La nouvelle a fait des gorges chaudes : le ministère tunisien de la Culture pourrait céder son siège emblématique de la Kasbah au ministère de la Défense nationale. Simple question logistique ? Affaire de béton ? Non. Cette décision est avant tout symbolique : elle illustre un État qui semble compter davantage sur les bottes des soldats que sur les esprits pour redresser le pays. Et ce sont les acteurs du secteur culturel qui tirent la sonnette d’alarme. Au premier rang, la Fédération Générale de la Culture, relevant de l’Union générale tunisienne du travail (UGTT).

Dans un communiqué publié le 16 janvier, le syndicat déclare suivre avec « une grande inquiétude et un vif étonnement » les informations circulant sur la demande d’évacuation du siège du ministère des Affaires culturelles au profit du ministère de la Défense nationale. Selon la Fédération, cette décision causerait des préjudices « au service public culturel » « sans proposer d’alternatives claires garantissant sa continuité et son bon fonctionnement ».

Tout en affirmant respecter « les prérogatives souveraines de l’État », la Fédération rappelle que « le siège du ministère de la Culture est un symbole national majeur ». Toute remise en cause de ce lieu, sans plan de relocalisation précis, menace directement la stabilité du secteur et les droits du personnel. Une telle mesure risquerait de désorganiser l’administration centrale et de pénaliser lourdement les acteurs culturels ainsi que les agents, notamment en matière de logistique et de transport, lit-on dans le communiqué.

Le siège du ministère des Affaires culturelles tunisien – Page FB officielle du ministère

La Fédération insiste : la culture est un fondement de la modernité nationale, pas une variable d’ajustement. Aucune décision d’envergure ne peut être prise sans une vision globale qui préserve les acquis du secteur. Ce projet risque de paralyser l’appareil administratif et de porter atteinte aux droits des intellectuels et des cadres, apparaissant comme l’aboutissement inacceptable d’une politique de délaissement de la culture.

Par conséquent, la Fédération Générale de la Culture exige l’annulation immédiate de la procédure d’évacuation, tant qu’une alternative viable n’a pas été proposée. Pour elle, le futur local devra impérativement préserver les droits du personnel et la dignité de la mission nationale du ministère. Elle réclame également plus de transparence de la part des autorités, qui devraient clarifier officiellement les motivations réelles de cette mesure et ses répercussions à long terme.

Cette demande est également réitérée par le syndicat de base des agents et cadres du ministère des Affaires culturelles, du Syndicat tunisien des professions musicales et assimilées, du Syndicat indépendant des réalisateurs-producteurs, de l’Union des éditeurs tunisiens et l’Union des écrivains tunisiens.

Des personnalités du secteur culturel se sont également exprimées, à l’instar de l’universitaire Raja Ben Slama, ancienne directrice de la Bibliothèque nationale.

« Comment un citoyen ou une citoyenne de ce pays peut-il accepter une décision telle que l’évacuation par le ministère des Affaires culturelles de son siège au profit d’un autre ministère ? Selon quelle logique ? Pour quelle cause ? Comment pensent-ils ? », s’interroge-t-elle sur son compte Facebook.

Et elle renchérit :

Quiconque connaît l’histoire de ce ministère, quiconque saisit la portée de la Kasbah, le sens de la Médina, la valeur de la mémoire et de l’histoire, et ce que signifie l’âme d’une nation ; quiconque comprend que la ressource la plus authentique de ce pays est sa culture, son histoire, sa civilisation et son patrimoine, même si tout cela reste déprécié à cause du mépris envers la culture et de politiques technocratiques hégémoniques et bornées — quiconque comprend tout cela ne pourra accepter cette décision. Je la considère comme une tragédie de plus parmi celles que le pays a connues ces dernières années.

Elle se dresse comme un rempart contre cette décision : « Je me ferai bouclier humain pour faire barrage à une décision que je juge injuste et méprisante envers notre bien le plus précieux : la culture », lance-t-elle.

Depuis, une pétition circule sur les réseaux sociaux, appelant à l’arrêt immédiat des procédures de transfert du siège du ministère des Affaires culturelles. « Nous, soussignés, agents et cadres du ministère des Affaires culturelles, intellectuels, acteurs culturels et citoyens concernés par la chose culturelle, exprimons notre vive protestation contre la décision de transférer le siège du ministère des Affaires culturelles, compte tenu de la valeur symbolique, historique et fonctionnelle que revêt ce lieu pour les politiques culturelles nationales », lit-on dans le texte de la pétition.

La culture : un enjeu politique

Cette polémique s’inscrit dans la continuité d’une politique publique qui fait de la culture le parent pauvre au niveau des finances de l’État. En témoigne l’écart abyssal entre les budgets des deux ministères : le budget 2026 du ministère des Affaires culturelles est fixé à environ 461 millions de dinars (MDT), contre 6,322 milliards de dinars (MDT) pour la Défense. L’écart est flagrant. Aussi flagrant que le mépris accordé à la culture par le régime en place.

Le président de la République n’a pas manqué de donner sa vision de la culture. Selon lui, un domaine qui devrait puiser sa valeur dans la liberté, dont l’ossature est la transgression, doit être guidé par les directives officielles. « La guerre de libération » proclamée par Kais Saied, « au nom de la volonté populaire », s’étend aussi à la culture.

Devant la ministre des Affaires culturelles, Amina Srarfi, figée sur sa chaise, il proclame que : 

tous les festivals doivent s’inscrire dans cette guerre et dans le cadre des positions de principe de l’État tunisien, émanant de la volonté libre du peuple tunisien. Il n’y a pas de place, dans ce cadre, pour ceux qui ne partagent pas ses positions fondamentales.

5 novembre 2024 Carthage – Le président de la République, Kais Saied reçoit Amina Srarfi, ministre des Affaires culturelles – Présidence de la République FB.

Le chef de l’État n’hésite pas à s’immiscer dans les Journées cinématographiques de Carthage (JCC), qu’il entend « dédier aux œuvres cinématographiques engagées en faveur des luttes pour la liberté et les causes justes ».

 Ce n’est pas la première fois que Saied interfère dans la direction des JCC. En 2022, il a reçu la ministre des Affaires culturelles de l’époque, Hayet Ketat Guermazi, pour exprimer son mécontentement face à certains aspects des JCC, affirmant que celles-ci « ont dévié des objectifs qui lui sont fixés ».

En octobre 2023, une décision ministérielle inattendue avait entraîné l’annulation totale des JCC, à seulement quelques jours de leur lancement, « par solidarité envers le peuple palestinien ».

Les objectifs évoqués par Saied semblent ainsi ignorer ce que l’art peut accomplir : rendre leur humanité aux victimes de l’horreur. Elles cessent alors d’être de simples chiffres, de froides statistiques. Le film La Voix de Hind Rajab en est une illustration.

Mais le scandale de la dernière édition des JCC reste le plus emblématique. L’annonce a fusée à quelques heures de la clôture : les jurés seront écartés de leur rôle public, leurs motivations ne seront pas rendues publiques et les prix seront remis par d’autres personnes. La messe est dite : certaines voix sont sommées de se taire.

La gestion chaotique du secteur alimente les soupçons de corruption, aggravant la précarité des artistes. Tandis que des syndicalistes sont révoqués, après signalement de dossiers de corruption. Quant aux réformes structurelles, elles tardent à voir le jour.

Une culture sous uniforme

Kais Saied ne cesse de marteler le principe de la liberté de pensée. Une liberté qui se heurte au décret-loi 54. Critiquer la politique du régime devient un acte dangereux : prison, intimidation politico-judiciaire, lynchage médiatique.

La liberté de pensée, ossature de la culture, se heurte ainsi à la logique autoritaire et militaire. Le ministère de la Défense à la place du ministère de la Culture apparaît comme un projet orwellien. La parole est mise au garde-à-vous, la pensée marche au pas, sous l’œil du soldat.

Dans le roman « 1984 » de George Orwell, O’Brien n’est pas seulement un agent de violence : il est le soldat idéologique qui remplace la culture par la doctrine. Il incarne la militarisation permanente de la société, la surveillance, l’ordre, la propagande.

21 décembre 2025. La ministre des Affaires culturelles, Amina Srarfi, assiste à la cérémonie de clôture des JCC – Ministère des Affaires culturelles FB

Comme O’Brien, Saied agit avec méthode, revêtu de la posture du cultivé. La culture, autrefois espace de pluralité et de contradiction, est remplacée par une orthopraxie intellectuelle où l’obéissance tient lieu de pensée.

 Comme lui, la liberté de pensée devient vacante. Comme lui, la torture n’est pas pour punir mais pour enseigner : l’emprisonnement de certains influenceurs pour atteinte aux bonnes mœurs n’est pas de l’oppression, mais une leçon, selon l’un des suppôts du régime, Riadh Jrad. Une autre figure orwellienne, au sens saidien, est celle du gardien moral ou religieux.

Comme O’Brien, les nouveaux visages de l’autoritarisme culturel maîtrisent le langage : ils invoquent la liberté pour mieux la restreindre, la souveraineté pour imposer le mutisme.

Saied l’a dit :

La révolution ne se réalisera pas seulement par une nouvelle législation, mais par une révolution de la culture et, en particulier, au sein de l’administration.

La police et la justice ne sont que le sommet de l’iceberg. Le pilier réel du système est la mainmise sur le récit national. L’autorité ne se limite pas à la force brute : elle s’impose en garantissant la morale publique et la cohésion du pays, rendant toute contestation illégitime.

Artistes, journalistes, chercheurs et écrivains ne sont pas toujours censurés frontalement. Ils sont disqualifiés, accusés d’irresponsabilité, de provocation ou de menace pour l’unité nationale et les « valeurs ». La culture est tolérée tant qu’elle ne dérange pas l’ordre, tant qu’elle reste décorative, patrimoniale ou consensuelle.

À l’image d’O’Brien, les nouveaux visages de l’autoritarisme culturel manient la rhétorique comme une arme de contrôle : ils parlent de liberté pour mieux la restreindre, de souveraineté pour imposer le silence.