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On dit qu’en politique on ne meurt jamais et il me semble que ceci est encore plus vrai en Tunisie !

En effet, peut-on vraiment être démocrate lorsqu’après une carrière en politique qui s’étend sur presque 60 ans, on s’accroche toujours bec et ongles au pouvoir et au devant de la scène en refusant de passer le flambeau aux plus jeunes ? Après tout, n’est-ce pas cette mentalité qui a permis à Bourguiba et à Zaba de régner pendant des décennies sur la Tunisie ? La démocratie n’est-elle pas par définition contradictoire avec cette attitude de confondre un partie, ses idées, son idéologie, son programme, son avenir etc. avec l’image d’une seule personne ?

Ce sont ces questions qui me font penser à quel point la candidature de Béji Caïd Essebssi (BCE) au présidentielle est à la fois ironique, triste et dangereuse.

C’est ironique

D’une part, pour ceux qui ne le savent pas, BCE a presque le même âge que les deux anciens présidents Américain Jimmy carter et George Bush Sr. et l’ancien président français Valéry Giscard D’estaing. Comme le montre le graphique ci-dessous, Jimmy carter et Valéry Giscard D’estaing ont quitté le pouvoir il y a 33 ans alors que George Bush Sr. n’est plus président depuis 22 ans ! D’autre part, BCE est beaucoup plus vieux que la plupart des autres candidats : il a respectivement 37 ans, 22 ans et 19 ans de plus que Mohamed Frikha, Hamma Hammami et Moncef Marzougui.

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Même par rapport aux autres pays (voir graphique ci-dessous), la candidature de BCE est atypique. En effet, parmi tous les présidents élus en 2013, BCE n’est dépassé en termes d’âge que par Robert Mugabe, un dictateur invétéré, et par Gerogio Napolitano (le système politique italien n’est pas vraiment le modèle auquel on aspire!). En plus, n’oublions pas que lorsqu’il a été destitué par Zaba pour des raisons liées à son âge, Bourguiba n’avait que 84 ans. C’est-à-dire cinq ans de moins que BCE en ce moment !

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C’est triste

BCE trimbale derrière lui presque 60 ans de carrière politique. Il a occupé des postes à responsabilités très tôt dans sa carrière: directeur de la sureté nationale, ministre de l’intérieur, ministre de la défense, ambassadeur en France, président de la chambre des députés et j’en passe. D’ailleurs, c’est pendant qu’il occupait le poste de directeur de la sûreté nationale que l’on a exécuté Lazhar Chraiti et ses camarades et qui n’ont été réhabilité qu’après la révolution.

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Donc, si on n’est pas prêt à se poser des questions quant à la responsabilité des décideurs de l’époque, y compris BCE, dans ses exécutions, au moins il faut avouer que ce dernier a eu largement le temps pour faire sa contribution! Honnêtement, après tout ce temps, qu’est ce qu’il a encore de plus à donner ?

Par ailleurs, il ne faut pas perdre de vue que ceux qui poussent actuellement BCE pour devenir président malgré son âge, ce sont les mêmes qui ont bloqué il y a quelques mois la candidature de Ahmed Mestiri, l’homme le plus intègre de la scène politique tunisienne, et celle de Mustapha Filali pour des raisons d’âge. Ceci n’est-il pas une écœurante inconsistance du discours ?

C’est dangereux

Qu’on le veuille ou non, les révolutions ont causé un schisme profond dans les sociétés arabes.

D’un coté, il y a les anciens opprimés qui ont longtemps souffert de la dictature et qui voient dans ses révolutions une opportunité historique pour en finir une fois pour toute avec le parti unique, le leader unique, le discours unique, etc. Ce clan semble être prêt à payer le prix fort en termes d’insécurité, de chômage, etc. pour arriver à cet objectif. En ce moment, devant la poussée antirévolutionnaire, ce clan est indéniablement dos au mûr.

De l’autre coté, il y a ceux qui se croient intrinsèquement supérieur à cette vermine révolutionnaire qui est sortie des prisons pour occuper le devant de la scène en les empêchant de faire ce qui leur revient de plein droit. Ce clan se voie comme l’héritier légitime des anciens régimes et que c’est à lui qu’incombe la responsabilité de reconstruire l’Etat et d’instaurer la démocratie même s’il est foncièrement anti-démocratique ! Il est clair que c’est ce dernier clan qui est en train de prendre le dessus.

En Tunisie, BCE est de fait le chef de fil de ce dernier clan. D’ailleurs, après avoir déclaré être lui et ses compagnons propriétaires, alors que les autres étaient locataires, BCE ne cache plus sa détermination d’exclure les autres en cas de victoire. Cette devise électorale, qui sert à rallier les troupes et par la même occasion pomper un peu plus de soutient moral et en nature (voitures blindées !) aux Khaliji affolés par l’ascension des frères musulmans aux pouvoirs, est pour le moins dangereuse. En effet, cette attitude est une preuve irréfutable que pour ce clan la démocratie n’est qu’un slogan que l’on va utiliser comme tremplin pour cloner l’ancien système « Bourguibo-Ben-Aliste ». Sinon comment expliquer l’expulsion d’Omar Shabou et Nouredine Ben Ticha qui ont osé critiquer l’âge de BCE?

En conclusion, il est temps que BCE tire sa révérence et qu’il laisse la place aux autres. Après tout, la Tunisie n’est pas stérile et il y a des milliers de personnes beaucoup plus jeunes, beaucoup plus compétentes, et surtout qui ne trimbalent pas derrière elles une longue expérience acquise sous la dictature.

 

Update:

Merci à Abou Iyed d’avoir attiré mon attention sur quelques coquilles.