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Le samedi 14 Mars dernier s’est tenue à l’Hôtel Golden Tulip El Mechtel de Tunis une conférence sur les stratégies de lutte contre le terrorisme. Organisée par l’Association Tuniso-Euro-méditerranéenne des Jeunes, cette conférence a été l’occasion de regrouper les principaux intéressés par la question de lutte contre le terrorisme à savoir le Ministère de l’Intérieur, le Ministère de la Justice, le syndicat des Forces de la Sureté Tunisienne ainsi que la société civile et les journalistes.

Ce qui nous a étonné est l’absence remarquable d’un représentant du Ministère de la Défense, cheville ouvrière de la lutte contre le terrorisme. Si le Ministre de la Justice, M. Mohamed Salah Ben Aissa, le représentant du Ministère de l’Intérieur et du syndicat des Forces de la Sûreté Tunisienne ont tous joué leur partition à la baguette, l’absence d’une vision pragmatique et terre à terre d’un représentant du Ministère de la Défense à fait défaut.

Le Ministre de la Justice et la loi antiterroriste

M. Mohamed Salah Ben Aissa, Ministre de la Justice, s’est focalisé durant son intervention sur le volet légal de la stratégie à mener pour lutter contre le terrorisme. S’il a rappelé que la Tunisie est déjà dotée d’une loi antiterroriste assez sophistiquée, il a tout de même relativisé la portée de cette loi n°2003-75 du 10 Décembre 2003 relative au soutien des efforts internationaux de lutte contre le terrorisme et à la répression du blanchiment d’argent. Rappelant son caractère liberticide, il axe surtout son argumentaire sur les lacunes de cette loi : absence de définition du terrorisme et absence d’approche globale.

Sans entrer dans les détails de la nouvelle loi antiterroriste qui a été étudiée au Conseil des Ministres puis proposée à l’Assemblée des Représentants du Peuple cette semaine, il explique que cette dernière répond mieux à la problématique de « guerre contre le terrorisme » tout en protégeant les droits humains fondamentaux.

Le Ministère de l’Intérieur et la question des libertés

Le représentant du Ministère de l’Intérieur a axé son discours sur la problématique « lutte contre le terrorisme vs respect des libertés ». En présentant le rapport qu’entretiennent ces deux notions, il rappelle que l’une ne peut aller sans l’autre afin de ne pas donner aux idéologues terroristes un terrain favorable à la propagation de leurs idées. Si dans un premier temps, ce discours semble tenir la route, il exprime en fin d’intervention une phrase qui en dit long sur les non-dits :

Il faut que les partis politiques, la société civile et les médias s’accordent sur une stratégie nationale afin qu’on ne mette pas des bâtons aux roues de l’appareil militaire et sécuritaire [dans la lutte contre le terrorisme].

Le syndicat des Forces de la Sûreté Tunisienne où l’art de la « rhétorique politique »

Si le Ministre de la Justice et le représentant du Ministère de l’Intérieur ont usé d’une communication institutionnelle loin d’être débridée, se contentant de généralités, voire de banalités, le Secrétaire Général du Syndicat des Forces de la Sûreté Tunisienne, Sahbi Jouini, a fait comme à l’accoutumée dans la politique du spectacle, riche en rhétorique politique. Usant de provocations, d’expressions lapidaires et réductrices, de phrases assassines faisant appel à l’émotion, il s’est distingué de la communication ambiante des présents.

Ne laissant personne insensible durant sa prestation, l’usage du lexique de la peur touchant l’émotionnel lui a permis d’atteindre les esprits.

S’il a été le seul à proposer des solutions pratiques et concrètes (concertations hebdomadaires de tous les ministres sur la lutte contre le terrorisme, création d’un organe composé de la société civile, de journalistes et de sécuritaire concernant le traitement de l’information…), il ne s’est pas gêné de ruer dans les brancards, attaquant à tout va l’ensemble des ministères, les médias, et la société civile. Ses solutions proposées, nous les retrouvons dans la nouvelle loi antiterroriste. En d’autres termes, il n’a rien apporté de nouveau.

En voulant protéger coûte que coûte l’appareil sécuritaire, Sahbi Jouini semble oublier que ce n’est pas de la sorte qu’il rangera derrière lui l’ensemble des protagonistes sur la question de la lutte contre le terrorisme. Pire encore, il s’agit là du meilleur moyen de s’isoler.

Si nous nous n’attendions pas, lors de cette conférence, à trouver des réponses effectives à la problématique d’une stratégie nationale de lutte contre le terrorisme, il a tout de même été intéressant de remarquer les dissonances tant au niveau du discours que des propositions. Si pour les acteurs institutionnels présents la langue de bois a été de mise, se contentant de généralités et fuyant les responsabilités que sont les leurs en rejetant tout sur la future loi antiterroriste, les (seules ?!) réponses virulentes, hargneuses et parfois limites, apportées par le syndicat des Forces de la Sûreté Tunisienne, semblent être –fort heureusement- orphelines.

Il en ressort qu’il est primordial que le gouvernement prenne aujourd’hui ses responsabilités afin d’éviter une escalade dans les mots et les propositions de certains protagonistes, appelant à des lois encore plus liberticides que la loi antiterroriste de 2003.

L’attentat du Bardo comme acte fondateur ?

Quatre jours après cette conférence, l’attentat du Bardo eut lieu et produisit avec lui une accélération des événements. La loi antiterroriste jusque-là décriée par de nombreux ministres et députés qui la trouvent liberticides, a fait changer les fusils d’épaules. Très rapidement, le Conseil des Ministres la valide. Elle sera discutée bientôt devant les Députés.

Il est tout de même étonnant de voir que la pression médiatique exercée par le syndicat de Sahbi Jouini se concrétisser dans les faits. Car, si en théorie les mesures proposées par la nouvelle loi antiterroriste peuvent être adéquates, cela peut s’avérer différent dans la pratique. Sans un pouvoir judiciaire fort et indépendant, cette nouvelle loi pourrait même être utilisée à mauvais escient. Rappelons pour ce faire les retombées liberticides du Patriot Act américain qui a envoyé en prison de nombreux innocents.

Il est d’ailleurs tout aussi étonnant que la Cour Constitutionnelle chargée de trancher la constitutionnalité des lois n’aie pas encore vu le jour. L’on pariera que de nombreux articles de cette nouvelle loi antiterroriste auraient été discutés par ladite Cour.

En parallèle de cette loi antiterroriste, un congrès contre le terrorisme est bientôt prévu. Le Secrétaire Général de l’UGTT Houcine Abbassi a affirmé que « la centrale syndicale a conçu une stratégie pertinente à soumettre au quartet et aux partis politiques » dans le cadre dudit congrès.

La question qui se pose est de savoir en quoi cette stratégie diffère-t-elle de la nouvelle loi antiterroriste ?

Joint par Nawaat, un membre de la centrale syndicale nous explique :

La loi antiterroriste prévoit des sanctions contre ceux qui vont ou qui sont passés à l’acte. Notre stratégie prévoit des actions en aval : révision du système éducatif, redonner la mainmise de la question religieuse au ministère des Affaires Religieuses, avoir un financement efficace à la lutte contre le terrorisme… Il s’agit d’un ensemble de mesures pour faire émerger une société dans laquelle le terrorisme est banni ! 

Il est indéniable que l’attentat du Bardo a laissé des traces. Si la lutte contre le terrorisme doit avoir une stratégie claire, il est inquiétant de voir que seul le Syndicat National des Forces de Sûretés propose des solutions. Il est temps aujourd’hui que l’ensemble des composantes de la scène politique tunisienne prennent leurs responsabilités en faisant en sorte que la lutte contre le terrorisme ne devienne pas la lutte contre les libertés fondamentales.