Les articles publiés dans cette rubrique ne reflètent pas nécessairement les opinions de Nawaat.

J’ai lu avec intérêt l’article relatif à cette attribution [1]  et ai voulu apprendre davantage sur le sujet en consultant le premier article[2] publié il y a 3 ans presque jour pour jour comme cela avait été remarqué, dans le même journal sous la plume du même auteur. J’ai été malheureusement surpris et déçu. Surpris par l’ambigüité du titre du premier. Curieusement tout ce titre est écrit dans les mêmes caractères, sans distinction entre l’annonce du contenu de l’article et le nom de l’auteur. Les deux sont  simplement séparés par 2 points. Cela laisse penser que c’est l’auteur lui-même qui est le Tunisien nominé pour ce prix; ce qui, après lecture du texte, n’est pas le cas. Les lecteurs qui ont l’habitude de se contenter de parcourir juste les titres ont été manifestement  trompés. Cette ambiguïté ne me paraît pas fortuite. Déçu par le fait que les 2 articles contiennent les mêmes sous-titres, ainsi que le même paragraphe et très souvent les mêmes phrases. A part quelques détails mineurs, la seule information nouvelle est relative à l’attribution de ce très prestigieux prix à notre compatriote Mongi Baouendi (toutes mes félicitations), le reste étant du ‘copier-coller’. Cela s’appelle de l’auto-plagiat qui est répréhensible et tout proche de son frère ainé, le plagiat, qui lui est franchement condamnable dans le domaine scientifique. J’ai dénoncé dans un premier article paru dans Nawaat en 2014 un cas d’auto-plagiat commis par un groupe de chimistes (en fait par le professeur responsable) à la Faculté des Sciences de Tunis. Malgré cela, ce collègue qui était le doyen à cette époque, a reçu du Conseil Scientifique de l’Institution, un avis favorable pour sa candidature à l’Eméritat. 

 On ne pouvait faire mieux pour cautionner une telle fraude. Cette décision du Conseil a été dénoncée en 2015 dans un deuxième article.

 A l’échelle internationale, le cas de plagiat le plus connu est celui de la ministre fédérale allemande de l’Éducation, Annette Schavan, qui a été démise de sa fonction et déchue de son titre de Docteur en 2013 à la suite d’un plagiat découvert dans la thèse qu’elle a soutenue 33 ans auparavant (voir Libération du 6 février 2013). L’éditeur de Leaders aurait pu se contenter de publier un simple paragraphe résumant le contenu du premier article et annonçant l’attribution de ce prix à Mongi Baouendi.

Par ailleurs, l’auteur signale (je cite) qu'”avec une poignée d’autres collègues tunisiens, nous avons essuyé les plâtres du Campus Universitaire au début des années 1960″. En réalité, il s’agit du milieu de ces années, car en 61-62 il était mon prof de Sciences Physiques en 4eme année Sciences 2 du lycée de garçons de Sfax. J’en garde des souvenirs indélébiles qui me donnent encore des frissons quand j’y pense, malgré mes 78 ans. 

Bref, il se trouve que je fais partie de cette poignée de jeunes tunisiens recrutés entre 65 et 75 pour assurer l’enseignement en amphi et construire, en principe, le socle scientifique du Pays et je m’en réjouis, mais après presque un demi-siècle de ce recrutement massif, quel en est le bilan aujourd’hui ? Force est de constater que le  résultat n’est pas à la hauteur de l’attente, en effet en chimie par exemple, seuls prés de la moitie des recrutés a la Faculté des Sciences de Tunis (F.S.T.) se sont battus corps et âme pour équiper des locaux en partant du sol et des murs, nus, encadrer plusieurs jeunes et enfin construire des équipes de recherche dignes de ce nom, et capables de publier des travaux de haut niveau dans des revues Internationales sans faire appel a l’assistance de l’étranger. Six équipes ont été ainsi constituées : 3 en chimie organique et 3 en chimie physique et inorganique. D’autres recrutés par contre, ont profité du système en se la coulant douce, se contentant d’assurer les quelques heures hebdomadaires de  cours, avec parfois de menues tâches administratives. D’autres enfin ont participé à leur manière à la construction de ce socle en réalisant quelques travaux sur place et en faisant appel à l’aide de laboratoires français, pour compléter ces travaux en vue de faire soutenir des thèses. Mais, n’étant pas solidement constituées, ces structures n’ont pas résisté au départ de leur chef et ont disparu dès que ce dernier a tourné définitivement le dos. De plus, étant dépendants de l’étranger, ces labos ne pouvaient produire qu’un nombre limité de thèses d’Etat et/ou N.R. (Nouveau Régime) souvent ne dépassant pas celui des doigts d’une main, alors que certains parmi les responsables  des équipes citées précédemment, en ont encadré et co-encadré plus d’une dizaine et publié plusieurs  dizaines d’articles dans des revues Internationales de haut niveau. Je ne connais pas en détails le bilan des autres équipes, par contre je connais celui de la mienne. Je n’en ai jamais parlé sauf avec mes anciens collaborateurs les plus proches  et me refuse encore de le faire pour des raisons évidentes. Le lecteur de bonne foi peut le comprendre et consulter les archives de la F.S.T. pour les thèses (je peux aussi lui en fournir la liste nominative) et les banques de données scientifiques, pour les publications (collecte en cours).

Le déroulement de mes souvenirs de 36 ans passés a la Faculté m’a permis de constater que le dévouement de ces pionniers pour la recherche était variable. Il y en avait ceux que l’on ne voyait sur les lieux de travail qu’occasionnellement, alors que certains, toujours les mêmes, étaient là régulièrement jusqu’a la fin de la journée. Toutefois deux cas extrêmes étaient devenus des légendes à un moment ou un autre et avaient fait jaser la communauté pendant quelque temps. Le premier est celui d’un collègue qui, pendant des mois, ne quittait  son labo que vers 21 heures. Cela se passait tous les jours y compris le dimanche (bravo), et le second celui d’un autre qui s’absentait souvent pour mission a l’étranger et se faisait remplacer en cours par ses assistants. Le nombre de ces missions était tellement élevé qu’une partie de la presse écrite nationale de l’époque s’était emparée du sujet (c’était autour des années 90).

En résume donc : en chimie seuls prés de la moitie des pionniers recrutés au cours de cette décennie à la F. S.T., ont constitué des équipes performantes. Quid des autres disciplines ? Je n’ai pas tous les détails, mais on peut raisonnablement penser que cela ne devrait pas être très différent, les mêmes causes produisant généralement, souvent les mêmes effets. Pour la plus grande Institution d’un Pays qui démarre dans le domaine des Sciences dites exactes, ce résultat n’est pas satisfaisant. Soit dit en passant, mises à part les mathématiques, les autres sciences ne sont pas rigoureusement exactes. Ceci est particulièrement vrai pour la biologie a cause de la variabilité du substrat qu’elle étudie, à savoir le vivant, mais c’est aussi vrai pour la chimie et la physique qui s’intéressent pourtant à la matière inerte. On oublie souvent que l’un des principes fondamentaux de  cette dernière est le principe d’incertitude de Heisenberg qui, des  1927 stipule que l’on ne peut pas toujours connaitre avec précision , simultanément la position et la quantité de mouvement (ou la vitesse) d’une particule. Avec ce principe, la rigourosité de l’exactitude de la physique a été ébranlée. Ce sont  finalement  des Sciences plus exactes que d’autres, telles que les sciences humaines, économiques, juridiques ou religieuses. Quoique ces dernières n’obéissent aucunement aux critères de base de la scientificité, que certains (شيوخ الإسلام و التنويريون) s’acharnent, en dépit du bon sens, a  coller a ces soi-disant sciences, par zèle ou par ignorance.

En revenant au sujet, je dirais que ce bilan pas très glorieux résulte du laisser-aller qui sévit encore à l’Université, mais surtout du mode de recrutement des pionniers et de l’absence de l’évaluation des chercheurs. En raison de la forte demande en enseignants en amphi a l’époque, les premiers candidats avaient été recrutés juste avec une thèse de Doctorat, sans aucune autre condition, certains même quelques mois avant la soutenance. Ce recrutement à tour de bras a conduit à un résultat très voisin de celui d’un jeu de cartes bicolores entre 2 joueurs qui tirent à tour de rôle une seule d’un tas de cartes éparpillées au hasard. A la fin du jeu, chacun d’eux se retrouve avec presque 50% des cartes de la couleur qu’il désire. Ainsi le département de chimie de la plus grande Institution Scientifique du Pays a fonctionné pendant des décennies avec une proportion non négligeable d’enseignants- chercheurs qui ne font pas ou presque pas de recherche. Certes on peut rétorquer l’argument, répété en boucle, du manque de moyens, mais ces derniers ont existe, parfois même en quantité très importante à une certaine époque, on ne peut pas le nier, il fallait toutefois se battre, certains l’ont fait et ont  réussi. Dans le cas de la chimie à la F.S.T., deux exemples peuvent être cités à ce sujet : le premier  concerne l’acquisition au profit des organiciens, d’un appareil de Résonance Magnétique Nucléaire (RMN) de dernier cri fonctionnant à l’azote liquide, et le second  est l’achat, au profit des thermodynamiciens d’un Microcalorimètre Calvet. Ces 2 appareils ont rendu de grands services à de nombreux chercheurs de Tunis et d’ailleurs. Je signale toutefois que la première demande que j’ai faite au Ministère pour l’acquisition du dernier remonte à 1981. Cette demande a été réitérée régulièrement pendant des années et ce n’est que 10 ans plus tard qu’elle a été satisfaite, grâce a la confiance accordée à l’équipe, par feu MM. Elgaied, Directeur General de la Recherche Scientifique (R.S.) à cette époque. Ce bijou est fonctionnel jusqu’a nos jours. Croyant fermement à l’avenir de la Science dans le Pays, MM.Elgaied, ainsi que feu Ezzeddine Makhlouf , le premier à occuper ce poste,  ont donné chacun à sa manière, un coup de pouce sans précédent a la R.S. Ils méritent un hommage national posthume.

Pour “bousculer” le manque d’intérêt, ou de motivation de certains pour la R.S., le Ministère a institué il y a quelques décennies une prime de rendement et d’encadrement qui ne devrait, en principe, être accordée qu’après avis favorable du conseil du département de l’Institution à laquelle appartient le Professeur concerne. Je me souviens des premières réunions annuelles sur ce sujet, du conseil de département de chimie à la F.S.T. où on avait accordé, malgré des réserves sur certains cas, un avis favorable même à ceux qui n’avaient encadré personne, ni publié un seul mot. Ce résultat était prévisible, tous les candidats à cette prime étaient juges et parties. Cette prime était vite devenue une simple augmentation de salaire, accordée intégralement à tous et on n’en parlait plus. Je me suis opposé dans l’un de mes précédents écrits, à la généralisation de cette prime, surtout dans son intégralité et m’y oppose toujours, estimant  que cela créerait une injustice vis-à-vis de ceux qui se sont décarcassés, et encouragerait les autres à faire durer le statuquo. Celui-ci a effectivement perduré jusqu’au départ à la retraite de toute cette génération. Mais mes convictions à ce sujet restent les mêmes : bénéficiant d’un des salaires les plus élevés de la Fonction Publique, nous n’avions pas le droit d’oublier ou de négliger une grande  partie de notre devoir vis-à-vis de ce pays en  faisant semblant de l’accomplir ou en ayant un pôle d’intérêt ailleurs. Quel exemple avons-nous donné aux générations futures? Et l’on se pose encore des questions sur les raisons de notre sous-développement. Notre retard me semble-t-il provient aussi du comportement “à la légère” d’une partie de l’élite vis-à-vis de notre pays malgré les grandes capacités dont elle dispose, qui se manifestent avec abnégation, uniquement hélas, au pays des autres. 

En conclusion, je dirais qu’il aurait fallu être plus vigilant des les premiers recrutements, en analysant sérieusement le cursus universitaire des candidats. Une évaluation régulière et rigoureuse de la production scientifique de tous au cours de leur carrière, ou au moins au cours des 15 premières années d’activité, aurait aussi évité à l’Université de se trouver en train de fonctionner pendant des décennies avec une proportion non négligeable d’enseignants-chercheurs qui ne croient pas à l’importance de la R.S. dans la Société en général, et/ou sont toujours tributaires de l’assistance de chercheurs européens ou américains.

L’indépendance scientifique est très importante pour un pays comme le nôtre, car elle contribue à développer chez les jeunes un sentiment de fierté et de confiance en soi, et la maitrise de la Science constitue pour tous un facteur de développement et l’un des piliers de base de l’Indépendance Nationale.


[1] Mongi Baouendi: Un Tunisien décroche le prix Nobel de chimie. Leaders, 04.10.2023.

[2] Mohamed Larbi Bouguerra: Un tunisien nomine pour le Nobel de chimie.  Leaders, 07.10.2020.

N.B.1. Ci-dessous les références de quelques-uns de mes précédents articles, se rapportant au sujet, cités par ordre chronologique :

1/ 1994. L’Université est victime de sa “jeunesse”, Réalités N°466, p. 31.

2/ 1995. Doit-on loger tous les Prof à la même enseigne? Réalités, N° 518, p. 38.

3/ 1996. Évaluation de l’enseignement et de la recherche, L’Observateur, N°159, p. 22.

4/ 1999. Essabah حول واقع البحث العلمي و علاقته بالإدارة.الصباح بتاريخ 29 اوت 1999 ص. 3.

5/ 2008. L’Université doit tirer les leçons du passé, Réalités N°1196, p.50.

N.B.2. Je remercie un ami et ancien collègue (il se reconnaitra) pour les remarques pertinentes qu’il m’a communiquées après lecture d’une des versions précédentes.