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Photo d’archive par Callum Francis Hugh – Evénement Joussour.

Avec l’achèvement de la saison estivale, plusieurs artistes et intellectuels ont fait le bilan d’une année artistique semblable aux précédentes. Comme chaque année, les Tunisiens ont eu droit à deux grands festivals internationaux, à Carthage et à Hammamet, meublés, essentiellement, par la musique, ainsi que des festivals locaux éparpillés, dans quelques villes, sans grande valeur ajoutée artistique.

Cette situation qui dure, depuis des années, ne semble pas provoquer un débat sur la politique culturelle nationale. En effet, dans les rares cas où la culture est en débat, les financements et la subvention étatique restent les volets exclusifs évoqués par les professionnels.

Alors que la raison d’être même de la veille étatique sur l’art est mise en question dans le monde entier, la Tunisie, qui fait la course de privatisation dans tous les secteurs, s’obstine à garder ses anciennes politiques socialistes de monopole de la culture. Le nombre de festivals internationaux diminue au même rythme que la disparition progressive des espaces culturels opérationnels et des salles de cinéma. Ces disparitions causent, directement, la régression permanente des créations artistiques et ne facilitent pas la rencontre entre artistes et publics.

Sur cet étatisme « culturel », typiquement tunisien, nous avons recueilli les avis et les témoignages de trois professionnels et d’artistes tunisiens.

Moncef Dhouib  : « Du service public au monopole de l’État »

Acteur, scénariste, réalisateur et producteur, Moncef Dhouib est dans la création cinématographique et théâtrale, depuis plusieurs années. Il y a quelques mois, il tentait une nouvelle expérience en ouvrant son propre espace artistique, « CinéVog », sur les ruines d’un cinéma italien de quartier.

…Il y a une confusion dans la terminologie entre culture, divertissement et art. La politique de l’État consacre plus de place au loisir et divertissement. Cette politique représente le divertissement, exclusivement, par la musique en occultant les autres arts comme le théâtre et le cinéma. La musique est devenue, donc, le représentant légitime de la culture et a usurpé sa place. La preuve, le ministre de la culture vient du monde de la musique ainsi, que la directrice du festival international de Carthage…,
Moncef Dhouib, créateur

Sur l’étatisme culturel, Dhouib affirme qu’il ne s’agit pas uniquement d’accompagner les artistes et la création artistique. C’est-à-dire que le monopole de l’État dépasse la subvention de l’État, mais aussi le contrôle des espaces (620 maisons de culture), le financement, la production, la contribution de visas et même le transfert d’argent surtout dans le 7ème art.

«  C’est, exactement, à ce niveau que nous constatons que nous ne sommes pas face à un service public, mais plutôt à un monopole d’État, à l’image des systèmes socialistes. Un monopole qui implique la bureaucratie, la rigidité et la concurrence déloyale avec le privé ou les initiatives privées. Pour rendre la culture plus proche du citoyen, il faut absolument changer les lois, revoir la raison d’être du monopole de la culture et la réintégrer dans une dynamique économique libérale », explique Moncef Dhouib.

Pour échapper à la dépendance financière, Dhouib a initié le one-man-show pour réduire les dépenses de la production. Après plusieurs one-man-shows, son souci d’avoir son autonomie l’a poussé à tenter le tout pour le tout pour réinvestir la salle « CinéVog ».

Thameur Mekki : « l’État prend en otage la production événementielle musicale »

Le journaliste Thameur Mekki a été chargé de la communication de «Souvenance» d’Anouar Brahem présenté à l’ouverture du Festival International de Carthage et de «Nagouz» de Mounir Troudi au festivals de Carthage et de Hammamet. Pour lui, la prise de décision « ultra-centralisée », la rigidité des lois, la mollesse bureaucratique et le non-respect des délais fait de l’expérience de collaborer avec le ministère de la culture un véritable calvaire.

Et tout ça, sans oublier le fait que les festivals du ministère sont, déloyalement, favorisés par un cadre légal leur accordant le monopole du secteur de la production musicale événementielle. Par conséquent, le public est dépossédé de son droit le plus légitime d’avoir accès aux concepts et créations qui sont le fruit d’initiatives citoyennes et de projets portés par des entrepreneurs culturels privés. Avec un système aussi liberticide où l’Etat prend en otage la production événementielle musicale, il est difficile de voir l’offre culturelle évoluer en Tunisie, ajoute Thameur Mekki.

Concernant les festivals, Mekki qualifie le rendement du ministère de la culture de « faible ». Selon lui, le flou dans les objectifs des festivals cause une incohérence invraisemblable dans la programmation. Le jeune producteur déplore l’aspect généraliste des festivals, devenus, avec le temps, des événements de bas de gamme qui « peinent à défendre leur statut international ».

Résultat des courses : ce sont des manifestations sans identité ayant beaucoup de mal à fidéliser un public assidu. Finalement, ce sont les caisses qui souffrent. Et donc, le contribuable n’en a pas pour son investissement. Il est vraiment grand temps de se pencher sérieusement sur la gestion des ressources accordées par le ministère de la culture aux comités des festivals. Et pour que cela aboutisse , il faut absolument réformer d’urgence la législation en vigueur et favoriser la transparence.

Badiâa Bouhrizi : « Le changement viendra d’en bas»

Elle est connue comme musicienne et chanteuse dans la sphère underground tunisienne et arabe. Juste après l’évènement du 14 janvier 2011, Avec un collectif de jeunes, Badiaa prend l’initiative de lancer un festival de musique financé par le ministère. Le collectif et le festival « Musiqa Wassalem » visent la promotion et la diffusion de formes musicales alternatives et contemporaines, en Tunisie. Après sa troisième édition, les jeunes initiateurs se battent encore pour développer le concept de leur événement et agrandir sa scène. Pour Badiaa , le ministère était d’une grande aide pour réussir à réaliser son rêve.

Malgré les lois qu’on ne comprend pas et surtout les retards et le non-respect des délais, nous arrivons à avoir ce que nous voulons. Le ministère rapporte un énorme soutien au festival. Je pense que le véritable rôle de l’État doit être, avant tout, le soutien des nouvelles initiatives. Cependant, ils sont rares ceux qui prennent au sérieux leur travail et montrent une détermination infaillible pour mériter la subvention. Ils sont rares aussi ceux qui connaissent les lois et les avantages dont ils peuvent bénéficier, explique l’artiste.

Selon Badiaa, le favoritisme et la corruption ne doivent pas décourager les jeunes artistes à réclamer plus d’implication dans la création d’événements culturels surtout dans les régions. Son expérience , un peu particulière , avec le ministère de la culture donne de l’espoir. Elle a, en effet, réussi à avoir un interlocuteur dynamique et compréhensif qui « fait carrément partie du projet et ne nous fait pas sentir qu’il supervise uniquement le bon déroulement administratif et financier du festival », dit Badiaa, évoquant le rapport complice qu’elle a avec le délégué culturel de Tunis.

Le changement doit se passer d’en bas. Nous ne pouvons pas changer le système sans nous changer nous-mêmes. Il est temps de revoir différentes définitions et notions que des artistes ont dans la tête. Comme par exemple, le fait de vouloir imposer à un public de province des spectacles expérimentaux. À mon avis, il faut que les futurs producteurs d’événements culturels pensent à l’identité de leurs festivals et réfléchissent sur l’aspect marketing qui garantira la continuité sur la durée », affirme Badiaa.

Selon elle, l’étatisme de la culture ne peut pas disparaître d’un trait. Il faut passer par étapes en commençant par créer des ponts entre artistes et administration. « Il faut faire confiance et appuyer les nouvelles initiative », conclut l’artiste avec optimisme.

Les festivals d’été et les événements culturels restent un baromètre efficace pour mesurer la bonne santé de la scène artistique dans chaque pays. Si nos voisins marocains ambitionnent de devenir une destination internationale des arts, la Tunisie, peine, en revanche, à faire survivre nos festivals déjà vieillots et usés par le contrôle politique et l’absence d’une réelle stratégie artistique et de marketing. Ce vaste sujet qui touche fondamentalement au droit à la culture, à la libération de la création artistique et à la bonne gestion du contribuable devrait avoir plus d’écho, tant chez les autorités que chez la société civile qui mise sur la modernité et les valeurs progressites.