

Une fois n’est pas coutume, je ne me sens pas d’humeur badine ou alerte ce matin alors qu’habituellement c’est plutôt le cas. D’ordinaire j’ai la matinée joviale que voulez-vous et j’ai plutôt bon fond, reconnaissons-le. Mais pas ce matin, non. Autant vous l’annoncer tout de go, la responsabilité de ma morosité matinale tient aux clichés photographiques des organisateurs du festival « Al-Aqsa » qui s’est tenu, ou plutôt qui aurait dû se tenir puisqu’il a été avorté, à Bizerte et qui circulent dans les médias depuis quelques heures.

Dans la soirée du jeudi 16 août, une horde de fascistes — estimée à environ 200 personnes — a fait irruption dans la foule, sabre au clair, barbe au vent et a taillé dans la masse du public et des responsables. Les photographies visibles ne laissent planer aucun doute quant à la violence perpétrée par les assaillants : visages tuméfiés et à peine identifiables, entailles profondes, membres entortillés dans des bandages sommaires d’où suinte du sang et des humeurs… Litanie du cauchemar terroriste. Les témoins s’accordent tous sur l’existence d’une présence policière sur les lieux, mais qui ne serait intervenue qu’en dernier ressort, lorsque les exactions étaient terminées ; on a fait jouer le gaz lacrymogène, histoire sans doute de justifier sa paye, une fois que la fête était finie. Dégoût et écœurement.

Il n’est plus temps de s’interroger sur l’existence de consignes venant « d’en haut » pour expliquer la mollesse des forces de l’ordre qui sont habituellement si promptes à manier le bâton sur des crânes sans doute plus tendres, les faits sont là, tout le monde le constate. Les flics sont bel et bien présents, ils regardent agir les terroristes puis au final font semblant de courir, font semblant de réprimer les fauteurs de troubles, font aussi semblant de protéger les populations… Comme toujours on arrête une poignée de lampistes, dont l’incarcération servira ultérieurement de justification à quelque ministre lors d’un numéro télévisé, et qui seront libérés après un simulacre de justice. Les complicités sautent aux yeux.

La Tunisie est devenue un triste théâtre où se tient une mauvaise pièce, un Grand guignol à ciel ouvert où l’on parle désormais « d’islamisme démocratique », « d’intégrisme modéré » sous couvert d’union nationale fantoche… l’oxymore comme ultime rempart linguistique des fachos et des mystificateurs. Les mauvais comédiens et leurs troupes d’inconditionnels ubuesques monopolisent le devant de la scène politique et que vont-ils nous servir cette fois-ci en guise de justifications à de telles exactions ? Que la guerre civile menace ? Que de dangereux « laïcards » — comme s’il n’en existait ne serait-ce qu’un seul en Tunisie ! — sillonnent les routes intérieures du pays en appelant à la sécession ? Que des commandos d’hystériques d’extrême gauche, faucille entre les dents et bave aux lèvres, harcèlent les Tunisiennes voilées en leur imposant le port du bikini sous peine de damnation ?… Quelles inepties allons-nous encore devoir endurer ?

Tous les apprentis dictateurs, sous toutes les latitudes et à toutes les époques, manient jusqu’au délire une perpétuelle et sordide rhétorique paranoïaque : l’ennemi est à nos portes, l’intégrité nationale se meurt, les intérêts du bon peuple sont vendus aux puissances étrangères, la religion du Très-Haut est assaillie par les hérétiques, les journalistes sont aux ordres des fous furieux sionistes, des martiens belliqueux, que sais-je?… N’importe quoi pour justifier l’interventionnisme outrancier des uns et l’apathie révoltante des autres et ainsi crisper toutes les pistes de réflexion.

Ce qui se passe à l’heure actuelle en Tunisie s’apparente à un sabotage institutionnalisé, méthodiquement, cyniquement, du soulèvement populaire qui s’est produit entre décembre 2010 et janvier 2011. Le résultat escompté par la clique au pouvoir, résultat qui est en passe de se concrétiser, n’est ni plus ni moins que le kidnapping de l’espérance de toute une nation où les anciennes victimes se révèlent égales en vilenie et en déshonneur à leurs ex-bourreaux. Les hommes politiques d’opérette aux indemnités impériales, les tristes fanfarons de la morale préemballée ne respectent ni le peuple tunisien, ni son identité et ses mœurs, et encore moins son État. Ils vont jusqu’à souiller la religion ancestrale pratiquée par une quasi-unanimité des Tunisiens en prétendant la défendre. Quand Rached Ghannouchi assène en vociférant tel un apprenti caudillo que les ennemis d’Ennadha sont les ennemis de l’Islam, il traine la foi du peuple tunisien dans la boue de la plus basse des politiques. Et le pire, et le plus dangereux, est qu’il ne s’en rend peut-être même pas compte.

Alors que faire ? Résister, comme toujours et sur tous les plans (culturel, politique, social, etc.) Comment ? En s’organisant en réseaux, en faisant circuler l’information afin de contrer la propagande, en se mobilisant sans relâche, en ne concédant aucune reculade, quitte à utiliser les mêmes méthodes s’il le faut et en ne lâchant rien, jamais.

Pour le moment les fascistes bénéficient et profitent principalement de deux atouts, mais non des moindres : la complicité patente du gouvernement en place et l’hébétude d’une majorité de Tunisiens qui voient, peu à peu, s’estomper chaque jour le visage du pays bien-aimé qui a été le leur. Mais cet équilibre de la terreur reste précaire, car pendant ce temps-là le mécontentement de la population augmente, les régions, foyers de la révolte en proie au même mépris et au même oubli ne sont désormais plus passives, le vent peut tourner à tout instant. Et cela, peut-être que les gouvernants actuels, vautrés tels qu’ils le sont dans leurs certitudes d’idéologues déconnectés de la réalité sociale, ne le mesurent pas exactement. Les Tunisiens d’aujourd’hui ne sont plus les Tunisiens d’hier et les contemporains ont démontré qu’ils en avaient assez de vivre couchés, car lorsqu’ils parlent d’une seule voix les matamores prennent la poudre d’escampette.

La Tunisie est une nouvelle fois la proie de colonisateurs empressés, car il s’agit bien d’une colonisation, n’en doutons pas ; une colonisation culturelle, une colonisation politique et une colonisation religieuse, totale.
Le peuple tunisien, qui a déjà tant souffert en silence et pendant de trop longues années, va devoir maintenant barrer la route à la réaction et peut-être au prix fort.
Mais il vient toujours un moment où la politique, cette affreuse sœur jumelle de la religion, doit assumer les fruits de ses errements et rendre des comptes. Le régime théocratique qui cherche absolument à se mettre en place tâtonne encore, il n’est pas solidement installé, ses assises sont toujours branlantes et ses pires craintes résident dans la mobilisation et l’intervention populaires. La révolution ne fait que commencer.

Gilles Dohès