La crainte de l’autre est très récurrente dans les processus révolutionnaire. Aujourd’hui, avec l’apparition, sur le champ public, des idéologies de différentes provenances, le monde arabe se trouve face à un nouveau défi, celui de la concrétisation d’une société pluraliste et démocratique. Une dynamique post-révolutionnaire apporte dans ses bagages une spécificité liée à l’aspect socio-culturel de la région mis en avant par un nouveau discours politique et des nouvelles méthodes d’analyses liées à l’importance du contexte régional et international rendu instable par la crise économique et par les multiples conflits ouverts ou latents qui anime la région. L’un des enjeux de cette période réside peut-être dans la distinction à opérer entre, d’une part, une renaissance intellectuelle et politique, et d’autre part, une reconnaissance individuelle des droits d’une personne de s’exprimer librement sans anxiété.

En effet, le couple « renaissance intellectuelle » et « liberté d’expression » ne constitue pas une antinomie, mais une synonymie qui appartiennent au même univers mental. Telle est l’énigme, et voici la première et provisoire résolution que la mémoire collective en propose. Au prix d’un effort intellectuel plus ou moins intense, et quelquefois sans peine d’une recherche, d’une quête ou d’une enquête inquiétante, voici le retour aux normes que nous appelons renaissance ou réforme [1]. On peut soutenir que les sociétés arabes ne représentent pas, dans l’état actuel, un exemple des plus caractéristique du décalage entre les concepts théoriques d’une grande culture ayant une haute signification des valeurs humanistes universelle et les applications pratiques qui, de toute évidence, contredisent souvent les intentions initiales qu’elles soient d’essence spirituelle, morale ou institutionnelle [2]. En interrogeant sur l’essence de ce décalage, on peut dire qu’il provient essentiellement d’un processus historique millénaire qui met une barrière entre la culture théorique et la culture pratique, malgré que les concepts coraniques paraissent accorder à la liberté une place privilégié qui la met au-dessus de tous les autres principes [3].

La rationalité critique et l’indépendance intellectuelle sont devenues une obligation clé pour se réconcilier avec le siècle et avec la modernité. Cette étape est tellement nécessaire pour redécouvrir les modalités d’articulation des valeurs des libertés, du dialogue et du pluralisme. Le retour à ces normes, sans rien nier de ce que l’expérience occidentale peut apporter d’éclairage et d’enrichissement à notre quotidien, doit permettre à nos sociétés arabo-musulmanes d’avancer en restant fidèle à un héritage éclairé et averti [4].

À la lumière de ces réflexions, il convient de dire que dans une certaine mesure, le monde arabe a repris conscience de son patrimoine historique fondé sur l’obligation de la survivance qui a été investie de la puissance de l’utopique religieux qui a réussi à réunifier l’imaginaire collectif mais sans pouvoir concrétiser ces visions dans la réalité vécue. Cependant, l’on est bien obligé de reconnaître que c’est la différence qui est le véritable accouchement de la culture humaine, comme elle est le véritable producteur de la notion de la citoyenneté. C’est la différence culturelle qui est la notion créatrice et porteuse de nouveauté, d’innovation et de la créativité. C’est elle qui représente la base de toute individualisation, c’est-à-dire de la différenciation morphologique ; mais c’est elle aussi qui distingue les structures anatomiques les unes des autres et qui permet la survivance de la spécificité de leur fonctionnement socio-culturelle. En ce sens, le multiculturalisme permet, par le fait même d’unir la théorie de l’État moderne, de rapprocher la politique de l’éthique. Rappelons que l’essence de la politique au sens large réside dans le « vivre ensemble » en acceptons nos différences. Toute la technique politique consiste à savoir comment faire en sorte que l’homme en tant qu’être libre puisse partager sa liberté avec son semblable sans que cela produise une violence annihilatrice du genre humain.

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Notes:

1- ARKOUN (M), The Unthought in Contemporary Islamic Thought, London, Saqi Books, 2002.

2- DJAÏT (H), La crise de la culture islamique, Paris, Fayard, 2004.

3- CHARFI (A), La pensée islamique : rupture et fidélité, Paris, Albin Michel, 2008.

4- TALBI (M), Islam et dialogue, Tunis, MTE, 1971.