La civilisation est une notion féminine, presque exclusivement. Les anthropologues et les psychanalystes ne me contrediront pas sur ce point, j’espère. Mais avant d’avancer sur cette piste méfions nous de nous placer sur le champ du sexisme. Il y a probablement autant de féminin chez l’homme que de masculin chez la femme. C’est bien Cat Stevens qui fait injonction à son fils de faire partie de la civilisation en trouvant une fille et en s’installant avec elle!(“find a girl, settle down”).

Mais qui a donc décidé que la civilisation soit une valeur féminine? L’Histoire de l’humanité et avec même des échos dans le règne animal, oserions-nous répondre. L’homme primitif, chasseur et polygame, n’en avait rien à faire du foyer, encore moins du couple. Sauf que la femme avait besoin de “son” chasseur subsistant à ses besoins. Et l’homme couvait une telle angoisse des prédateurs qu’il évoluait en un territoire limité. Vous connaissez la suite: nous passons de la chasse à l’élevage: il s’agit probablement de la plus éclatante des victoires féminines. Mais elle payeront très cher cette adoption du mode de vie matriarcal.

L’élevage a pour corollaire la propriété privé. Celle ci engendre police, règles et lois. De violence, on passe à conflit. Et de liberté on bouge vers l’ordre. La civilisation, si féminine à la base, adopte des manières masculines (lois, règles, ordre, propriété, conflits). Et on aboutit en fin de compte à “la domination”. Les premières à en expérimenter les effets ont été les initiatrices du mouvement vers la civilisation: les hommes prennent possession des femmes.

Il s’agit d’une grande première parmi les êtres vivants. Car contrairement aux fantasmes que nous nous faisons, il n’y a pas de domination des mâles par les femelles dans le règne animal (encore moins chez les végétaux sexués!). Nous serons probablement aussi surpris de savoir qu’il n’y a quasiment pas de violence “conjugale” ou de viol en dehors de l’espèce humaine.

Pauvres femmes qui on dû payer le prix de la civilisation? les choses ne sont pas aussi caricaturales. D’abord parce que la monogamie a fini par devenir une norme (du moins statistique). Celle-ci colle plus à l’idéal féminin de civilisation. Elle impose un huis clos permettant d’élever les petits et de créer un attachement affectif. Ensuite, les hommes ont pu accéder à la paternité. Ceci fait d’eux les premiers mâles à reconnaitre enfin leur progéniture. Reconnaitre donc assumer: encore un fait inédit de la nature!

La suite est moins surprenante pour ainsi dire. le couple nait. Les valeurs devenant communes imprègnent aussi bien les hommes que les femmes. Personne n’est plus aujourd’hui étonné par la douceur d’un homme (amant romantique, papa poule,….) ou par la férocité d’une femme (Golda Meir, Hilary Clinton…).

L’étonnement peut cependant persister selon l’état d’avancement d’une société donnée. Les sociétés les plus “étonnées” sont celles qui tournent le dos à l’Histoire ou qui choisissent de naviguer à contre courant. Admettons tout de même que l’étonnement demeure entier devant un égarement total des valeurs de la féminité quand cela vient d’une femme. L’exemple monumental est celui de Magda Goebbels, la femme du propagandiste en chef du régime nazi. Celle-ci a empoisonné ses jeunes enfants l’un après l’autre au moment de la chute du 3ème Reich. Il est encore plus intéressant de noter que l’Histoire est particulièrement empathique avec la femme d’Asdrubal : cette carthaginoise qui a, elle aussi, tué ses enfants au moment de la destruction de sa citée par les romains. Nous conviendrons que les contextes sont différents. Mais il semble que si la guerre est une affaire d’hommes, la résistance est une valeur de femmes. Il sera question de cela dans le suite de ce texte.

Des carthaginoises et des hommes

A l’échelle des pays, la constatation reste vraie. Pour preuve, prenons notre cas tunisien. Nos ancêtres, les berbères, étaient des hommes, des vrais. Il y avait certes des éléments de civilisation. Mais la vie en Afrique du nord se menait dans l’éparpillement et la solitude de la masculinité. Il aura fallu l’influence des phéniciens -devenus enfants du pays au fil des historiens- et des romains -qui ne voulaient pour rien au monde se faire adopter- pour que cette région accède à la plénitude de la civilisation.

La figure de proue de cette transformation est Didon appelée Elissa (Alissar) sous nos cieux. Didon est un mythe qui habite encore la littérature, le théâtre et même les mathématiques! (son maniement de la peau du bœuf est une belle illustration d’une fameuse théorie mathématique). Si elle a vraiment existé, elle devrait être sacrément étonnée par la multitude de vie qu’on lui a prêté. le point commun de toutes a été celui de la femme civilisatrice: deux fois reine et une fois déesse. La version la plus romancée est celle intégrant le roi berbère qui voulant la “posséder” lui fit faire le choix entre la destruction son royaume naissant ou l’épouser. Elle choisit le bucher. Et le roi, dans son chagrin, laissa la vie sauve à Carthage.

Carthage est imprégnée de cette civilisation-femme. La fondatrice est femme. Tanit (déesse de Carthage) est femme. En plus elles ne font qu’un. Mais cette influence se trouve au delà du territoire côtier des carthaginois. A l’intérieur du pays, nait le premier état berbère digne de ce nom, la Numidie. Les berbères étaient divisés entre rois concurrents. Les plus connus Syphax et Massinissa choisirent chacun un camp lors de la deuxième guerre punique. Quand Rome arriva à bout des armées de Hannibal, Massinissa, le génie politique berbère sut qu’il avait bien choisi ses alliances. Massinisssa est “un fils” de Didon: le plus fameux des rois berbères était admiratif de la civilisation carthaginoise au point qu’à Cirta, capitale de la Numidie, on parlait couramment le carthaginois. Comme Didon, il composa avec les puissants pour se frayer un chemin et fonder son état.

Autre parallèle significatif est celui qui peut etre fait entre Jugurtha et Sophonisbe, la femme d’Asdrubal -chef de la dernière armée carthaginoise. Celle ci, lors de la guerre de destruction de Carthage a été l’effigie de la résistance aux envahisseurs Romains. La civilisation n’est peut être pas guerre. Mais elle est certainement résistance. C’est probablement à cause de cela que l’Histoire a retenu ses dernières phrases. Face au mari qui se rend, elle s’élève devant Scipion (le chef de l’armée romaine). Et avant de se précipiter elle et ses enfants dans le feu lui cria: “toi Romain tu n’as pas à craindre la vengeance des dieux, car tu as marché contre une terre ennemie; mais Asdrubal que voici, traitre à sa patrie, à ses sanctuaires, à moi même et a ses enfants, puissent les divinités de Carthage le châtier, et toi même en faire autant.”. Ces propos résument tout. Sophonisbe n’accepte pas seulement de renoncer à la paix pour protéger la civilisation. Elle va plus loin en accordant des honneurs à la valeur masculine de “conflit contre l’ennemi”. Asdrubal est stigmatisé car il agit contre l’état de nature et non pas seulement contre les valeurs de la civilisation. Il mérite donc un châtiment double: celui des hommes et celui “des dieux”.

Sophonisbe aurait, par contre, béni Jugurtha. Celui ci est un anti-Asdrubal. Petit fils de Massinissa et de mère esclave, il a résisté aux Romains. Il aurait pu se contenter de ces attributs guerriers pour figurer parmi les combattants les plus redoutables de l’antiquité. Mais, Jugurtha n’est pas un Hannibal non plus. Sa singularité est d’avoir voulu outrepasser son “rôle de genre naturel”. Il avait entrepris d’unifier la Numidie pendant une ère éminemment Romaine. La superpuissance méditerranéenne d’antan ne pouvait tolérer de telles revendications nationalistes. Jughurta, tout comme Sophonisbe, ont été -héroïquement- témoins de la Romanisation de leur territoire. Mais ils se seront battus “comme des hommes” pour des valeurs de femmes.

[Décidément, la logique des super puissances demeure la même de tout temps. Les deux menaces avec lesquelles ile ne peuvent vivre sont les velléités nationalistes et les entraves à leur pouvoir économique.]

Al Kahina et le choc des civilisations

Le cours des évènements a voulu qu’au déclin des romains, succède la montée des arabes. Ceux ci accédaient à la civilisation grâce à l’Islam. Leur Histoire était en accélération comme rarement l’histoire d’un peuple l’a été. L’expansion, dans ces conditions, devient une évidence voire une obligation. En partant à la conquête de nouveaux territoires, les arabes connaissaient mieux l’Egypte, La Syrie et l’Iran que l’Afrique du nord. Pour faire dans l’anachronisme, nous pourrions dire qu’un mini choc des civilisations a eu lieu. Qui de mieux pour l’illustrer que Al-Kahina. En voulant contrer les arabes, elle réactiva des schéma qui avaient servis contre les romains: “s’ils viennent pour les richesses, saccageons tout et ils partiront” pensa-t-elle.

Erreur de stratégie, La chef berbères ne connaissait pas davantage sur les arabes que ceux ci ne le faisait à son propos. Les conquérants venus de l’Est ne sont pas dans une logique Romaine. Si Rome a hérité sereinement les valeurs grecques, elle ne s’était pas donné comme mission de les propager. Les Romains n’étaient pas xénophobes mais ils sont conservateurs. Les non romains étaient désignés comme “barbares”. Ceux ci n’avaient pas obligation à se convertir aux normes romaines. Tu es Romain tant que tu sers les intérêts de Rome.

Au contraire, les arabes étaient dotés d’une charge spirituelle dont le message se proclame universel. Cette énergie ne pouvait être contenue simplement parce que le pays à conquérir a été incendié. Et c’est là la force des idéologies: elles résistent à la logique “économique” des hommes.

Cette version de l’Histoire est contestée. Certains imputent aux historien aux arabes ces récits diabolisant Al-Kahina. Mais y a t il des éléments de sa biographie qui fasse unanimité? Voilà un personnage de l’Histoire qui aura connu une telle condensation qu’il a presque échappé à la “vérité” historique: femme, berbère, reine-guerrière, juive, chrétienne, païenne, mère de deux fils musulmans, sorcière.. Elle est aux yeux de ces défenseurs : Maman Dihya, mère des berbères. Elle incarne, dans leur version ,les valeurs matriarcales. Quand elle triomphe de Hassan Ibn Noman, ils la décrivent tolérante adoptant même un jeune musulman et l’allaitant de son sein. Ibn Khaldoun, lui, fait d’elle une guerrière féroce doublée d’une sorcière qui rentrait en contact avec le monde des esprits pour battre ses ennemis. D’autres récits la présentent encore en visionnaire qui a compris que cette foi conquérante était irrésistible. Ainsi, elle confia ses deux fils à ses adversaires arabes.

Dans cette histoire, les arabes tâtonnèrent aussi pour contrôler le territoire et comprendre les autochtones. Kousseila, premier chef berbère à s’être opposé à l’avancé des arabes, s’était converti à l’Islam. La politique d’Abou al mouhajer Dinar, envoyé du gouverneur Omeyade au Caire, avait réussi à rallier le chef berbère à sa cause. Les berbères se convertissaient à l’Islam. L’expansion vers l’ouest semblait pouvoir se faire en douceur. Sauf que Yazid le deuxième souverain Omeyade ne l’entendait pas de cette oreille. Ces conversions avaient des retombées économiques désastreuses. Une fois adeptes de la nouvelle religion, les habitants de l’Afrique du nord n’avait plus à payer un impôt destiné aux non musulmans. Changement de tactique, Abou al Mouhajer est révoqué. Les velléités guerrières reprennent entre arabes et berbères (batailles qui ont impliqué également les byzantins). C’est dans ce contexte, bien que des années plus tard, que Al Kahina et Hassen Ibn Nooman se sont livrés plusieurs batailles aboutissant, en fin de compte, à la défaite des armées berbères.

Al Kahina cristallise ainsi les malentendus entre arabes et berbères. Si elle a su incarner les valeurs de la résistance, elle n’a pas su faire accéder son peuple à un palier supérieur de civilisation: l’état. La destinée d’Al-Kahina est celle d’une révolution sans idéologie. Une fois la première victoire remportée sur les arabes, elle ne sut quoi faire. Celle qui avait réuni des tribus, ne jeta pas les fondements d’un état national berbère. Une des raisons invoquées de cet échec est que les berbères, du moins pour certains, ont été hostiles à la présence arabe mais se sont montrent très réceptifs aux valeurs de leur religion. Aussi, lorsque les arabes ont été défaits et poussés à l’est pour un temps, l’Islam a continué a être présent à Kairouan sous le règne du chef berbère Kousseila. Les fils d’Al Kahina confiés aux arabes, deviendront des chefs militaires de l’armée musulmane -puisque celle ci était composée de berbères et d’arabes- qui continuera sa lancée vers l’ouest jusqu’en Espagne.

[Fait notable, la Tunisie a fini par être, de nos jour, épargnée par les catégorisations de la population entre arabes et berbères. Ceci distingue le pays de ses voisins algériens, marocains et même libyens. Il existe certes des causes “matérielles” à ce fait notamment géographiques et politique . Mais les valeurs matriarcales, spécialement ancrés en Tunisie, y sont pour beaucoup. Les alliances sont réputées favoriser la cohésion d’une société et homogénéisation de sa population. Toutefois, une précision est à apporter. Les société à valeurs patriarcales ont tendance à pousser ses fils à des unions en dehors du clan. Se perpétue, de la sorte, le monopole d’un chef sur ses femmes. les ségrégations sont reproduites et donc conservées à chaque génération. Au contraire, les sociétés à valeurs matriarcales – qui ont leur défauts aussi- poussent à conserver le fils au sein du clan et accueillent par conséquent les influences féminines les plus variées pour les homogénéiser.]

AL Jazya : l’idéal féminin rural

Quoi qu’il en soit, les vertus civilisatrices ont trouvé parfois des voix insoupçonnables. Venue aussi de l’orient; al jazia al hilalya constitue un autre mythe féminin fondateur de la tunisianité. Pourtant, cette princesse appartient à une époque trouble de l’Histoire de la Tunisie. Plus encore, elle fait partie d’une tribu dont la migration vers l’Afrique du nord a été fortement stigmatiséé par les historiens et décriée comme un acte d’anti civilisation. Les “Béni Hilal”, comme d’autres tribus arabes, ont été envoyés en Tunisie par le Calife Fatimide en guise de représailles contre leurs anciens alliés Zirides. Ceux ci, coupables de défiance envers ceux qui leur ont légué le pouvoir à Mahdia, allaient recevoir par vagues ces tribus qui mettront à rude épreuve leur règne. Pour comprendre cet épisode, plusieurs clarifications doivent être apportées. Ces tribus arabes ne sont pas “les tribus arabes” et encore moins “les arabes”. Il faut savoir que depuis la période islamique et probablement préislamique, ils constituaient un casse tête pour les agglomérations citadines et ensuite pour le pouvoir central dans la péninsule arabe. Dans le souci de sécuriser les voies commerciales de l’Arabie, ils ont, par la suite, été combattus et contraint à vivre dans une bande de terre désertique entre le Nil et la mer rouge. A leur décharge, il serait honnête de reconnaitre que ce n’est pas dans ces périples qu’on réussit la transition de la “bédouinité” au civisme. L’Histoire voudra que cette transition se fasse progressivement en Afrique du nord. Au prix de confrontations avec la population locale? certes. Au dépend de l’économie du pays? ceci reste sujet de controverse. Ce qui est néanmoins admis c’est que, paradoxalement, ce flux migratoire a contribué à l’essor de la “Cité” en Tunisie. Les villes se sont fortifiées contre les nouveaux arrivants au point que des principautés locales très citadines ont vu le jour. Les tribus arabes ont du s’installer dans le milieu rural et établir des pactes avec les habitants des villes.

L’histoire des antagonismes entre ruralité et urbanisation en Tunisie mérite de s’y attarder. Les disparités régionales, l’hyper centralisation, le régionalisme encore présent dans les mentalités sont autant de corollaires de cet antagonisme. Lorsque les arabes arrivèrent en Tunisie. Ils ne trouvèrent pas de difficulté à soumettre la partie Est du pays. Les habitants sédentaires, dans leurs villes, avaient des intérêts que pouvaient sauvegarder les nouveaux venus. Mais dès que l’expansion se dirigea vers l’ouest du pays, les combats firent rage. Vraisemblablement parce qu’il s’agit du fief des berbères. Mais aussi parce que la logique économique des sédentaires ne primait pas dans ces régions. A des siècles d’intervalle, les évènements du 17 décembre-14janvier, pris sous cet angle là, nous offrent une tout autre lecture de notre Histoire récente. Il est probablement trop tôt pour en parler. Mais on peut, dès maintenant, dire qu’il y a eu d’abord alliance puis défusion entre ces deux mondes. Le sujet mérite plus d’approfondissement. Mais ceci est une autre histoire.

L’autre conséquence de cette migration a été incontestablement l’arabisation de la Tunisie. Au delà des querelles idéologiques, c’est à partir de cette ère que le lien entre le pays et l’orient arabe devient indéfectible.

Et Al Jazya Al Hilalya dans tout cela? L’intérêt d’évoquer ce personnage, à la fois poétique et tragique, est qu’il est l’ancêtre de l’idéal féminin rural. Un idéal de volonté, d’intelligence, de sacrifice, de pouvoir d’adaptation et même aussi d’esthétique. Si on se réfère à la tradition des Bani Hilel de compter sur la perspicacité des femmes, Al Jazya n’est pas un fait isolé. L’originalité réside dans “l’institutionnalisation” du rôle de la femme dans le processus de prise de décision. La princesse pesait lourd et de façon continue dans les conseils de tribu. Mais elle avait, au préalable, payé le prix. Elle a dû renoncer à son mari et ses enfants pour accompagner sa tribu dans sa ruée vers la civilisation. S’embrouillent ainsi, dans cette épopée, les valeurs de civilisation, de maternité et de matriarcat.

Les vents féminins de la civilisation ont soufflé sur les terres tunisiennes et semblent l’avoir imprégné pour l’éternité. Ces valeurs matriarcales (concept cher à Otto Gross) de non violence, de compromis et de pouvoir d’adaptation ont été prépondérantes mais non exclusives. Il faut se rappeler de cette nuance car les contre temps et les régressions ont été multiples. Ils ont, parfois, été l’œuvre des enfants du pays. Mais comme en biologie cellulaire, il semble qu’il y ait des sondes génétiques réparatrices qui finissent toujours par apporter le nucléotide salvateur là où l’ADN -la constitution biologique- a été victime d’aberration!