Super-Tunisian

Super-Tunisian, Facebook page.

Déplacement du Territoire de l’art : expressions inauguratrices annonciatrices

Au cours des récents mouvements de contestation dans les pays arabes et méditerranéens, un genre esthétique très particulier se situant entre le geste, la parole et l’acte, s’est emparé des rues et des espaces publics. A l’ordinaire, dans les sociétés dites démocratiques, dans l’imaginaire collectif, ces lieux sont réservés aux manifestations civiles, où la contestation sociale est de l’ordre du droit légitime. Radicalité ou simple critique, cela procède même de la culture quotidienne, voir banale.

A partir d’une tournure historique différente, dans les pays arabes longtemps assimilés, accolés et catalogués aux systèmes dictatoriaux, les espaces et places publics se sont transformés, adaptés ensuite étalés sur une nouvelle forme de pistes créatrices, et l’on est littéralement passé de la contestation à l’émotion, réel assaut des espaces urbains.

Ces actions pour et dans la « rue » ont à la fois une approche critique et une dimension esthétique. Ils s’appuient sur leur environnement immédiat en le revalorisant, sur la mobilisation et l’interaction cognitive, en sortant totalement des schémas traditionnels.

Ils mobilisent également une culture commune, celle du « street-art », littéralement « art de rue ». Entre formes d’expérimentations publiques et engagements critiques, l’usage des “espaces publics” dans les pays arabes, africains, er maghrébins ont aujourd’hui transcendé leur usage, influençant même l’approche de l’urbanité en occident.

En prenant un certain recul sur ces états de fait, comme un genre de « focus » sur les espaces publics postrévolutionnaires en Tunisie, nous constatons un certain déplacement des géographies culturelles. Appréhender l’art par l’engagement et le ludique est en soi « révolutionnaire », et après une cohabitation imposée avec un président qui vivait dans l’imminence d’une fuite, les protagonistes culturels en Tunisie ont eu pour principale intention un regain de leurs droits citoyens.

Cela s’est-il fait progressivement, ou bien est-ce un processus qui s’est enclenché dans l’immédiateté, tel ces hommes dans l’allégorie de la « caverne de Platon », qui hésite entre sortir à la lumière directement de la caverne, après avoir été enchainés et enfermés, ou jaillir doucement et graduellement pour s’habituer délicatement à « la lumière », qui symbolise ici, l’accès au savoir et à la connaissance, ainsi que leur transmission.

Le porteur de projets artistiques tunisien ne se regarde plus dans un miroir inversé avec deux entités semblables placées de côtés différents. Il peut et/ou ose enfin s’observer dans un miroir frontal, où l’art ne cesse de briser ses propres frontières.

L’on ne répétera jamais assez que la Tunisie trois fois millénaire, a été, avant les temps réservés à la dictature, un bassin et un bastion de la culture et des arts, de la pensée, de la philosophie, des mathématiques, des sciences, où les inventions ont côtoyé la civilisation. Avec trois grandes religions monothéistes qui ont toujours tenté de cohabiter dans le dialogue et le respect mutuel, en les privilégiant à toute forme d’agressivité et de violence.

Profondément attachés à l’ensemble de ces valeurs, les artistes même « officiellement » soumis à la dictature, s’arrangent considérablement pour faire du foyer culturel un foyer intarissable. Actuellement, les formes didactiques circulent et s’entremêlent dans des rapports d’emprunt et de partage même entre les formes les plus éloignées. Il s’agit alors de replacer les expressions artistiques tunisiennes dans leur contexte spatio-temporel, socioculturel, sociopolitique et socioéconomique.

En Tunisie, après que chaque citoyen ait proclamé haut et fort, à lui même, aux siens et au monde entier, qu’il n’aura « plus jamais peur », une réalité s’est incontestablement avérée : il a investit l’espace public.

C’était un certain janvier 2011, et depuis, une véritable néo-dynamique sociale s’est installée en Tunisie, avec un rythme sociétal qui s’est peu à peu déplacé vers l’expression artistique de tous bords, les artistes faisant de l’espace public, depuis la révolte du « 14 Janvier 2011 », un espace d’accomplissement et de réalisation pour leurs créations.

Comme s’il osait enfin se confronter à « la rue » et à son public, et/ou parce qu’il s’était auto embourbé dans la censure urbaine de Ben-Ali, l’artiste « postrévolutionnaire » tunisien s’exhibe enfin sur la rudesse des pavés.

Quand nous parlons d’ « artistes tunisiens », nous parlons bien évidemment de certaines affirmations « post 14 Janvier », car il y a toujours nombre d’artistes (la majorité) qui restent pudiques et frileux à l’approche de l’asphalte et de son urbanité.

Ici, nous n’allons pas évoquer leurs réalités, préférant nous concentrer d’avantage sur la problématique de l’espace et des places publics sur la genèse de l’œuvre artistique.

En effet, jusqu’au « 14 Janvier », la censure et l’autocensure aidants, l’espace public était désert de création, ne servant qu’aux propagandes politiques du régime dictatorial « ben-alien ». Les artistes qui voulaient ou tentaient de donner à voir leurs œuvres, « hors les murs », en dehors des cimaises des galeries, devaient obligatoirement passer entre les filets « r-c-distes », devenant par là même esclaves de leurs pratiques orientées, et assujetties au huis-clos de leurs ateliers.

Depuis janvier 2011, il est incontestable que l’art tuniso-tunisien veut se faire « dans la ville », que ce soit dans la cité ou dans les quelques trop rares manifestations et actions artistiques faites dans les régions. Des artistes, des groupes et des collectifs d’artistes, s’affrontent et affrontent l’espace public, l’assaillant littéralement de leurs nouveaux modes d’intervention. La rue est devenue une « scène », où l’artiste se doit d’agir sur le devenir de sa cité, car sa position actuelle ne peut se faire en dehors de la citoyenneté.

Alors, son identité d’activiste dépassant l’unique artiste dans son approche minimaliste, voir trop simpliste, a totalement épousé son statut nourricier d’une approche et d’un accès autre à l’œuvre artistique : celle qui vit dans et pour l’espace public.

Ainsi, l’artiste touche concrètement son auditoire, sensibilise la société civile à l’art comme devoir de citoyenneté, redynamise la vie de quartier, et concourt à son développement durable. Par son dépassement de l’isolement dans lequel il s’était enlisé, il dédramatise la censure du pouvoir politique mais également de la sacro-sainte morale.

S’il y a un acquis après la révolte surgie un certain 17 décembre 2010, en Tunisie, pour embraser le quotidien et la quiétude de « Mr tout le monde », ici bas chez nous, c’est bien celle de l’action sociale encourue par les actions artistiques dans l’espace public.

Si nous évoquons l’ensemble de ces constats en inférant le passé, c’est justement pour avoir un certain recul sur les différentes étapes, et le « process » des faits qui s’est mis en place depuis la révolution, afin que l’engagement de l’artiste passe aujourd’hui par une activité fondamentale dans, autour et sur les sphères urbaines.

Depuis, l’artiste s’est confronté au pouvoir social, culturel et politique de sa ville, en pleine mutation, transformation voir métamorphose. Juste aux lendemains du 14 Janvier 2011, de nombreuses manifestations artistiques se sont d’emblée mises en place. Des collectifs acteurs et actifs, dans leurs temps, ont donné le ton, et même si certains d’entre eux se sont dissous ou essoufflés depuis, l’on se rappelle tout de même de leurs actes comme inaugurateurs pour l’actionnisme urbain, dans la « spontanéité » la plus absolue de l’art éphémère, de l’ « ici et maintenant » inhérent à l’ « art dans la ville».

L’espace public…l’artiste tunisien : après la rencontre, l’adoption

JR-Artocratie-Tunisie

JR Artocratie en Tunisie 2011. Posté le 25.06.2011 par Malek Khadhraoui – Nawaat

Nous faisons par exemple référence à des expressions révélées dès l’hiver et le printemps 2011, dans les enceintes de la cité, tels que le projet « Inside Out » mis en place à l’initiative de Jr, un artiste visuel issu du milieu du street-art, né en France dans les années 80, d’origine tunisienne. Jr (pseudo de l’artiste qui refuse de communiquer son vrai nom), a conçu « Inside Out » comme un projet artistique participatif, à grande dimension, qui réfléchit l’identité personnelle, la transforme et la transcende en œuvre artistique. A partir de là, dès mars 2011, il était évident pour lui qu’il devait étendre ce projet à la Tunisie postrévolutionnaire, et donc le mettre en rapport avec ses origines. Pour sa première exposition dans un pays du Maghreb et dans le monde arabe, Jr s’installe donc en Tunisie, et plante « Artocratie », en référence idéelle à une possibilité de « démocratie » en Tunisie, pour parcourir les visages de ses citoyens. Accompagné par un groupe de cinq photographes locaux, il rassemble progressivement les « faces » des tunisiens, de tous types, et de tout genre. Illustrant par là même à travers leurs portraits, la pluralité de la société tunisienne. Il colle ensuite les rendus iconographiques à la manière de gigantesques affiches dans l’espace public, un ensemble de ces figures, un peu partout sur les murs et sur les pans de la ville. Là où était immuablement placé les portraits du président déchu, unique visuel permis aux tunisiens depuis plusieurs décennies.

« Artocratie » a littéralement surgit pour retentir fortement sur l’espace public tunisien et son imaginaire collectif chez la masse populaire, dans la même lignée que l’ensemble des concepts et conceptions artistiques de Jr. Nous pensons par exemple à l’intérêt de ce dernier, dès le début des années 2000, à l’observation des « autres », ceux qu’il a intentionnellement rencontrés dans les rues de capitales particulières et de villes difficiles. Comme en Tunisie, en postrévolution… Dans toutes ces régions où l’histoire a décidé de se raconter laborieusement, il a ciblé les générations de banlieusards, les activistes urbains de tous bords. Une de ces plus grandes affirmations artistiques, avant « Artocratie » en Tunisie, a été « Face 2 Face », décrite comme « la plus grande expo photo illégale jamais créée » : d’immenses portraits d’israéliens et de palestiniens, front contre front, face à face dans près de huit villes palestiniennes et israéliennes, de part et d’autre de la barrière de sécurité. De retour à Paris, il colle ces mêmes figures sur les murs de la capitale parisienne.

Les projets de Jr sont avant tout humains, comme n’importe quel projet qui prend source et racine dans l’espace public. Quand l’artiste se définit comme un « artiviste urbain », l’on comprend la dimension de ces mots et l’on se dit qu’actuellement, en Tunisie, à travers l’inquisition de l’espace public, nombre d’artistes sont devenus « artivistes ».

« ART-ivisme », un néologisme contemporain et une combinaison inédite du terme « art » qui vient se substituer ici à l’ « acte » d’ « ACT-ivisme ». Un art qui se supplée à l’acte donc, non pas en le remplaçant, mais en devenant sa continuité et son prolongement.

A partir de là, une certaine forme de censure a été achevée, l’espace de liberté permis aux artistes s’est déplacé en prenant progressivement de l’importance. Trois ans après le déclic historique, pourrai-t-on affirmer que plus aucun obstacle ne se placera entre l’artiste et « son » espace public, c’est-à-dire son espace de vie citoyenne ?

Car n’oublions pas que quelques actions postrévolutionnaires conçues pour l’espace urbain ont été empêchées, soit par la « rue » elle-même avec la censure de ses riverains, soit par les pouvoirs publics, directement ou indirectement. Certes, ces dernières ne sont pas si nombreuses. Elles restent cependant présentes à l’esprit des gens et existent toujours dans les mentalités saturées par la succession des propagandes morales et politiques.

Ce qu’il en ressort malgré tout c’est qu’aujourd’hui, la cité tunisienne est désormais approchée comme un lieu de résonance interactive humaine, où l’expérimentation artistique est permise. Qu’elle soit tirée du contexte politique et/ou social, son activité voir son actionnisme cherche avant tout à questionner le citoyen sur son présent. Le questionner, mais surtout l’interroger voir le provoquer.

N’est-ce pas en étant totalement bouleversé dans son cheminement quotidien que l’individu réfléchit le plus sur lui-même et son environnement ? A l’instar de ce qui lui est arrivé « le 14 Janvier 2011 », entre assaut, dépassement, révolte, puis déclenchement du processus révolutionnaire, le tunisien en découvrant « l’art dans la rue » et par extension une certaine forme de liberté d’expression, s’est découvert lui-même. Une révélation qui n’a pas toujours été heureuse, comme la réaction des citoyens habitués aux rouages de la monotonie d’une dictature face aux imprévus d’une démocratie naissante, où la pluralité se doit de cohabiter avec l’unique.

Justement, cette pluralité et sa représentation, nous l’avons à maintes reprises « croisée » lors d’actions publiques à vocation artistico-citoyenne. Car c’est bien ici que se positionne la néo-identité de l’art en Tunisie, du moins la plus criarde après la révolution.

Contestations et émotions dans la réciprocité : expressions socio artistiques dans l’espace public

Quel événement organisé dans l’espace public et mis en place par un artiste ou un collectif d’artistes n’a pas d’abord été à visée citoyenne ? Que ce soit le projet « Artocratie » que nous avons évoqué plus haut, et qui d’une certaine manière, a ouvert le bal (par la grande porte) à l’expression artistique dans l’espace public, où tous les projets qui ont suivis et qui tendaient d’abord vers la progression des mentalités populaires et des visées civiles et civiques.

Nous pensons par exemple, à la performance « Super Tunisian », exhibée également au printemps 2011, de l’artiste pluridisciplinaire Moufida Fedhila, qui a résolument mis une pierre dans l’édifice de l’art politique alors naissant en Tunisie. « Super Tunisian » ou le « Super héros » made in Tunisia, et non pas made in Hollywood.

Super-Tunisian-Moufida-Fedhila

Super Tunisian, lors de sa performance devant le Théâtre Municipal de la Ville de Tunis. Moufida Fedhila

Nous savons qu’un artiste, comme tout citoyen activiste qui sort dans la rue, le fait d’abord pour aller à la rencontre de l’autre, pour échanger et partager. Dire, raconter, dénoncer, informer… En mai 2011, en pleine jungle médiatico-politique pré électorale, « Super Tunisian », quatre mois après la chute de Ben-Ali, s’empare de l’Avenue Habib Bourguiba sans préalable ni préavis. « Super Tunisian » est certes un personnage, mais son action est d’abord performative, d’où la totale insurrection urbaine de la performeuse qui, déguisée en « super héros » (en référence à « Superman »), promet alors aux passants de l’ « Avenue » de transformer leur pays à l’aide de ses « supers » pouvoirs. Parodiant par là même le matraquage des discours politiciens pompeux, nouvellement érigés dans les sphères audiovisuelles de nos « bercails ». Avec une attitude mimée sur le pro-système politicard, Moufida Fedhila avait également proposé aux passants de « découvrir » son programme électoral, volontairement axé sur la « langue de bois, caractéristique première de tout personnage politique qui se respecte. Elle dit par exemple :

Aujourd’hui, face aux propositions non réalistes des partis politiques et du gouvernement transitoire et qui ne répondent pas aux volontés du peuple tunisien, le Super Tunisian est de retour pour décider de son avenir politique. Le Super Tunisian est doté d’une super-force […] d’une super-vision […] d’une super-vitesse […] d’une super-mémoire […] Vote pour le Super Tunisian.
Moufida Fedhila

La performance de Moufida Fedhila, alias Super Tunisian, a provoqué chez le citoyen tunisien, encore très peu habitué aux actions urbaines, différentes formes de réaction allant de la colère à l’enchantement. Il n’était alors pas évident pour lui de surprendre au détour de son quotidien, une femme, artiste, qui s’ « exhibe» devant l’autre, d’autant plus pour tenir un propos, agir et s’agiter dans son espace (public) privé.

L’expression artistique « Super Tunisian » a donc démontré des perspectives et des limites de la relation du citoyen avec la forme d’art dans son espace public, comme étant une des premières expressions postrévolutionnaires.

Cela n’a pas découragé les actions artistiques publiques suivantes, en 2012, 2013 et 2014, et qui n’ont fait que s’installer progressivement, et dans la confirmation en Tunisie. Leurs rôles sont devenus essentiels dans les sociétés en transition comme dans la Tunisie actuelle. Quand nous parlons de « transition », nous évoquons directement l’idée du « passage ». Celui d’une situation vers une autre situation, avec tout ce que cela implique comme transformation. Dans la progression, dans la gradation, en traversant plusieurs états intermédiaires, il y a ce passage mais aussi la liaison, car tous les états d’une transition sont liés par un processus vers le changement. Qu’en sera-t-il à l’avenir?

A suivre…