FRONT-POPULAIRE-TUNISIE-MARZOUKI-2014

Les révolutions stoppées du Monde arabe

En cette fin de 2014, le constat est amer quant à la tournure prise par les Révolutions arabes noyées dans le sang ou annulées par le retour de la dictature. Les rêves de millions de personnes se transforment, sous nos yeux, en cauchemars comme en Égypte ou au Yémen alors qu’en Syrie et en Lybie c’est carrément des désastres dont les populations ne se relèveront pas avant des générations.

La Tunisie apparait comme une exception mais ici aussi quelques signes font craindre pour l’avenir du changement amorcé il y a à peine trois ans. Les élections législatives, libres et démocratiques, viennent de redonner de l’oxygène aux forces chassées du pouvoir en 2011. La fragilité de la Révolution tunisienne vient d’augmenter, pas seulement à cause de la pression des nombreuses demandes auxquelles elle doit répondre. Les réseaux de la dictature sont restés indemnes et leur activisme, à court ou moyen terme, pourrait ramener le pays dans le froid glacial qui enveloppe les pays arabes.

Sauvegarder la Tunisie du retour en arrière, de la contre-révolution, devient une mission essentielle de l’ensemble des forces révolutionnaires et progressistes dont l’unité avait fait tomber le dictateur et brisé l’État policier. Le danger, aujourd’hui, c’est la remise en place d’un régime autoritaire, maquillé en démocratie et qui relancerait ses anciens réseaux pour étouffer la société dans un cadre nouveau. Il faut rappeler qu’en 2011 la Révolution était dirigée précisément contre l’État sous sa forme autoritaire et répressive et contre le RCD et la milice qui le soutenait.

Ceux qui ont fait de l’État un instrument de peur reviennent sur la scène politique sans se renouveler ni injecter du sang neuf ou apporter de nouvelles idées pour réformer l’économie et gouverner le pays de manière efficiente. Il serait irresponsable de les laisser remporter la présidence après leur retour au sein de l’Assemblée législative.

Un second tour de l’élection présidentielle crucial

Le second tour des élections présidentielles tunisiennes, qui se tiendra le 21 décembre prochain, représente un moment historique déterminant. Il pourra soit consacrer le retour aux affaires des Destouriens et annoncer la fin de la Révolution, soit rappeler à tout le monde que la Tunisie reste un pays révolutionnaire avec des objectifs plus nobles et plus forts que ce que les Destouriens font miroiter depuis 1956.

Les forces progressistes, avec à leur tête le Front Populaire, doivent être conscientes que la reconquête de l’État, comme l’a fait Abdelfattah Essissi en Égypte, constitue une étape clé pour le détournement, voire l’annulation des acquis de la Révolution et pour forcer la marche arrière de la société, vers avant le 14 janvier 2011.

Voter Marzouki une mission progressiste

Les forces progressistes ont une responsabilité historique qui est d’empêcher l’étouffement de la Révolution et d’assurer la poursuite et la consolidation de la transition démocratique en Tunisie.

Le Front Populaire ne peut pas perdre de vue le fait qu’il est la seule formation politique porteuse d’une alternative solide et viable parce que cohérente et défendable face aux autres formations politiques. Le Front Populaire est le choix de demain car les solutions libérales sont à courte vue et mènent vers la crise. Il faut, à ce titre, éviter les associations qui embrouillent l’image du Parti ou induisent la confusion quant aux politiques qu’il est déterminé à mettre en œuvre. La conquête, progressive et pacifique, du pouvoir à travers les libres élections doit se faire sur la base du programme, de la vision et des idées qu’il comporte. Les raccourcis faciIes conviennent aux arrivistes pas aux militants du progrès. L’on doit s’inspirer du parcours des partis progressistes d’Amérique Latine qui ont fini par prendre le pouvoir à force de lutte et de résistance aux forces de la droite et de la dictature. Il faut savoir, par exemple, qu’au Brésil Lula avait essuyé plusieurs revers électoraux avant de se faire élire à la présidence de ce pays pour plusieurs mandats. Lula et son parti avaient une vision politique et une conception du rôle de l’État qu’ils ont su, patiemment, expliquer à tous au point que les couches les plus larges du Brésil ont fini par voter pour eux et votent encore aujourd’hui pour le Parti des travailleurs du Brésil et ses dirigeants. Par ailleurs les pays d’Amérique Latine sont en majorité des pays dominés par la religion catholique cela n’a pas empêché ces peuples d’élire et porter au pouvoir des partis de gauche socialistes presque partout sur ce continent. Ceci pour dire qu’en Tunisie le Front Populaire ne doit pas négliger les couches progressistes qui ont voté pour les partis religieux et de droite faute de mieux.

Durant les trois dernières années, les rangs de la Révolution tunisienne se sont disloqués. L’arbre de l’extrémisme et du terrorisme salafiste a réussi à cacher la forêt des croyants ordinaires qui ont des revendications pacifiques et pacifistes. Des hommes et des femmes ordinaires qui sont attachés à l’épanouissement du pays dans le respect de sa spécificité religieuse et culturelle que seul un parti progressiste peut réaliser. Ces forces veulent un pays où ils ne se sentent pas rejetés avec un État qui n’est pas dominé par la corruption et qui soit capable d’indépendance dans sa prise de décision, non soumis aux dictats des Banques et des lobbys d’où qu’ils viennent. Ces couches larges ont contribué à la Révolution parce qu’elles aspirent à de meilleurs lendemains. S’ils votent pour les partis traditionnels c’est aussi parce qu’ils ne sont pas suffisamment confiants et ne croient pas dans les capacités du Front Populaire à bien réaliser leurs aspirations. Il faut bâtir la confiance car elle seule permettrait qu’à chaque rendez-vous électoral avenir, des voies nouvelles viendraient soutenir le Front Populaire, son programme politique et ses dirigeants. Il y a du travail pour les militants du FP.

À l’heure actuelle le second tour de l’élection présidentielle doit être saisi comme une occasion de montrer le courage politique et la détermination à coller aux préférences et aspirations des couches progressistes qui vont voter pour Moncef Marzouki comme elles l’ont fait au premier tour de ces élections. Il n’y a pas de place pour l’hésitation ou la neutralité. Dans le duel électoral du 21 décembre 2014 deux camps se font face l’un formé de la majorité qui a chassé le dictateur, l’autre regroupe les possédants et les biens nantis qui étaient heureux de vivre sous une dictature comme celle de Ben Ali.

Marzouki représente la rupture avec le passé dans toute sa tristesse et sa médiocrité. Élire Béji Caïd Essebssi signifierait l’échec de la Révolution et le détournement des appareils de l’État vers un usage répressif et non transparent.

État progressiste contre État répressif

Lorsque Béji Caid Essebssi, affirme vouloir redonner à l’État son autorité et sa respectabilité, «Irjaa Haybat Addawlah» il faut se demander ce que cela signifie en réalité. Dans un pays où les réseaux de la dictature sont restés intactes, l’autorité et la respectabilité de l’État signifient la fin de la transparence, le retour des consignes d’en haut (Ettaalimat) et l’opacité qui permet à la corruption de se redéployer. Rétablir l’autorité de l’État que la Révolution avait fait reculer, revient à tenir le citoyen à distance et à lui faire peur, à redonner l’arrogance et l’agressivité au moindre uniforme pour gifler d’autres Bouazizi sans crainte de représailles.

Le Front Populaire devrait rester sur une ligne de vision populaire et à long terme. Pas de courte vue car l’État géré par les progressistes tirera sa respectabilité et son autorité de l’efficacité des politiques et des réformes qu’il mettrait en place. Aucun pays ne peut se développer en se refermant sur lui-même, mais aucun pays ne sort de la misère, du chômage de sa jeunesse et de la pauvreté en ne comptant que sur le tourisme et le capital investi sur son sol par les étrangers.

Le peuple de la Révolution votera pour Marzouki Président

La vision de Caïd Essebssi et de son parti ne s’accorde en rien avec l’ambition du courant progressiste. Ils voient l’État comme un instrument de pure coercition et d’encadrement sécuritaire de la société. Les progressistes voient l’État comme un levier pour donner au pays les moyens de réaliser le progrès économique, technologique, industriel et scientifique dont le peuple a besoin. Jeter les bases solides d’un pays qui pourra marcher sur ses propres jambes. L’État progressiste est un conspirateur qui met tout en œuvre au profit du décollage économique réel et de l’indépendance des décisions et choix politiques et économiques qui favorisent la prospérité du pays dans son ensemble, pas juste celle de quelques familles ou d’un littoral. Aucune autre voie n’est apte à sortir le pays de son incapacité à donner du travail à ses enfants ou à développer le territoire sans laisser pour compte des régions entières et les populations qui y résident.

Le Front Populaire doit appeler à voter Marzouki, c’est le choix de ceux qui ont fait la Révolution en Tunisie. Le Front populaire doit travailler pour devenir un parti hégémonique au sein de la société tunisienne, il est, pour cela, condamné à aller vers les couches populaires plus larges pour les gagner à sa vision et à son projet de société. S’en détourner, ignorer leurs préférences légitimes, c’est se condamner à rester un petit parti coupé des masses et incapable de réaliser son programme quelque bon qu’il soit.