Nous ne nous étonnerons jamais de la stupéfiante inculture des élites bourgeoises de ce pays. Voilà qu’aujourd’hui, à l’issue de la publication sur Youtube d’une vidéo soit disant “exclusive”, la Tunisie moderniste, démocratique et laïque découvre les véritables intentions du parti au pouvoir Ennahdha, par les propos de son Gourou, idéologue et président de facto de la république tunisienne, j’ai nommé : Cheikh Rached Khriji, aka. Rached Ghannouchi.

C’est à se demander si ces élites politico-médiatiques savent ce qu’est un parti islamiste ou tout du moins une idéologie islamiste.

Voici deux définitions, de la plus light à la plus totale : “choix conscient de la doctrine musulmane comme guide pour l’action politique” ou “une idéologie manipulant l’islam en vue d’un projet politique : transformer le système politique et social d’un État en faisant de la charia, dont l’interprétation univoque est imposée à l’ensemble de la société, l’unique source du droit ». (Source Wikipedia).

Le mouvement Ennahdha est donc un parti islamiste, fortement politisé (d’aucuns diront qu’il est même le plus doué politiquement) qui travaille à mener ce projet islamiste, d’une manière la plus politique et la moins violente possible. Mais son but reste et restera toujours l’islamisation de la Tunisie.

Cette rencontre donc entre R. Ghannouchi et des sympathisants (leaders ?) salafistes a lieu après le 9 avril 2012 (c’est à cela qu’il se réfère lorsqu’il parle d’Ali Laarayedh) mais surtout après l’annonce du renoncement de la part d’Ennahdha d’adopter la Chariaa comme source principale de la Loi dans la future Constitution. Il demande aux salafistes (qui ne sont rien d’autres que des nahdhaouis pressés) de prendre leur mal en patience, qu’ils sont sur la même voie et qu’ils feraient mieux de suivre la stratégie Ennahdha. Quelle est-elle ?

– L’islamisation par la base de la société, sur plusieurs générations afin que la Chariaa soit une demande populaire
– Faire attention à ne pas brûler les étapes et à tout vouloir tout de suite, pour ne pas tomber dans les mêmes erreurs que l’Algérie ou la Somalie
– Utiliser tout ce que la démocratie et la liberté ont à offrir pour islamiser le pays par des voies légales, à savoir : la liberté de manifester, la liberté de s’exprimer (par l’organisation de conférences religieuses par exemple), la liberté de créer des associations (toujours utile pour rassembler des fonds), la liberté de s’exprimer (d’où l’appel à créer des radios et des télévisions)
– Il faut être réaliste (c’est-à-dire politique) pour faire des compromis avec vos ennemis de l’intérieur (qui détiennent la société civile, les médias, la police et l’armée) et de l’extérieur (qui détiennent les richesses, les aides, la puissance militaire et technique); mais en aucun cas ces compromis ne sont des renoncements, juste des ajustements temporaires

Si telle est la stratégie d’Ennahdha, elle est la meilleure (ou la moins pire, c’est selon) qu’ait connu un pays arabo-musulman dans l’Histoire moderne. Tout simplement car elle est la moins violente, la plus lente et la plus scientifique. Une sorte de recolonisation par “Soft Power”, sans armes et avec plus de contorsions. Mais cela est (depuis le début) et restera le projet islamiste d’Ennahdha. Cela étant dit, cette vidéo est-elle pour autant dénuée d’intérêt ?

Loin de là. En réalité, nos chères élites tombent toujours dans les pièges les plus simples et ne posent jamais les bonnes questions (y compris dans un souci purement électoraliste). Quelles sont-elles ?

D’abord, il est intéressant de capter les commentaires des interlocuteurs salafistes de Ghannouchi. Toute la mythologie y est : le peuple est dans son ensemble musulman et prêt pour l’Etat islamique, le complot laïquard dans les médias (on nous a épargné le couplet judéo-maçonnique !), l’omniprésence politique de l’extrême gauche (Hamma Hammami en tête) etc… Le plus intéressant ici, c’est que Ghannouchi semble d’accord sur tout ce qui est dit, et à aucun moment n’essaye d’arrondir les angles ou de donner d’autres perspectives.

L’autre enseignement de cette vidéo, et c’est à notre sens le plus important, c’est l’importance de la Constitution aux yeux de Ghannouchi. Notez bien. Il dit : “L’article 1 de la Constitution [stipulant que l’Islam est la religion de l’Etat] était en vigueur sous les 2 règnes de Bourguiba et Ben Ali, et cela n’empêchait pas le pouvoir d’avoir régné sans les commandements de l’Islam, et d’avoir même combattu ce dernier”. Par mimétisme, Ghannouchi propose implicitement aux salafistes de ne pas s’en faire pour cet article 1 : les textes (la Constitution en tête) ne représentent rien. Ce sont les us et coutumes, les revendications de la rue qui prévalent. Et il donne comme exemple, le Royaume-Uni (patrie d’accueil de R. Ghannouchi pendant son exil) qui “possède une Constitution, mais dans un autre sens, plus large que le premier : il s’agit alors d’un ensemble de règles, peu importe leur forme, qui sont définies par leur objet”. (cf. l’excellent site : www.constitution-du-royaume-uni.org).

Pour Ghannouchi donc, la Constitution, l’Assemblée Nationale Constituante ne sont qu’une étape obligatoire pour rassurer les opinions publiques (intérieures et extérieures), mais une étape non décisive.

La seule question qui se pose alors est comment vont réagir les 2 autres partis au pouvoir ? Quels futurs politiques pour la Tunisie ? Ne faudrait-il pas, en jouant la carte démocratique et institutionnelle à fond faire une audition au sein de l’Assemblée à R. Ghannouchi ? Car si les révélations de Ghannouchi n’en sont pas, la stratégie d’Ennahdha ne tenait que par les acrobaties verbales des portes paroles du parti (qui contrairement à ce que l’on croit ne disent pas tout et son contraire mais ne sont que des éclaireurs d’opinions publiques, chaque intervention étant un ballon d’essai) et par l’inoculation avec les plus petites doses possibles de leur stratégie d’islamisation. En clair, pour que la stratégie marche, il faut qu’elle soit la plus silencieuse possible en utilisant au mieux les idiots utiles de la scène politique (le CPR, Ettakatol mais surtout l’opposition qui ne rate aucune occasion de tomber dans tous les pièges tendus).

Par Mohamed Séjir Ben Messaoud

La vidéo en question :