C’était, plus exactement, en rappelant que la société tunisienne a œuvré dans le sens d’une ouverture sans attendre le féminisme d’Etat du CSP de Bourguiba via les travaux du cheikh Mohamed Snoussi, du cheikh Othman Belkhodja aux côtés de Tahar Haddad. Une manière sans doute de dire que l’on savait déjà conjuguer des éléments propres à l’expérience moderniste des voisins du nord avec des éléments du soi arabo-islamiques, parce que nous sommes, fondamentalement, de la frontière. L’on regrette toutefois l’absence de femmes dans les noms cités ; puisque Saied a mentionné l’égyptien Kacem Amin, il aurait pu faire de même avec la syrienne Nadhira Zineddine qui, avant Tahar Haddad et dès 1928, proposait une défense du droit au dévoilement en se fondant sur une herméneutique coranique de l’émancipation.

Ensuite, s’agissant de la question de l’égalité dans l’héritage. Le texte coranique, a expliqué Saied, ou devrais-je dire martelé, ne souffrait aucune ambiguïté – il n’y a donc pas lieu de revenir dessus. L’on a vu dans cette déclaration une manière de valider le statu quo de l’injustice métaphysique. Mais Saied est allé plus loin. Il a invoqué l’idée que les positions coraniques concernant l’héritage étaient à comprendre comme élément d’un « système fondé sur la justice et non sur l’égalité formelle ». Défendant clairement la première contre la seconde, il s’est appuyé sur l’exemple de la bourgeoise française post-révolutionnaire qui refusait que la justice figure comme valeur suprême aux côtés de l’égalité – preuve s’il en est, selon lui, de son caractère subversif et donc dangereux pour la pérennisation des privilèges des dominants.

Ce qui m’intéresse ici n’est pas la position personnelle de Saied sur la question de l’égalité dans l’héritage. Qu’il soit conservateur, n’est, me semble-t-il, pas un scoop, et l’on ne pouvait décemment pas attendre de lui qu’il change d’avis pour le 13 août. Ce qui m’intéresse est ailleurs. Il est dans l’idée de la nécessité d’une égalité géométrique – une égalité non formelle, pour reprendre l’expression de Saied. On aura reconnu ici la référence à Aristote, selon lequel rendre justice suppose de prendre en compte la proportion et non l’égalité absolue, arithmétique. Cela s’appelle l’équité – une valeur authentiquement politique et non éthique : ce n’est pas en donnant la même chose à tout le monde que l’on sera juste.

Que l’on ne se méprenne pas. Dire cela n’est en rien une manière de justifier l’injustice objective dont souffrent les femmes en matière d’héritage. Cette injustice est manifeste et l’on ne peut la légitimer. En revanche, on peut choisir de penser à partir d’elle, ce qui est sensiblement différent. C’est probablement ce qu’a voulu faire Saied – ce qui, tout à la fois, ne tempère en rien son conservatisme et ne s’y oppose pas,  n’en déplaise aux monolithes de l’identité personnelle. Car que voulons-nous, finalement ? Nous voulons une égalité réelle – géométrique – qui prenne en considération les situations particulières autant que faire se peut (c’est là, rappelons-le, le sens de l’équité chez Aristote comprise comme le « juste amendé »). Le seul moyen d’y parvenir est de raisonner en termes de configuration – c’est à mon avis le sens de l’insistance de Saied sur l’importance de penser la justice comme système. Or raisonner en termes de configuration ou de système, c’est raisonner de manière intersectionnelle : au carrefour des catégories, des faisceaux croisés de discriminations. L’intersectionnalité suppose fondamentalement la pensée de la proportion, de l’égalité géométrique, c’est-à-dire de la différence. Il n’y a aucun sens à parler d’égalité arithmétique (et donc d’homogénéité) lorsqu’on se dit par ailleurs promoteur/trice d’un féminisme intersectionnel. Peut-on rendre justice à une femme, noire, ouvrière et mère célibataire de la même manière que l’on rend justice à une femme, noire, lesbienne et cadre supérieur, à une femme blanche, transgenre, au chômage ?

Evidemment non. C’est seulement quand elle est pensée en lien avec l’intersectionnalité que l’équité s’auto-prémunit contre de potentielles dérives injustes qui tiennent essentiellement à la question du choix des critères (donner en fonction du mérite, du besoin, etc.) et à un possible amalgame avec la notion de complémentarité. Je rappelle toutefois en passant que parité et équité en arabe ont la même racine trilitérale, ce qui ne pourra que rassurer et ravir les tenants de l’égalité arithmétique.

Mais le point d’orgue du discours est à mon sens sa conclusion, étrangement (ou pas, au demeurant) passée sous silence par les observateurs. Saied a fait référence au divorce du président Bourguiba de son épouse Wassila Ben Ammar. De manière inattendue, il montre comment ce dernier a interprété le conflit politique qu’il avait avec sa femme en termes de préjudice conjugal – avec toute la panoplie peu ragoûtante que l’on imagine – pour mieux évincer une conjointe devenue gênante s’agissant de la gestion politique du pays. On peut bien évidemment discuter de la portée des choses, relativiser, comparer, voire s’insurger. Y voire une anecdote, une simple dérive. Tout ceci est légitime.

Mais je crois qu’il y a plus. Tout se passe comme si Saied voulait mettre en lumière l’idée selon laquelle cette collusion non pas simplement du privé, mais de l’intime, et du politique, cette façon d’instrumentaliser la loi par celui qui devrait donner l’exemple, est également manifestation de cette égalité procédurale qu’il n’avait de cesse de dénoncer plus tôt dans son discours. Ou, plus exactement, qu’il est, pour filer une métaphore initiée ailleurs, dans ce féminisme « des états d’âme », plus facile d’être injuste, en défendant systématiquement (c’est bien de l’égalité et de la justice comme système dont il est question ici, rappelons-le) ce type d’égalité qu’en prônant l’équité, savoir, encore une fois, la justice au carrefour des discriminations, au cœur des oppressions enchevêtrées. Comment rendre à une femme privilégiée, blanche, elle-même vitrine du féminisme d’Etat, injustement traitée par le leader du « féminisme patriarcal » ? L’égalité arithmétique ne peut donner qu’une réponse procédurale.  Pas l’équité intersectionnelle, fondée sur l’égale dignité homme/femme et pas simplement sur l’égale liberté. Pas l’équité intersectionnelle, vecteur du féminisme décolonial, celui qui se pense comme une option et non comme alternative ; l’option inclut, l’alternative (les plus féministes/militants/progressistes/tenants de la vérité, contre les autres) rejette. Il importe grandement de faire la différence entre les deux et de ne pas prendre la critique décoloniale pour ce qu’elle n’est pas, à savoir une méconnaissance des luttes historiques. Avancer, c’est aussi sortir de ce psychologisme qui, il faut bien le dire, contribue au statu quo général.