C’était dans la nuit du 26 au 27 novembre. La mer semblait s’être emparée de l’île. Jamais les habitants de Kerkennah n’avaient vu une telle montée des eaux. Des vents violents se sont déchainés, poussant la mer à dépasser les digues, jusqu’à envahir les maisons, les champs, les routes. Bouleversant l’écosystème et laissant de nombreuses séquelles dans la mémoire collective. Un mois plus tard, lorsque nous arrivons à Kraten, au nord de l’île, les traces du passage de la mer sont encore visibles.

Le village de Kraten vu d’en haut lors de la montée des eaux. Crédit : Association Kraten

La montée des eaux, conséquence du réchauffement climatique ?

« Regardez comme l’eau a infiltré les sols », nous montre Abdallah Cheikh, ex-secrétaire-général de l’association Kraten du Développement Durable, de la Culture et de Loisir, en attrapant une poignée de terre, encore humide. Plus loin, ce sont des oliviers qui se meurent à cause de la salinisation des sols. Les palmiers périssent par milliers, contaminés eux aussi par le sel. « Il n’y a pas si longtemps, les familles kerkeniennes pratiquaient l’agriculture familiale, un peu de maraîchage, un peu d’élevage, un peu d’arboriculture… de quoi ne pas être dépendant du continent ». Tout cela n’est plus possible aujourd’hui. La sécheresse et la salinisation des nappes souterraines font perdre progressivement à Kerkennah ses terres arables. En revanche, les sebkhas, terres salées et spécifiques des milieux semi-arides, gagnent du terrain[1], laissant les kerkenniens perplexes : « lorsque nous avons construit ici il y a une dizaine d’années, nous n’imaginions pas que la mer allait grignoter nos terres… », soupire Abdallah Cheikh.

Avancée des eaux jusqu’aux terres arables

A quelques pas de ces habitations, se dresse un mausolée, qui fait face à l’immensité de la mer. Ici, plus qu’ailleurs, la menace est palpable. Les rochers encore visibles il y a moins de 10 ans, sont aujourd’hui engloutis par la mer. Bientôt, ce sera au tour du mausolée de se perdre dans les eaux. « Je lui donne un ou deux ans maximum », lance Ahmed Souissi, président de l’association Kraten. L’archipel, dont l’altitude maximale est de 13 mètres, avec une majorité des terres se trouvant à moins de 5 mètres, subit de pleins fouets les effets du changement climatique. Plusieurs études ont déjà mis en lumière l’érosion et le retrait de la ligne de côte de plus 10 centimètres par an. Le directeur de l’observatoire du littoral au sein de l’Agence de la Protection et de l’Aménagement du Littoral (APAL), Mehdi Belhaj, a mis en garde contre le danger de l’érosion littorale « qui touche en particulier les petites îles à l’instar de l’archipel de Kerkennah dont plusieurs parties basses sont menacées de disparaitre d’ici 2030 »[2].

Les rochers sont progressivement engloutis par la mer

La montée des eaux est également liée à la fonte des glaces continentales et à la dilatation de la mer qui se réchauffe. Selon un rapport de l’ONU[3], la région méditerranéenne serait l’une des principales zones affectées par le changement climatique dans le monde, avec un réchauffement 20 % plus rapide qu’ailleurs, et une augmentation d’un mètre du niveau de la mer d’ici à 2100. A l’échelle mondiale, le niveau de la mer a augmenté d’environ 15 cm au XXe siècle et la hausse s’accélère plus vite que prévu, selon le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC)[4].

Incompétence de l’Etat

Sous une apparente quiétude, jamais l’archipel n’a été aussi vulnérable. Les habitants eux-mêmes semblent pris de court : « nous sommes témoins des bouleversements liés au changement climatique mais nous n’avions pas réellement conscience que nous pouvions tout perdre », s’inquiète Ahmed Souissi. « Malheureusement les autorités ne font rien pour éviter le pire, au contraire, elles continuent à encourager des projets industriels et touristiques au détriment des populations locales et de l’environnement », poursuit-il. Les différentes initiatives mises en œuvre par l’APAL ne semblent pas convaincre les habitants.

Une maison désormais encerclée par l’eau

A l’instar des digues, construites pour parer la montée des eaux, qui n’ont pas fait barrage à la mer lors de la dernière tempête. « Bien sûr que ça aurait été pire sans la digue, mais elle n’a pas fait l’objet d’une étude suffisamment approfondie. Il y a beaucoup de défaillances de construction et il n’y a pas d’entretien », s’indigne un habitant de Kraten dont la maison a été inondée. « La mer avance à vue d’œil, mais l’Etat est totalement absent, nous n’existons pas à leurs yeux », déplore-t-il. A travers un courrier envoyé à la Direction Générale des Services Aériens et Maritimes et au ministère de l’Environnement, l’association Kraten a alerté les autorités des dégâts causés par la montée des eaux et a demandé une intervention immédiate pour contrer les dangers imminents.

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En nous éloignant de la côte, des algues sèches jonchent le bord de la route, comme un rappel des menaces qui pèsent sur Kerkennah. Mais ce n’est pas tout. Portés par les courants, des tonnes de déchets se sont entassées tout au long de la côte, sur les sebkhas. Comme si la mer rendait à la terre – ou plutôt à ses habitants – ses propres détritus.

Surpêche et réchauffement climatique : un cocktail explosif

La montée des eaux affecte également l’activité principale de l’archipel : la pêche. Sous le triple effet du réchauffement climatique, de la surexploitation et de la pollution chimique provenant des industries, c’est tout un secteur qui est remis en cause. Dans le port de Kraten, situé à l’extrémité nord-ouest de l’île, l’agitation des fins de matinées n’est plus qu’un lointain souvenir. Pêcheurs, marchands, intermédiaires, tous ont la nostalgie d’une époque révolue. L’appauvrissement des ressources halieutiques inquiète les habitants de Kerkennah dont une grande partie dépend de la pêche. « Notre production a été divisée par quatre », lance Neji Hdidar, un pêcheur qui a vu ses rendements fondre au fil des années. « Parfois, je me demande même pourquoi il y a encore un port ici ! », poursuit-il.

Les méthodes de pêche artisanale font de la résistance

Pour Ahmed Souissi, il n’y a aucun doute, le kiss [chalutage de fond] qui s’est quasi-généralisé ces dernières années, porte une grande responsabilité : « c’est une technique de pêche qui consiste à racler les sols marins pour capturer le maximum de poissons, mais détruit au passage toute la flore dont la posidonie qui joue un rôle central contre l’érosion des côtes ». Si le kiss a été officiellement interdit en 1942, le nombre de chalutiers ne cesse d’augmenter depuis 2011[5]. « La pêche illégale est devenue un fléau. Faites un tour près du port et vous verrez le nombre de barques sans immatriculation. Ce sont des criminels, ils ont tout rasé. Les fonds marins sont devenus des tapis», peste le pêcheur qui pratique encore la charfia, une technique de pêche traditionnelle. « Pourquoi l’Etat ferme les yeux ? Pourquoi les lois ne sont pas respectées ? » s’interroge-t-il. Pêcheur depuis l’âge de 15 ans –soit depuis plus de 40 ans– il appréhende désormais chaque sortie en mer. En effet, l’invasion des crabes bleus, la marée rouge qui a entraîné la mort de nombreux poissons, la raréfaction de certaines espèces, laissent présager le pire. Le président de l’association Kraten ose espérer que les catastrophes naturelles feront sortir l’Etat de sa léthargie : « peut-être faudra-t-il d’autres 27 novembre pour qu’enfin des solutions durables soient envisagées » ?

NOTES

[1] Les sebkhas ont augmenté de 20% ces trois dernières décennies : https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-01108680/

[2]https://ftdes.net/rapports/changementsclimatiques.fr.pdf

[3]https://planbleu.org/wp-content/uploads/2021/04/RED-2020-Rapport-complet.pdf

[4]https://www.ipcc.ch/site/assets/uploads/sites/3/2022/03/06_SROCC_Ch04_FINAL.pdf

[5]https://ftdes.net/rapports/pecheurs.abstract.fr.pdf