Diffusée entre 1995 et 1996 sur Tunisie 7, Dhayaât Mahrouss occupe une place singulière dans l’imaginaire collectif tunisien, particulièrement auprès de la génération ayant grandi dans les années 1990, correspondant à la partie la plus jeune de la génération Y (Millennials). À première vue, la série pourrait n’apparaître que comme un simple programme pour enfants : un village peuplé d’animaux anthropomorphes masqués, 61 épisodes courts, une chanson populaire, un humour volontairement simple et burlesque, et des morales explicites. Cependant, la réduire à ce seul registre reviendrait à passer à côté de sa portée symbolique et sociale, que notre regard d’adulte est aujourd’hui capable de saisir.
Produit en collaboration avec la télévision tunisienne, le programme s’apparente à une fable populaire profondément enracinée dans l’oralité tunisienne. Le rire, la ruse et le conflit y deviennent des vecteurs de transmission de valeurs collectives, révélant une société en miniature où se dessinent tensions, compromis, excès et mécanismes de régulation sociale propres à la vie villageoise. La série accompagne ainsi la génération des années 1990 dans un double temps : celui de l’enfance, où l’on s’amuse et s’identifie aux personnages, et celui de l’adulte, où les mêmes épisodes offrent une lecture sociale et symbolique, réflexive sur les rapports humains, les hiérarchies et les codes communautaires.
Le symbolisme de Dhayaât Mahrouss
L’univers de la série repose sur des personnages anthropomorphes incarnant des archétypes sociaux tunisiens. Chaque animal, par ses traits exagérés, devient un miroir caricatural mais reconnaissable des comportements humains, s’inscrivant dans la tradition de la fable morale.
- Mahrous, le chat espiègle, incarne la débrouillardise populaire : curieux, malicieux, parfois paresseux ou tenté par la facilité, il échoue presque toujours avant d’apprendre sa leçon. Il symbolise une intelligence pratique, imparfaite mais créative, jamais totalement condamnée par la narration.
- Nemroud, le tigre colérique, représente l’autorité impulsive : chef autoproclamé, prompt à la colère, bagarreur mais rarement injuste.
- Tha3eloub et Tha3louba, le renard et sa complice, incarnent la ruse et la malhonnêteté, systématiquement punies par l’échec.
- Merjan, l’âne, figure centrale et discrète, symbolise la sagesse rurale et ancestrale. Patient, calme et modeste, il intervient comme médiateur lorsque le chaos menace l’équilibre du village, corrigeant l’image négative traditionnellement associée à cet animal.
Deux personnages féminins sont assignés à la sphère domestique, témoignant d’une représentation patriarcale des villages ruraux des années 1990 :
- Arnouba, incarnant la curiosité innocente et la bienveillance, tempère les tensions par sa gentillesse et son absence de jugement.
- Nsnoussa, figure féminine complice souvent associée à Mahrous, se distingue par son attention à sa beauté, à travers le maquillage et les parures, reflétant les normes esthétiques et genrées de l’époque.
D’autres personnages viennent compléter cette galerie, construisant une microsociété où les défauts ne sont jamais niés mais intégrés dans une dynamique collective, révélant à la fois la complexité des relations humaines et l’humour qui caractérise le village.
Le double regard de l’enfant et de l’adulte
La télévision tunisienne, avec des programmes comme Dhayaât Mahrouss, reste gravée dans la mémoire des enfants des années 1990. Elle ne se limite pas à divertir : elle transmet des valeurs, des habitudes et des façons d’être. Ces histoires, simples et accessibles, deviennent un langage commun et des repères qui façonnent toute une génération. Sans que l’on s’en rende compte, elles créent un lien entre les individus et une mémoire partagée qui dure au-delà des années.
Pour l’enfant, la série est immédiate, intime, sans voile critique. Il pénètre le village comme dans un monde familier : les couleurs, la chanson, la répétition des intrigues et l’humour burlesque deviennent des repères sûrs. Les personnages ne sont plus seulement fictifs ; ils se tiennent à la frontière du réel et de l’imaginaire, accompagnant, consolant et nommant l’inconfort des émotions. Le désordre survient, mais il est toujours réparé. Le conflit se dénoue, et l’enfant apprend, sans le savoir, que les tensions ne sont jamais définitives, que le collectif contient ce qui menace de s’effondrer.
À l’âge adulte, le regard change. L’émerveillement de la première rencontre se transforme en lucidité : on perçoit les mécanismes sous-jacents, les conflits répétitifs, les figures d’autorité ridiculisées, la ruse isolée punie et le pardon qui s’effectue presque mécaniquement. Ce qui était une comédie devient une métaphore de la société, une leçon discrète sur le compromis, la régulation et parfois la résignation. L’humour y joue un rôle essentiel : il détourne les pulsions agressives, neutralise les excès individuels et pacifie les tensions communautaires. Le rire devient ainsi un moyen de dire l’insupportable sans le briser, un acte de sublimation collective.
En ce sens, Dhayaât Mahrouss cesse d’être un simple programme : il devient un objet culturel reliant mémoire et émotion, apprentissage et observation, marquant profondément la génération tunisienne des années 1990. Dans ce village fictif, la vie se déploie avec ses conflits et ses réparations, et, peut-être, nous y retrouvons un peu de notre propre humanité.
Transmission de la valeur du pardon et de la cohabitation pacifique
Contrairement à l’usage réducteur qui en est fait dans le langage populaire et, aujourd’hui, sur les réseaux sociaux, où Dhayaât Mahrouss est parfois présenté comme une référence au chaos ou à l’irresponsabilité, la série ne glorifie ni l’un ni l’autre. Les personnages, de nature différente et aux tempéraments opposés, vivaient ensemble sans exclusion durable ni violence irréversible. Les conflits étaient constants mais jamais destructeurs : la ruse était punie sans humiliation, la colère contenue, et l’erreur ouvrait presque toujours la voie au pardon.
La structure de la série garantissait un retour à l’équilibre : chacun retrouvait sa place dans le groupe, non pour sa perfection, mais parce qu’il était reconnu dans son rôle. Dans ce simple retour à l’ordre se transmettaient des valeurs tacites : Compromis, solidarité. Une véritable catharsis se jouait discrètement, à l’abri du tumulte du monde.
La série enseignait à vivre ensemble malgré les différences, à transformer la tension en lien, à préserver l’équilibre fragile du collectif. Le pardon était au cœur de cet apprentissage. L’imprudence de Mahrous troublait l’ordre du village, ses ruses fatiguaient les autres, mais rien n’était irréparable : la communauté lui pardonnait, non par faiblesse, mais parce que vivre ensemble exige parfois de dépasser la faute.
Les enfants, spectateurs, apprenaient ce pardon avec eux. L’épisode se terminait, le conflit se taisait, et Mahrous restait imparfait, accepté. La répétition tranquille transmettait une leçon discrète, sans discours ni morale : le lien humain vaut plus que l’erreur, et le pardon est parfois la seule manière de continuer à vivre.
Comme le rappelle le poète Alden Nowlan, ‘’ le jour où l’enfant réalise que tous les adultes sont imparfaits, il devient adolescent ; le jour où il leur pardonne, il devient adulte ; et le jour où il se pardonne à lui-même, il devient sage ’’. La philosophe Hannah Arendt complète cette idée : ‘’Le pardon est la clé de l’action et de la liberté’’.
Ce miracle, ce village imaginaire le répétait épisode après épisode, avec la simplicité des gestes ordinaires et la force tranquille d’un monde que l’on croit tenir entre ses mains…
Quand la télévision s’éteignait et que le village de Mahrouss disparaissait, la leçon persistait : l’humour, le pardon, le respect et la cohabitation pacifique, même dans le chaos, restent les piliers qui permettent à une société de se relever et de grandir …




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