Prise durant les protestations du Gezi Park en Turquie, 2013. DR

La Turquie a réussi à s’infiltrer en Tunisie en partant du haut de la pyramide du pouvoir jusqu’à atteindre la société civile locale; en passant parallèlement par l’investissement et le contrôle du marché; le tout jumelé avec un discours idéologique célébrant la supériorité de l’islam modéré ou encore l’islam dit démocratique.

Les échecs successifs face à un monde occidental dominant ont conduit plusieurs acteurs à se tourner vers le modèle turc perçu comme assez solide pour lui faire face. L’attrait du modèle turc n’a pas été que virtuel ou politique, mais s’est matérialisé à travers une variété de feuilletons qui véhiculent l’image d’un mode de vie attrayant, joués par des acteurs et actrices à la plastique de rêve auxquels le spectateur peut d’autant plus facilement s’identifier qu’il partage avec eux la même religion.

Le fameux feuilleton de Harim Essoltan, qui a mis en images l’âge d’or d’un islâm conquérant et brillant, a atteint des sommets de diffusion. D’autres feuilletons ont pris le relai dans une version d’autant plus insidieusement accessible qu’ils sont doublés en dialecte tunisien comme Kattouset errmad ou encore Hobbek darbeni. L’ensemble de ces feuilletons qui atteignent des sommets dans l’audimat ont fini par articuler une sorte de fusion du spectateur dans l’univers turc.

Montage photo des affiches du feuilleton turc “Harim El Sultan” et du feuilleton tunisien “Tej El Hadhra” (El Hiwar Ettounsi, 2018) largement inspiré de la série turque.

En réalité, l’approche des Tunisiens à l’égard du modèle turc est unidirectionnelle dans la mesure où elle n’intègre pas les diversités internes de l’Etat et de la société turcs. Sciemment soutenue par une politique tunisienne complice, la pernicieuse propagande turque a fini par flouter l’image réelle de la société turque de telle sorte que la majeure partie des Tunisiens ne puissent pas voir ses dérives et ses travers : l’appauvrissement des campagnes turques, les procès manipulés, les incarcérations massives d’opposants et des journalistes, la destruction des syndicats ouvriers, la répression des kurdes et des minorités. Sans parler du rôle pernicieux joué par la Turquie à l‘échelle géopolitique en Syrie et dans la région du golfe.

Action de protestation du Syndicat National des Journalistes Tunisiens contre la politique répressive d’Erdogan lors de sa visite en Tunisie. Nawaat, décembre 2017

Il n’existe pas à ce jour une analyse objective de la dérive totalitaire de l’Etat turc et de son rapport avec la montée internationale du populisme (États-Unis, Brésil, Grande Bretagne, Europe de l’est), alors que ces deux éléments, à savoir le totalitarisme turc et le populisme mondial, sont intimement liés.

Caricature de -Z-

Cette liaison dangereuse a d’ailleurs suscité l’intérêt de plusieurs intellectuels turcs dont la célèbre journaliste et écrivaine Ece Temelkuran qui a publié un essai intitulé « Comment perdre un pays ; de la démocratie à la dictature en sept étapes ». Dans cet ouvrage, elle dissèque l’itinéraire suivi par Erdogan pour installer un régime totalitaire et le rapport de cette dérive à la Tunisie. L’auteur y a listé les sept étapes suivies par Erdogan, pour passer d’une personnalité insignifiante à un tyran monstrueux balayant sur son passage les valeurs de toute une société. Sept étapes dont il entend apparemment vérifier l’efficacité dans le laboratoire tunisien.

  • Instaurer un mouvement (et non pas un parti) qui tend à rassembler les damnés du système, comme le mouvement du Peuple des Citoyens, le mouvement Le Peuple Veut,  la coalition Al Karama en plus du parti d’Ennahdha, pourvoyeur de ce courant.
  • Culpabilisation de la pensée libre, minorisation des opposants jusqu’à leur extinction et mobilisations des partisans autour de concepts mystificateurs comme « les orphelins de la France», « zéro virgule », « winou el pétrole », « la gauche sectaire »…
  • Désinhiber les partisans de toute auto-censure dans l’expression violente de leurs vérités. Les slogans du mouvement Al Karama autour des principaux pans de la société et présentés comme étant l’expression d’une volonté populaire (achaab yourid) en sont une parfaite illustration. Le mouvement Al Karama ne s’embarrasse même plus de soutenir que l’apostasie est un des principes fondateurs de l’islam.
  • Le démantèlement et le noyautage des institutions judicaires, politiques en place en Tunisie pour les rendre malléables à merci selon les mêmes techniques usitées jusqu’ici en Tunisie par l’Islam politique.
  • Façonner un citoyen spécifique, inhérent à l’ensemble de ce corpus, à travers une pensée qui fait de lui un héros, bien installé dans des certitudes selon lesquelles il appartient à la race « des vrais Tunisiens», « des révolutionnaires authentiques » et « des héritiers du mouvement réformateur ».
  • Adopter face aux contradicteurs une technique qui banalise leurs critiques et commérages « Laissons-les se gausser de nous et passons !»
  • Bâtir une nation autour de l’idée impérative du chef. Et, surtout, soutirer le pays de la main de ses intellectuels qui seront ciblés par des campagnes de dénigrement autour de slogans du genre « notre plus grands mal réside dans nos intellectuels» (Nakbetna fi nokhbetna).  Sans oublier de stigmatiser l’UGTT comme « un creuset de la déchéance » du pays.

Ghannouchi chez Erdogan à Istanbul lors d’une visite non-officielle très controversée, 11 janvier 2020. Crédit : Page FB de Rached Ghannouchi

Il est tout de même une différence déterminante entre la Turquie et la Tunisie. Elle réside dans le fait qu’en Turquie cette démarche à sept étapes est accaparée par Erdogan et son mouvement. Alors qu’en Tunisie, elle est dispersée entre plusieurs entités toutes issues de l’islam politique et du populisme de droite qui ont profité d’une société disloquée entre un parlement qui rivalise de populisme avec la présidence de la République et un gouvernement qui valse entre les deux.  Il reste aussi que la société civile tunisienne et les valeurs modernistes et progressistes dont elle est nourrie, constituent un barrage contre une éventuelle montée en puissance de cet élan islamo-populiste.

En définitive, les tentacules de la dictature ouvertement appuyées par l’arsenal médiatique, idéologique et financier d’Erdogan demeurent une très sérieuse menace qui appelle le plus grand engagement pour les démystifier et ce, en traquant ses sept facettes dangereuses là où elles se manifestent. Un engagement qui ne doit en aucun cas ignorer les laissés pour compte et militer afin de leur faire prendre conscience du danger que représentent ces vautours populistes et autoritaires sur leur devenir et sur leurs aspirations.

*Traduction de Koutheir Bouallegue. Article original publié en arabe au journal Le Maghreb du 3 mai 2020.