Le week-end dernier, la Tunisie a accueilli l’une des plus importantes figures de la pensée contemporaine. Le vendredi 12 Octobre à partir de 15h, Tzvetan Todorov a fait l’objet d’une rencontre sous forme de débat à l’ « Ecole Normale Supérieure de Tunis », pour ensuite donner une conférence, le lendemain à 10h30 à « La Cité des Sciences ».

Si le vendredi était beaucoup plus dédié et consacré à une discussion autour des enjeux esthétiques, éthiques et civilisationnels de l’œuvre gigantesque de Todorov, le samedi 13 Octobre, c’est une conférence ciblée et didactique prenant comme support son dernier ouvrage « Les Ennemis de la Démocratie », qui a été présentée à l’assistance tunisienne. Approches inhabituelles et iconoclastes de ce que l’on pourrait penser d’un élément de plus en plus fuyant et abstrait : « la démocratie ». Qui sont ces défenseurs ? Qui sont ces détracteurs ? Qui sont ses amis ? Quels en sont les ennemis ?

Dans une salle d’audience hypra complète, avec un public attentif, hétéroclite et d’appartenance intellectuelle métissée, curieux et amoureux de la pensée, journalistes, avocats, éducateurs, étudiants, chômeurs, autodidactes, etc., se sont agglutinés autour de la « Cité des Sciences ». Une assemblée et un rassemblement d’individus venus écouter Tzvetan Todorov, invité à l’initiative du « Forum Tunisien de l’Arabo-Francophonie », de « l’Observatoire Tunisien de la Transition démocratique », en partenariat avec « le Collège International de Tunis » et « l’Institut Français de Tunisie ».

Entouré du Pr. Hamadi Redissi (modérateur de la conférence) et du Pr. Hela Ouardi (présentatrice), Todorov a été habité par un air serein que seuls les grands penseurs peuvent avoir sur le coin des yeux, avec une sérénité, ou plutôt une grave quiétude, une violente délicatesse dans la concentration que seul un cynique existentiel peut comprendre. Le cynique saisit la vie dans ses moindres recoins.

De plus, Todorov fait partie des personnes qui transmettent une pensée, avec un art de la transmission, celui qui traverse les courants linguistiques, culturels et civilisationnels pour marquer de son empreinte « x » générations. Une œuvre réflexive abondante et pluridisciplinaire, qui « gambade » de la philosophie à la sémiologie, de l’histoire à l’histoire de l’art, en passant par la critique littéraire. Une littérature d’où il est originellement issu : sa traduction des formalistes russes a permis une large diffusion de la poétique contemporaine. Né en 1939 à Sofia, il la quitte pour Paris où il engage et continue sa carrière d’essayiste, de philosophe, de chercheur et d’universitaire.

Todorov, « camarade » de l’orientalisme (c’est, par exemple, le préfacier d’Edward Said), laisse entrevoir une proximité évidente avec la culture, l’esprit et les mentalités orientales. Son humanisme, la mémoire qu’il a du « nous » et des « autres », ses familiarités avec les notions abstraites et concrètes de l’altérité, ont placé du début jusqu’à la fin de son raisonnement une part prépondérante en la confiance que chacun se doit d’avoir en ça.

Car même si l’individu n’a jamais existé en dehors d’un réseau de liens sociaux, et ce qu’elle que soit la culture à laquelle on se réfère, chaque « unité » humaine est responsable de ce qu’elle dit et de ce qu’elle fait.

A ce propos, Todorov a répété, sans cesse tout au long de sa communication, qu’ « il ne pouvait pas nous dire ni quoi penser, ni penser comme ceci ou comme cela », en affirmant de surcroit qu’un des acquis les plus importants de la modernité, c’est que l’individu soit d’abord respecté en tant qu’humain. Lui qui avoue finalement être incapable de dire comment penser ou dicter une manière unique de la pensée.

Annonçant de prime abord que les différents mouvements et bouleversements sociaux auxquels nous assistons actuellement est aussi une manière détournée d’exiger un nouveau contrat social, Todorov soulève également qu’il y a une insatisfaction grandissante avec les formes politiques auxquelles nous sommes confrontées, que ce soit dans les pays arabes ou ceux des indignés.

Tout au long de la conférence, Todorov parle sans retenir son souffle, il se révèle spécialiste des auditoriums. « Les Ennemis de la Démocratie » est également une source de savoir intarissable et inépuisable, où les mots s’enlacent et se chevauchent pour produire le sens. Il établit qu’un « état qui légalise la torture n’est plus une démocratie », que le « peuple se place au dessus de la souveraineté politique telle qu’elle soit », que « le contraire de la tyrannie n’est pas la liberté » et qu’on peut facilement « remplacer la tyrannie de l’un par la tyrannie des autres ».

Il ajoute même que « La citadelle de la démocratie est prise de l’intérieur car la démocratie est un espace vacant. Notre esprit critique titille sans cesse notre liberté individuelle. C’est peut-être ici un fragment de jeu de la démocratie ».

Conjointement, Todorov développe l’idée que la liberté de la presse est indispensable contre le pouvoir actuel, mais quand la liberté devient elle-même un pouvoir… c’est une autre question. En démocratie, tout pouvoir doit être limité, avec deux camps majeurs qui s’affrontent le « populisme » contre la « démocratie ».

Todorov explique alors que le populiste s’adresse à la foule, celle que constituent ses auditeurs, alors que le démocrate prône des valeurs impopulaires. Nous pouvons dire alors que la démocratie se retourne contre elle-même quand, précise Todorov, l’« Ultralibéralisme accorde une place démesurée à la liberté des individus et réduit à néant la liberté commune » et quand le « Populisme transgresse la souveraineté du peuple en remplaçant le pouvoir du peuple par la passion des foules »

Alors, comment la liberté peut devenir excessive ? La liberté ne peut être défendue de manière absolue, mais toujours par rapport au contexte où elle est et évolue. L’on pourrait alors penser que la réelle limitation à la liberté c’est la liberté elle-même.

La liberté d’expression, sujet brûlant qui attise les « presses » et atténue progressivement l’énergie salvatrice de la « Révolution du 14 Janvier », démontre que la liberté n’est pas un pouvoir absolu. Elle peut s’avérer exigence absolue en tant que contre pouvoir. Todorov en soulevant que le rôle des organes de presse, qui peut aller du lynchage médiatique à la fonction la plus noble qui soit, comme celle de l’éveil citoyen, doit certes avoir une liberté de penser et d’écrire mais doit faire un seul corps avec sa responsabilité, majeure et affirmée comme dénominateur fondamental.

Todorov ajoute que « dans un pays comme la Tunisie où le nombre de connectés à Facebook commence à dépasser les scores mondiaux (Todorov «avoue être un dinosaure qui n’est pas sur Facebook), il faut savoir faire le tri entre les nouvelles qui circulent sur la toile, ces dernières étant hautement irresponsables, s’agissant d’un poison et d’un contrepoison

Les occidentaux souffriraient d’un abus de la démocratie, et les arabes souffrent-ils d’un abus de l’identité ? L’expérience des « indignés » nous l’a grandement prouvé, l’indignation est générale, plus, universelle. Les « indignés » restent une viscérale remise en question de la démocratie occidentale. L’identité qui n’est pas liée au maintien du passé, et surtout pas du passé lointain, reste cernable en dehors d’une identité immuable et/ou d’une identité pure.

Un « Todorov » qui pense définitivement que la « démocratie est malade de sa démesure », et qui laisse penser qu’il y aurait peut-être « une fin de la démocratie ». Nous aurions envie de le relancer sur une des plus importantes pages du débat que Todorov a gardé blanches ou inachevées, ce questionnement qui demeure et qui s’installe de plus en plus bruyamment, sournoisement et en crescendo : est-ce possible pour un pays arabo-musulman d’aspirer à la démocratie, puisque dans ses religions et ses croyances, l’individu n’est pas une valeur en soi ?

Selima Karoui