Malgré son interruption à mi-chemin et son retour au point de départ, la caravane terrestre de la résistance a été une expérience unique en son genre. Elle a servi de test de la capacité humaine à effacer les frontières pour défendre les causes justes. Composé d’environ 1 500 participants et 20 bus, le convoi s’apprêtait à démarrer de Tunis vers le passage de Rafah, entre l’Égypte et Gaza occupée et assiégée, afin de briser le blocus imposé par le régime d’apartheid sioniste et ses alliés dans la guerre génocidaire qu’ils menaient contre les Palestiniens.
En ce matin du 9 juin 2025, l’avenue Mohammed V, artère principale de Tunis, offrait un paysage différent. La rue, habituellement animée par la cadence accélérée des pas des travailleurs et des employés et le vrombissement des voitures, semblait se préparer à un autre genre d’animation. Devant les bus alignés le long du trottoir, des drapeaux palestiniens flottaient, des valises, des banderoles, des gilets et des appareils photo de journalistes s’entassaient sans discontinuer. La lumière s’insinuait lentement vers les visages et les gilets, révélant l’identité des différents groupes : des syndicalistes avec leurs casquettes et leurs gilets habituels, des médecins et des personnels médicaux, des étudiants, des avocats, des travailleurs, des retraités et des jeunes des deux sexes. Loin de former un public homogène, les participants représentaient une mosaïque sociale qui résumait presque à elle seule le pays sur un seul quai.
Ce matin-là, les frontières politiques, partisanes et idéologiques s’étaient dissipées. Elles laissaient place à un large consensus humain autour du droit des Palestiniens et du rejet du blocus, reconnu comme une violation flagrante de la dignité humaine et du droit international. La rue semblait alors se transformer en un espace public retrouvant sa vocation originelle, où des personnes issues de différents horizons se réunissaient, non pas pour contester leurs différences, mais pour défendre une cause juste et voler au secours d’un peuple opprimé qu’on exterminait sous les yeux du monde entier. Ce moment n’a pas effacé les frontières morales, mais les a replacées dans un contexte plus large où la diversité devient une force lorsqu’elle se joint au principe de justice.
De l’autre côté des bus, des rondes humaines se sont formées pour un dernier salut avant le départ du convoi. Une longue étreinte, des mères qui dissimulent leur inquiétude légitime derrière des mots et des prières, des amis qui prennent des photos furtives, avant que le cortège ne se mette en branle, et des enfants qui agitent leurs petites mains, sans comprendre tout à fait ce que signifiait un blocus, mais conscients de la gravité de l’instant.

Une cause transfrontalière
La cause palestinienne reste, à ne point en douter, celle qui a le plus profondément marqué des générations de Tunisiens. Une cause qui dépasse les frontières géographiques et historiques, qui ne s’oublie pas avec le temps, devenue le miroir de la conscience des peuples libres. Chaque fois que le siège sur Gaza s’accentue ou que l’agression se déchaine, les peuples libres tentent de se soulever, transcendant les frontières géographiques et linguistiques pour prouver que la Palestine n’est pas seule.
Lorsque le convoi a quitté la périphérie de Tunis et s’est engagé sur les routes du pays, l’équipée commençait à prendre localement une autre dimension, tout aussi émouvante que celle de la grande traversée vers les territoires palestiniens. De la capitale à Sousse, puis à Sfax et aux villes du Sud, les bus traversaient des gouvernorats aux traditions et coutumes différentes, mais recevaient le même accueil en liesse à leur entrée dans chaque région. Aux entrées des villes, des citoyens se sont spontanément alignés, certains sont venus en voiture pour accompagner le convoi sur plusieurs kilomètres, d’autres se sont contentés d’attendre au bord de la route, hissant des drapeaux ou leurs téléphones pour immortaliser l’instant. L’accueil n’était pas du tout organisé. L’annonce de l’arrivée du convoi sur les lieux semblait avoir réveillé chez les gens l’envie d’y prendre part, ne serait-ce que par une présence symbolique aux côtés des participants.
Les slogans et les chants résonnaient dans les oreilles des participants, atténuant ainsi leur appréhension face au périlleux périple qui les attendait. On entendait parfois la voix d’un vieil homme s’approchant d’un des bus et prononçant des mots simples traduisant l’union qui régnait entre les participants, ou une jeune femme brandissant une banderole, ou encore les youyous des femmes du Sud et les sourires des enfants qui vivaient là des moments qui resteront gravés dans leur mémoire.
Des dizaines de membres des groupes ultras tunisiens, contrairement à leur habitude, se sont joints au cortège, marchant côte à côte, déployant des drapeaux palestiniens et scandant d’une seule voix les mêmes slogans. Ces jeunes, qui ont toujours soutenu la cause depuis les tribunes des stades à travers des Tifos artistiques, ont décidé aujourd’hui de participer ensemble à la caravane, mettant en veille leurs rivalités et les différends qui les séparaient.
Un de ces jeunes ultras s’exprime à ce sujet :
Ce voyage n’est pas seulement un trajet à parcourir, c’est un test de notre capacité à dépasser nos anciennes divergences et à découvrir que la solidarité ne connaît pas de frontières, et que l’amour de la justice nous unit malgré tout ce qui nous a séparés auparavant.
Cet esprit positif au sein du convoi grandissait à chaque heure et à chaque kilomètre parcouru, galvanisé par l’accueil chaleureux qui était réservé à la caravane d’un gouvernorat à l’autre, tranchant avec les discours régionalistes qui refont surface chaque fois que le pays est confronté à des crises sociales et économiques. La route, souvent présentée comme séparant le centre des périphéries, apparait désormais comme celle reliant les différentes régions. Et les différences de dialectes et de coutumes, qui servaient auparavant à classer et à discriminer les populations, sont désormais considérées comme un signe de richesse dans un même paysage uni et solidaire.
En progressant vers le Sud, la caravane redécouvrait le pays et le redéfinissait, non pas comme un territoire géographique divisé en zones d’influence ou d’équilibres politiques, mais comme un ensemble uni autour d’un objectif qui transcendait les calculs de position, mettant à l’épreuve la capacité d’une société, tiraillée par les slogans politiques, à s’accorder sur le soutien à la cause de la libération et de l’autodétermination.

Ouest libyen : la solidarité efface les divisions
A quelques encablures du poste-frontière de Ras Jedir, la route laissait progressivement apparaitre une ville qui ne ressemble à aucune autre. Ben Guerdane ressemble davantage à un territoire autonome régi par des lois coutumières. C’est une ville qui s’est construite au rythme des mouvements humains et commerciaux. Des marchandises s’entassent sur les trottoirs, devant les magasins encombrés. Tandis que les échanges paraissent incessants aux bureaux de change, hors de tout système bancaire. La ville est cernée de points de contrôle de la police et de l’armée qui nous ramènent à la réalité et nous rappellent l’attaque ratée de Daech contre la ville, il y a dix ans.
Au poste frontalier de Ras Jedir, le convoi entre dans un espace différent, régi davantage par les procédures et les dispositions réglementaires que par les échanges. Le passage a été globalement calme, même s’il a pris plusieurs heures en raison du grand nombre de participants et de la diversité des moyens de transport (voitures, bus et camions d’accompagnement). Les formalités ont été réglées selon les procédures d’usage, sans complications supplémentaires ni retards injustifiés.
Devant la lenteur de la progression entre les deux poste-frontière, tunisien et libyen, et la longue attente, les participants se mettaient à échanger à voix basse, comme s’ils évitaient de réveiller des soupçons dans une marche vers l’inconnu. Sur les visages se lisaient l’appréhension de ce qui les attendait au-delà des frontières, dans un pays où la majorité des participants à la caravane se rendaient pour la première fois, avec dans leur mémoire collective des images de tensions, de luttes fratricides et des nouvelles des affrontements qui s’étaient multipliés ces dernières années. La peur n’était pas affichée, mais elle était perceptible dans le timbre de la voix et dans les questions récurrentes sur l’itinéraire, les villes traversées et la situation sécuritaire qui y prévalait. Ces appréhensions étaient atténuées par des tentatives mutuelles de se rassurer et par une volonté inébranlable de poursuivre le voyage malgré l’incertitude qui l’entourait.
Nous avons traversé la frontière libyenne, dans un moment de communion et d’euphorie. L’ouest de la Libye, qui a connu ces dernières années des événements tragiques et des conflits tribaux et politiques meurtriers, nous a accueillis cette fois-ci les bras grands ouverts.

Alors que nous traversons les villes libyennes, Abdelhamid, un jeune Libyen originaire de la région de Misrata qui a décidé de se joindre à la caravane et de poursuivre le voyage avec elle, nous interpelle : « Regardez ! Ces villes qui étaient déchirés par des conflits se mettent aujourd’hui d‘accord pour soutenir la cause et accueillir leurs hôtes. » Ces mots résument bien la situation et confirment que la caravane ne traversait pas seulement un territoire géographique, mais aussi un espace symbolique qui a redéfini les priorités et fait de la solidarité avec la Palestine une force fédératrice qui transcende tous les clivages.
La caravane n’a pas seulement brisé le blocus géographique imposé à Gaza, mais a également brisé les frontières symboliques entre les peuples eux-mêmes, entre les régions et les villes, ainsi que les rivalités alimentées par la course au pouvoir entre différentes factions. Cette scène confirmait une vérité : lorsque les peuples s’unissent autour d’une cause juste, les divergences politiques sont reléguées au second plan et les frontières symboliques perdent leur sens. Chaque acclamation et chaque banderole hissée témoignaient de cette capacité intrinsèque à recréer une communion dans un espace totalement morcelé et atomisé.
Un seul pays et un seul peuple séparés par des frontières
Le vendredi 13 juin 2025, nous sommes arrivés aux portes de la ville de Syrte. Les bus se sont arrêtés à un point de contrôle impromptu, mis en place par les forces de l’Est de la Libye. Il n’y avait pas d’infrastructures administratives ni d’aire de repos, comme celles que les voyageurs ont l’habitude de croiser aux frontières, aux entrées des villes ou aux points de contrôle. Un poste frontalier aussi virtuel que complexe entre l’est et l’ouest de la Libye, délimitant l’influence des forces en conflit entre l’ouest et l’est du pays, des frontières politiques et idéologiques qui divisent en deux un même peuple. Ce fut un moment difficile où les participants ont pris conscience que les frontières n’étaient pas seulement celles qui étaient tracées sur les cartes, mais aussi celles qui sont créées par des schismes politique et la course au pouvoir.
Après avoir constaté l’impossibilité d’avancer vers Syrte, et face au refus des autorités locales de laisser passer le convoi dans l’est de la Libye vers la frontière égyptienne, les participants ont installé un campement en plein air, au bord de la route, dans un petit périmètre encerclé par les forces de l’est de la Libye avec des barrières, pour empêcher toute personne d’entrer ou de sortir librement. Le choix du lieu semblait avoir été bien étudié : il s’agit d’une région désertique, coupée de tous les réseaux téléphoniques et d’Internet. Aucune de nos tentatives de transmission en direct ou de publication sur les réseaux sociaux n’ont abouti. Comme si le monde s’était tout d’un coup éclipsé derrière des murs invisibles.

Sous un soleil de plomb, la fatigue commençait à se lire sur les visages des participants, et ce n’était pas seulement la fatigue physique qui pesait sur nous. Les rares informations qui nous parvenaient faisaient état de l’impossibilité pour les autorités de l’est de la Libye d’autoriser le passage du bus pour des raisons de sécurité « stratégique », dit-on. Au même moment, de vastes campagnes de soutien étaient lancées sur les réseaux sociaux, et des pressions étaient exercées sur les autorités locales et l’Égypte pour faciliter le passage du convoi et ne pas l’intercepter. A partir de là, un slogan s’était imposé, considérant le point d’arrêt de la caravane comme « le début des frontières réelles de l’occupation israélienne ».
L’esprit collectif qui s’est développé entre les participants au camp a eu raison des différences d’âge, de nationalité et d’idéologie, chacun partageant une partie de son énergie ou de sa nourriture. Les participants venus de Tunisie, d’Algérie, de Libye, de Mauritanie et même certains Palestiniens résidant en Libye qui accompagnaient la caravane, se sont assis ensemble par terre pour échanger des histoires et se réconforter mutuellement pour vaincre l’angoisse et la peur qui les étreignaient. Tous trouvaient leur consolation dans l’idée que la caravane leur a permis, malgré tout, de tester leur capacité à briser leurs barrières intérieures, et aplanir leurs divergences politiques, sociales et même culturelles, dans un espace géographique aussi réduit et encerclé. Des voix n’arrêtaient pas, dans les discussions et les briefings, de réitérer l’appel à la cohésion et à éviter tout discours ou comportement susceptible de diviser les gens et de rompre leur union.

Comble du paradoxe, notre convoi, dont le but était de briser le siège, se retrouvait lui-même assiégé. Les forces armées qui ont encerclé les lieux sont vite montés d’un cran, et ont procédé à des agressions et à des arrestations de plusieurs participants. Quant à la délégation qui représentait la caravane pour négocier la poursuite du voyage, elle a été victime de menaces, de provocations et même de violence. C’est alors que la caravane a décidé de rebrousser chemin après s’être assurée que toutes les personnes arrêtées étaient libérées et en bonne santé.
Le dépit sur les visages des participants libyens en particulier résumait toute la situation. Ils ne s’imaginaient sans doute pas que les rivalités politiques entre l’Est et l’Ouest pouvaient en arriver là, où de nouvelles frontières, fictives, allaient séparer les fils et les filles d’un même peuple à l’intérieur même de leur patrie. La caravane, qui avait franchi sans encombre la frontière tuniso-libyenne, s’est heurtée à des frontières plus dures, tracées par des seigneurs de guerre.
La caravane a pris le chemin du retour, mais les esprits n’ont pas cédé au défaitisme ni au désespoir. Au contraire, ils se sont mis à réfléchir aux prochaines étapes, à des caravanes ou à des flottes qui n’auraient plus à affronter des frontières terrestres. Sur le chemin du retour, l’accueil populaire aux entrées des villes était triomphal. Par ce geste, les partisans de la cause voulaient sans doute signifier à ceux qui avaient entravé le périple de la caravane qu’elle avait atteint son principal objectif : celui de rassembler les peuples libres du monde entier grâce à la multiplication des initiatives similaires, par voie terrestre, aérienne ou maritimes. L’élan de sympathie suscité par la caravane après ce qu’elle a subi à l’entrée de Syrte, ainsi que l’interdiction par l’Égypte d’un rassemblement d’activistes de différentes nationalités et leur interdiction par la force de se rendre à la frontière, ont conféré à ce mouvement une dimension plus grande. Ils l’ont rendu plus résilient et plus déterminé, tout en lui permettant d’acquérir une expérience unique sur le terrain en matière d’organisation, de gestion de crise et de réactivité en cas d’urgence.

La caravane de la résistance n’était pas seulement une traversée de territoires ou un attroupement de masse, mais un voyage initiatique en quête de la véritable signification des frontières, qu’elles soient géographiques, politiques, idéologiques, traditionnelles ou d’influence : lesquelles seront accueillantes, et lesquelles se dresseront comme un mur infranchissable ? Cette expérience a eu le mérite de faire sauter tous les verrous dans une région minée par la violence depuis des années. Cela a fini par faire réagir des millions d’hommes et de femmes libres de par le monde, et les a exhortés à agir, chacun à son niveau et selon ses moyens, pour mettre fin à la guerre d’extermination contre Gaza et dénoncer la normalisation avec l’occupant.






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