Sadok Ben Mhenni, photo par Lina Ben Mhenni

Sadok Ben Mhenni, photo par Lina Ben Mhenni

« Les prisonniers font partie de nous ! Il ne faut pas les oublier ! » martèle Sadok Ben Mhenni, ex-prisonnier politique et membre de l’Organisation mondiale contre la torture (OMCT). Sous le slogan « un festival pour tous », la direction du Festival d’Ezzahra, dont fait partie Sadok Ben Mhenni, a programmé un concert animé par des prisonniers. Prévue pour le vendredi 5 août, cette première a été annulée par le ministère de l’Intérieur pour des raisons sécuritaires. Retour sur un combat oublié par tous.

Après trois semaines de préparation et de coordination pour concrétiser le concert, le ministère de l’Intérieur prend la décision d’annuler l’événement attendu pas seulement par les Tunisiens mais aussi par la communauté internationale. « L’annulation est une énorme perte pour la Tunisie qui aurait pu, à travers ce concert, envoyer un message fort de justice, de respect des droits humains et de stabilité sécuritaire » regrette Sadok Ben Mhenni. Son idée de faire ce concert a émergé d’un autre concert organisé le 10 décembre 2015, lors de la journée internationale des droits de l’Homme, à la prison de Borj Erroumi. « Cette fois, des prisonniers et des prisonnières ont passé trois semaines de répétition pour jouer un répertoire varié de musique. Nous aurions pu le savourer si le MI n’avait pas décidé autrement » se désole l’organisateur.

En partenariat avec l’OMCT et la Direction générale des prisons, le festival d’Ezzahra a réussi à avoir l’accord du ministère de l’Intérieur pour emmener les musiciens prisonniers au plein air du festival. « Nous avons même reçu des officiers au festival pour un repérage des entrées et des sorties et nous avons été informés du dispositif sécuritaire nécessaire au concert. Moins de 24 heures avant l’annulation de la soirée, le ministère de l’Intérieur nous a demandé d’interdire l’accès au grand public et de nous limiter aux invitations. Malheureusement, c’était impossible d’opter pour les invitations au dernier moment surtout que le concert figure dans le programme officiel » explique Sadok Ben Mehenni avant de préciser que la ville d’Ezzahra est une petite ville qui a seulement trois entrées aisément contrôlables si la volonté y était.

« Nous aurions pu éviter l’annulation du concert si le ministère de l’Intérieur avait fait plus d’effort au niveau sécuritaire. On aurait pu aussi le reporter ou l’organiser ailleurs, dans un lieu plus sécurisé. Toutes les alternatives auraient pu sauver le concert si le MI avait accepté de dialoguer avec nous et avec l’OMCT » regrette-t-il.

L’objectif de ce concert était de faire sortir des détenus (es) de leurs prisons, leur donner la chance de jouer de la musique devant un public et les traiter comme des êtres humains à part entière durant un court moment. « C’est important de montrer que les détenus sont des êtres humains. La privation de liberté ne doit pas les priver de leur humanité et de leurs droits. Cette action avait pour objectif de sensibiliser l’opinion publique sur la communauté carcérale et ses droits » explique Sadok Ben Mhenni. Le festival d’Ezzahra ne s’est pas limité au concert dans sa programmation pour la promotion des droits humains. Une exposition photographique intitulée « Sous le Jasmin », constituée de témoignages de 36 personnes torturées, ainsi qu’un débat sur « la culture et la torture » ont eu lieu durant le festival.

Les prisons: un combat qui ne date pas d’aujourd’hui

Dans une Tunisie où la saturation des établissements pénitentiaires dépasse les 200%, Sadok Ben Mhenni défend avec véhémence la cause de l’humanisation des 27 prisons et centres de rééducation du pays. En marge des dernières journées cinématographiques de Carthage, avec le soutien de l’OMCT, le militant a animé des projections de films dans plusieurs prisons. Cette initiative a permis aux détenus de sortir un peu des conditions inhumaines dans lesquelles ils vivent. Elle a aussi aidé à sensibiliser des acteurs politiques et des artistes qui ont assisté aux projections sur ces conditions et à en parler au public.

En début de cette année, accompagné de sa fille Lina, Sadok Ben Mhenni a lancé une campagne de collecte de livres pour créer des bibliothèques dans les prisons. Une initiative inédite dans toute la région qui a reçu l’appréciation de tout le monde y compris les ministères de la Justice et de l’Intérieur. « Nous avons reçu des livres du monde entier. L’objectif principal était de collecter 3 mille livres. Maintenant, nous sommes à 13 mille ouvrages et la collecte se poursuit » affirme-t-il avant de décrire ses longues séances de tri des livres au sein de la DGP.

À propos de sa relation avec la Direction générale des prisons, Ben Mhenni confirme que leur coopération se fait dans le respect et la confiance mutuelle. « Ils étaient même déçus et tristes à la décision d’annulation du concert. Ils essayent comme ils peuvent de gérer les conséquences dans les prisons. Concernant les autres actions et visites, la DGP est très coopérative en général » avoue Sadok Ben Mhenni, ancien prisonnier politique.

Cependant, il reste encore du pain sur la planche pour mettre les prisons dans la priorité des décideurs politiques. Le combat de changer la mentalité discriminatoire envers la communauté carcérale est le plus difficile. « Les détenus font partie de nous. Ce sont des gens normaux qui se sont retrouvés soudain et par pure malchance dans l’illégalité. Tout le monde, pour une raison ou une autre, peut devenir prisonnier. Et ce n’est pas en privant les prisonniers de leur humanité que la société va les réintégrer ou les corriger » rappelle Sadok Ben Mhenni.

Arrêté et torturé sauvagement en 1973, Sadok Ben Mhenni nie toute liaison entre son vécu d’ex- prisonnier et son militantisme pour les prisons. « Je n’aime pas qu’on associe mon vécu à cette cause. Mon intérêt aux prisons vient d’une conviction plus ancienne et plus vraie. Celle de voir la Tunisie libre et respectueuse de la dignité humaine. En plus, je n’étais jamais plus libre que durant mon séjour en prison » dédramatise le militant de gauche. En réalité, il était martyrisé par les tortionnaires de Ben Ali, comme le témoigne, son camarade Hamma Hammami dans son livre Le chemin de la dignité. Libre parce que digne malgré les souffrances qu’il a subies, Ben Mhenni, continue à croire que si les citoyens n’ont pas de droits dans les lieux d’incarcération, ils n’auront aucune dignité en dehors.