« Promis le ciel » est un film d’Erige Sehiri dont le sujet et la problématique portent sur la migration subsaharienne et la situation des migrants en Tunisie. Je suis allée le voir sans avoir lu aucun retour ; je voulais me laisser porter par l’histoire, le jeu des actrices et la réalisation.
Je m’attendais à un récit frontal sur les violences et le racisme subis par les migrants. Mais très vite, la subtilité et l’approche intimiste de la réalisatrice m’ont fait comprendre que ce film ne cherche pas à tout montrer. Il nous plonge dans le quotidien de trois femmes migrantes, chacune avec son parcours et sa situation administrative mais toutes les trois suspendues à la même incertitude et en proie à la même angoisse. La réalisatrice a choisi un angle intimiste et privilégié l’aspect sensoriel dans sa manière de raconter leur histoire, celle de leur entourage et de leur communauté.
Ces migrants forment une société propre sur une terre qui les rejette. La présence dans leur vie, légère, de quelques Tunisiens qui ne partagent ni leur couleur, ni leur culture, ni leur langue, redonne un peu d’espoir en l’humanité. Cette société, au sein d’une autre société qui ne veut pas d’elle, se construit dans la marge, contrainte à une stratégie de survie impuissante à résoudre les problèmes de ses membres, mais qui leur donne un peu la force de continuer et d’espérer.
La proximité avec certains Tunisiens, eux aussi marginaux dans leur propre société, comme Foued, dont l’histoire se croise avec celle de Naney, est particulièrement marquante. Tous deux sont séparés de leurs enfants. Foued n’a qu’une photo de sa fille restée en France et Naney n’a vu la sienne depuis trois ans que sur un écran lors d’appels audiovisuels. Foued fuit sa société et se réfugie dans celle de Naney dont l’amitié lui apporte une forme de consolation.
Le propriétaire de la maison louée à ces trois femmes, manifeste un humanisme ambigu car il tire profit de leur fragilité. Il ne remplit pas ses devoirs de propriétaire, se dispense de l’entretien de la canalisation de la cuisine, élément indispensable pour une hygiène et un habitat dignes.
Kenza, fillette survivante du naufrage d’un navire traversant clandestinement vers l’Europe, est adoptée par ces trois femmes. On ne connaît pas sa date d’anniversaire, et elle n’a plus son nom de naissance. On lui a donné un prénom qui sonne tunisien dans l’espoir de faciliter son intégration dans ce pays qui les rejette toutes et tous.
Le titre du film en arabe « Ciel sans terre » porte le sens de toute l’histoire et raconte à lui seul la condition de tous les migrants : ils et elles sont suspendu·e·s, et cette suspension est une violence subtile mais considérable. C’est une violence qui retire le sol sous les pieds, désoriente le corps, empêche toute stabilité et tout ancrage. Elle n’écrase pas, elle fait flotter, et c’est peut-être plus cruel encore. Le flou dans certaines images du film est l’expression de l’incertitude qui domine leur vie en Tunisie et leur devenir.
Une séquence particulièrement forte m’a bouleversée : celle où ces femmes décident de ne plus garder la petite fille et de la confier à une organisation tunisienne afin qu’elle la prenne en charge. Marie la pasteure lui explique, sur le trajet, qu’elle sera désormais sous la protection des autorités compétentes. L’enfant écoute, accepte, puis s’endort profondément. Si jeune, elle est déjà fatiguée du déracinement, des ruptures, des déplacements incessants. Elle fuit dans les bras de Morphée, cherchant une forme d’anesthésie à ses douleurs.
La scène de la rafle et de l’arrestation de l’étudiante pourrait paraître banale. Pourtant, la question de l’agent de police, « Qu’est-ce que tu es venue faire en Tunisie ? », et la réponse de l’étudiante, jugée insuffisante, impriment à la scène une violence extrême. Il n’y a pas d’agression physique, mais une grande violence symbolique dans cette attitude qui réduit un être humain à un danger menaçant une société obsédée par l’idée de préserver une pureté et une homogénéité supposées. La sobriété de la mise en scène qui accompagne le personnage de façon sensible souligne le caractère insupportable de cette violence verbale ressentie dans la chair.
C’est l’un des points forts du film : montrer la réalité à travers des images qui portent en elles un vécu migrant complexe et profondément douloureux. Le distributeur automatique qui avale la carte bancaire de Marie, comme la mer avale les corps de ceux qui espèrent une vie économique meilleure, est une métaphore puissante.
C’est un film qui nous met face à nous-mêmes. Il est un miroir qui reflète notre image la plus laide. Il nous impose de regarder notre propre brutalité, une brutalité que nous dénonçons chez les autres. « Promis le ciel » est un film profondément humain. Et c’est précisément cette humanité qui en fait un film politique par excellence. En racontant des vies suspendues, des corps en attente et des existences marginalisées, il interroge nos sociétés, nos frontières et nos responsabilités. Sans jamais imposer un discours, il nous confronte à notre propre position face à l’injustice.




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