Tsawer Cheraâ. Une Mise en Abyme de la photographie. L'espace réel dans l'espace urbain. Crédits photos Selima Karoui

L’ Art dans la ville, hors les murs. La « rue », avec ses trottoirs sombres et ses routes goudronnées qui craquent sous le fardeau des urbanités. La « rue », « El Cheraâ », comme une vitrine profonde de nos êtres sociales et socialisés.

La ville qui paraît étouffée sous le poids que lui inflige son peuple, une ville qui a été dévorée par les affiches propagandistes. Une ville qui souvent, aujourd’hui, ressemble à une guérilla.

Alors, comment cette ville, qui progressivement, a éloigné de plus en plus son citoyen, pourrait-elle le ramener vers lui ?
Aujourd’hui, l’Art tend à le faire. Faire une exposition dans la rue, y montrer des œuvres d’Art, équivaut soit à en montrer les beautés, soit à en révéler les horreurs . L’ Art et l’artiste dans l’espace public posent justement la question: « Quels rapports entretiennent les Arts-plastiques avec la ville ? »

« Tsawer cheraâ », littéralement « Photos de Rue », a proposé sa deuxième édition le 04 Novembre dernier, au Jardin de la « Place Pasteur ». Pour « la Rue » et ceux qui la peuplent, cette action artistique se regarde comme un manifeste, dans ce qu’elle a de plus directe et spontanée. « Tsawer cheraâ », « Street photos », réunit photographes amateurs et professionnels, d’abord sans thématique lors de sa première édition, le 07 Septembre 2012 puis avec le thème des « transports en commun » pour son ultime « tirage ».C’est le journaliste et activiste Sofiane Chourabi, qui a lancé l’idée, instigateur de cette réflexion « artistique-urbaine ». Via « Facebook », avec ses « camarades » de jeu, Karim Ben Abdallah, Selma Ben Aissa, Safa Chebbi et Mohamed comme principaux organisateurs, l’ « event » a pris forme, accompagné par l’artiste Wassim Ghozlani, qui le parraine en tant que photographe professionnel.

Même sans aucun financement et complètement autofinancé, sans être dans une association ou porter les couleurs d’un parti politique, avec de réelles volontés , tout projet peut naître, fleurir puis s’épanouir. Pour cela, et surtout pour éviter l’aspect commercial, les fondateurs de « Tsawer cheraâ » refusent le sponsoring ou le drainage de fonds par « x » moyens ». Ils veulent tout simplement garder leur indépendance.

Est-ce pour cette raison que le format des photographies exposées et accrochées avec des pinces à linge sur une simple corde standard, est trop « petit » ? Ce format ne présente justement pas l’aspect de visibilité nécessaire pour que le passant « lambda », véritable cible publique, voit correctement les photographies disposées à l’horizontale.

Nous avons alors l’impression que cette manifestation artistique, d’une certaine qualité et d’une qualité certaine, est destinée au public qui vient spécialement la voir, avec un rendez-vous fixé et une programmation antérieure, comme cela se passe… dans une exposition « accrochée » sur les murs d’une galerie d’art. Hors, un des objectifs de « Street Photos »,

« Tsawer Cheraâ » est justement de casser la dialectique de la galerie marchande, rompre avec son élitisme, et toucher le citoyen de base. A cet effet, il faudrait peut-être revoir l’accrochage et/ou le format des photographies, qui est certainement dû à un manque de moyens matériels.

Toutefois, les moyens spirituels ne manquent pas à « Tsawer cheraâ ». Ceux qui touchent directement l’intellect, et titille les processus mystérieux de la réflexion. La photographie interpelle le peuple, le « people » de base, l’individualité massive. A la fois auto-citation et autofiction, elle est une dimension de l’art dans l’espace public dont les répercussions sur la vie citoyenne est de l’ordre de l’acte civique, en diffusant une critique de l’environnement sien, une critique de son quotidien.
Le public de la « Rue », celui urbain qui file et arpente les pavés, n’est pas n’importe quel public. L’apostropher d’une manière artistique, lui offre une autre possibilité de lire son existence. Afin qu’il se questionne sur sa citoyenneté et celle des autres, avec le sentiment profond d’être dans une société plurielle.

La dimension de l’oeuvre “in-situ”, soit de l’oeuvre “en situation” et “mise en situation” dans son contexte, ici “la Rue”, est une caractéristique fondamentale de la liberté d’expression. La démocratie c’est aussi investir librement l’espace public et avoir l’autorisation des autorités afin de pouvoir le faire. Exposer dans la « rue » tunisienne est sans doute l’un des acquis actuellement palpables de la « Révolution ». Exposer « hors » les (ses) murs est un acte purement politique, où l’Art se mêle directement à la Cité, et à son cheminement social.

A ce propos, la dernière édition de « Tsawer cheraâ » (qui a donc eu lieu au Jardin de la « Place Pasteur ») était initialement prévue au Jardin de la « Place Habib Thameur ». Les organisateurs n’ont pas eu l’autorisation pour ce dernier, le fameux «  Jardin du Passage ». Selma Ben Aïssa, l’une des responsables de l’événement, explique : « Il est vrai que nous avons déposé notre dossier à la municipalité régissant l’arrondissement « Habib Thameur » quelques jours en retard. Les responsables municipaux nous ont juste dit qu’il y a eu un refus d’exposer là-bas, sans donner d’autres explications».

Tsawer Cheraâ. Une Mise en Abyme de la photographie. L'espace réel dans l'espace urbain. Crédits photos Selima Karoui

Alors, est-ce pour le retard du dossier déposé, hors délai ou avec dépassement de délais,selon la municipalité, ou bien est-ce parce-que le jardin de l’ « Avenue Habib Thameur » est un lieu hautement stratégique, avec beaucoup d’affluences et surtout de type de population ? Nous savons tous que le centre-ville est abondant de citoyens, de plus en plus divers et disparates.

Centre-ville bien des fois abandonné par les autorités et livré à lui-même… Le refus de l’autorisation n’était-ce pas pour éviter une quelconque altercation, avec des autorités qui décideraient, peut-être, d’éviter tout rassemblement, à fortiori une manifestation artistique où l’ Image est le maître-mot.

N’était-ce pas finalement de la censure ? Certains lieux de la Cité peuvent demeurer somme toutes intouchables, mais il est du devoir municipal et gouvernemental de permettre au citoyen tunisien, lorsque son projet se tient et obéit aux normes civiles, de mettre en place une expression culturelle, ou un mouvement artistique, aussi politiques soient-ils, d’où leurs intérêt.

L’ Art dans nos rues et dans nos villes est directement lié et relié à nos libertés fondamentales, individuelles, collectives.
Il suffit de se remémorer la Tunisie d’avant le « 14 Janvier 2011 », où aucune manifestation culturelle se rapportant à l’Art Urbain n’avait et ne pouvait avoir lieu. A moins de faire une performance pro « Ben-Alienne », et de brandir des pancartes et des enseignes à son effigie, en clamant son éternité dans une transe généralisée.

Tous les autres projets étaient refusés par le Ministère de l’intérieur, et ses porteurs soit « tabassés » dans les couloirs du « 7ème » soit « jetés » injustement en prison, le temps d’avoir « une bonne leçon » et d’abandonner toute autre perspective ou même idée d’exposition urbaine.

Dans une Tunisie en pleine transition démocratique où les machineries démagogues ont encore leurs droits de séjour, cela nous amène à réfléchir sur le droit que l’on a, ou pas, d’ agir « artistiquement » dans la Rue, et quelles en sont les limites et les ouvertures ?

Certes, il y a toujours cet aspect de franchissement des barrières lorsque l’on ose se mettre face à face avec le citoyen à travers un propos, que dire d’une œuvre. Il y a toujours une part d’exhibition qui flirte avec l’illégalité.

L’indispensable nécessité étant de faire bouger l’ordre des choses, où quelques fois les renversements peuvent paraître salutaires, et le devenir concrètement. S’agissant de faire sortir l’Art de ses prisons habituelles, des actions comme celles de « Street Photo » et ses compères, tels que « Street Poetry » , «Klem El Cheraâ » et tout autre performance de «Street Art» et «Street Exibit»  donnent également l’occasion à l’amateur de s’exprimer « professionnellement ». Mettre tout le monde sur un même piédestal, ne faire aucune différence de niveaux entre le savoir artistique et la pédagogie culturelle.

Avec en prime, dans nos époques contemporaines où la modernité s’exacerbe un peu plus tous les jours, cette problématique représentative de l « ‘Art dans la Ville », qui met en relation deux espaces, vrais frères et faux ennemis (et réciproquement) : l’espace de la pensée esthétique et celui de la réalité socio-politique.

Gardons donc toute notre énergie pour faire perdurer des initiatives comme celle de « Tsawer Cheraâ » qui prépare déjà sa troisième édition (dans un mois environ), et tout acte citoyen portant l’emblème de la « Rue », « El Cheraâ ». Afin que l’Art reste cet alchimie du quotidien…

Selima Karoui