En l’espace de quelques mois, le plus grand élan de soutien populaire jamais connu en Tunisie a laissé place à la plus grande campagne de diabolisation, de répression et d’arrestation visant des militants de la société civile. Ainsi, l’odyssée de la Caravane de la résistance (Soumoud) et de sa flottille, qui restera gravée dans l’histoire du soutien populaire à la cause palestinienne, a été réduite à une affaire de registres, de factures et de comptes. Les autorités n’avaient rien dit au moment des préparatifs, qu’elles suivaient de près. Elles se sont réveillées juste au moment où une nouvelle flottille destinée à briser le blocus de Gaza avait été annoncée. Le départ était prévu dans les prochaines semaines.

Le 4 mars 2026, dans l’après-midi, la police est intervenue pour empêcher plusieurs partisans de la cause palestinienne d’entrer dans le port de Sidi Bou Said pour rendre hommage aux travailleurs qui s’étaient donné à fond et avaient veillé au lancement de la Flottille de la Résistance. Cette initiative devait marquer le début des préparatifs au lancement de la deuxième édition de la Flottille visant à briser le blocus sur Gaza. Cette interdiction brutale a été suivie d’une décision prise par le gouverneur de Tunis d’interdire une réunion des militants prévue dans la salle de cinéma « Le Rio ». Une vague d’arrestations s’en est suivie, qui a jusqu’à présent visé sept membres du comité de pilotage de la flottille. Une campagne de dénigrement et d’incitation à la haine sans précédent a été lancée par les soutiens du président, qui accusent les organisateurs de la flottille, d’avoir notamment détourné les fonds collectés dans le cadre de cette opération. Comme à son habitude, le pouvoir a réagi promptement à ces accusations en délivrant, dès le 16 mars 2026, des mandats de dépôt à l’encontre des sept membres du comité : Nabil Chennoufi, Mohamed Amine Bennour, Jawaher Chenna, Sana Msahli, Wael Naouar, Ghassen Henchiri et Ghassan Bouhdiri, sans les avoir entendus.

Un scénario qui se répète : diaboliser d’abord, puis emprisonner

En juin 2025, la caravane terrestre de la résistance s’était ébranlée, suivie en septembre de la même année par la flottille mondiale. Ces initiatives de solidarité avec Gaza ont reçu un accueil populaire des plus enthousiastes, parce que perçues comme un acte de résistance, dans un monde gagné par la lâcheté et la résignation. De nombreux Tunisiens y ont vu l’expression vivante de leur engagement historique en faveur de la cause palestinienne et l’incarnation concrète d’une volonté collective de briser le blocus et de ne plus se contenter de slogans. Cependant, cet élan, qui a révélé la capacité de la rue à produire des initiatives allant au-delà des slogans, s’est vite heurté à un autre visage du pouvoir, qui n’a pas réussi à dissimuler sa cruauté et sa fébrilité devant cette poussée populaire. Très vite, des campagnes de dénigrement systématiques ont été lancées, menées par des voix à la solde du pouvoir et des cercles d’influence, prélude à une phase plus intense qui s’est traduite par l’arrestation de militants de la Flottille et l’émission de mandats de dépôt à leur encontre. Une mesure qui, aux yeux de beaucoup, s’apparentait à une tentative de briser un esprit de résistance susceptible de déborder, et de redéfinir les contours de l’action de solidarité dans un cadre fixé par le pouvoir seul.

Juin 2025, Tunis – Manifestations de soutien à la Caravane Soumoud après son interruption sur le territoire libyen – Photos Nawaat

Loin d’être un acte isolé, ce qui s’est passé avec le comité de pilotage de la flottille relevait d’un style bien propre au pouvoir en place dans sa gestion de l’espace public. Sa tactique commence par l’invention et la propagation de soupçons, et finit par des accusations directes et un bourrage des cerveaux. À chaque fois, le scénario se répète presque à l’identique : une première salve d’accusations est distillée via des plateformes et des voix inféodées au pouvoir. Celles-ci se présentent comme des citoyens soucieux de transparence, mais, en réalité, contribuent à la fabrication d’un récit fondé sur des fuites et de l’intox, et à préparer psychologiquement et politiquement le terrain pour la prochaine étape. Une fois que la campagne d’intoxication et de manipulation est mise en marche et relayée par les réseaux sociaux et la vox populi, la machine officielle prend le relai : de l’interdiction administrative, aux descentes policières, jusqu’aux poursuites judiciaires. La décision apparaît alors comme une réponse légitime à des soupçons déjà connus puis attestés, et non comme la conséquence d’un choix préétabli.

Cette méthode, de mise depuis le 25 juillet 2021 et qui a touché des personnalités politiques, des partis, des organisations, des associations, a été réappliquée à la lettre dans l’affaire de la flottille. Parallèlement à ces gesticulations, une campagne en ligne ciblée a été lancée contre certains membres du comité de pilotage et de la Coordination de l’action commune pour la Palestine, axée sur des accusations d’ordre financier, présentées à l’opinion publique comme des « soupçons de corruption ». Les autorités faisaient mine d’exiger la publication d’un rapport financier, alors que la coordination avait déjà déclaré que ce rapport existait et était accessible aux donateurs. C’est ainsi que le débat a été dévié de la nature et de la portée symbolique de l’initiative pour être ramené à des détails techniques et des accusations subsidiaires, détournant ainsi l’attention de l’action de solidarité elle-même pour la recentrer sur ceux qui en étaient à l’origine.

Interrogé par Nawaat, Wissam Sghaeir, porte-parole du parti « Aljomhouri » a commenté l’arrestation des membres de la flottille, soulignant que le pouvoir avait d’abord cherché à tirer profit de cette initiative pour redorer son blason. Notre interlocuteur ajoute que le premier véritable test de l’engagement du pouvoir a eu lieu au lendemain de l’attaque contre l’Iran. Le ministère des Affaires étrangères a publié un communiqué s’alignant sur les positions des pays du Golfe et condamnant l’Iran, suivi de l’arrestation de plusieurs figures de proue de la Flottille Somoud. Pour Wissam Sghaeir, ce revirement montre que le soutien apporté par le pouvoir à cette initiative n’était pas une position assumée, mais plutôt une carte à jouer pour gagner la sympathie du peuple. Un reniement qui est venu corroborer le refus du pouvoir d’approuver la loi criminalisant la normalisation au Parlement.

Notre interlocuteur soutient que ce pouvoir ne tient compte d’aucun lien ni d’aucune proximité antérieure, évoquant l’arrestation et l’incarcération d’un député qui comptait parmi ses partisans et qui, à la première critique, a été poursuivi et condamné à une peine de prison, aux côtés de nombreux anciens soutiens et responsables ayant émis des désaccords ou fait preuve d’autonomie. Et de poursuivre :

Les attaques contre la Flottille Soumoud ne reflètent pas des contradictions internes, mais une logique politique implacable qui ne laisse aucune place à l’autonomie ni à la divergence. La décision d’empêcher le départ de la deuxième flottille était claire et sans ambages : il fallait l’interdire par tous les moyens, sans tenir compte de l’identité de ceux qui la soutenaient, qu’ils soient des opposants ou des proches des cercles du pouvoir.

Notre interlocuteur explique que la poursuite des arrestations politiques depuis le 25 juillet 2021 met en lumière un plan récurrent : des campagnes de diabolisation systématiques précèdent les décisions d’arrestation, en vue de préparer l’opinion publique à accepter ce qui va suivre. Il estime que « la décision de cibler ces initiatives est avant tout politique, et que les campagnes de dénigrement et les pressions servent de couverture pour conférer une certaine légitimité à ces décisions ; le pouvoir n’a pas cédé à ces campagnes, mais s’en est plutôt servi pour révéler sa véritable position vis-à-vis des initiatives indépendantes de soutien à la Palestine, tout comme cela s’est produit avec la loi criminalisant la normalisation. »

Cette lecture n’est pas seulement celle des acteurs politiques, mais trouve également écho auprès de la défense. Dans une déclaration à Nawaat, l’avocat Wissam Othman estime que « l’ouverture d’une procédure pénale dans cette affaire confirme l’existence d’une volonté politique particulière, d’autant plus qu’il n’y a pas de plainte pénale contre la flottille ni de rapports des services de sécurité faisant état de soupçons financiers. » Il ajoute que l’instruction a été ouverte sur décision du procureur de la République près le tribunal de première instance de Tunis 1, qui relève juridiquement de l’autorité du ministère de la Justice, habilité à instruire le parquet pour l’ouverture d’enquêtes pénales. Me Othman se réfère également à la date d’ouverture de l’enquête pour conforter cette interprétation, soulignant qu’elle a débuté le 6 mars, soit seulement un jour après que les protestations des membres de la flottille contre l’interdiction qui leur avait été faite d’accéder au port de Sidi Bou Said. Alors même qu’ils étaient en pleine préparation du lancement d’une deuxième flottille et qu’ils tenaient des réunions avec des délégations étrangères. Selon lui, l’accélération de ces procédures semble avoir pour objectif d’empêcher le départ depuis la Tunisie de la flottille Soumoud 2, par crainte de réactions israéliennes ou américaines, en particulier dans un contexte régional tendu marqué par une escalade militaire sur plusieurs fronts. Ce qui prête à cette affaire, selon ses termes, des dimensions qui vont au-delà de simples soupçons financiers pour s’inscrire dans des enjeux politiques plus larges.

Photo tirée d’une campagne de soutien aux personnes arrêtées de la Flottille Soumoud après la cabale médiatique dont elles ont été victimes – Page de la Flottille maghrébine Soumoud

L’immixtion de la justice

L’affaire est vite passée à un tournant plus grave, depuis que le parquet s’est autosaisi pour accabler les sept interpellés d’une série de charges aussi graves les unes que les autres, telles que l’escroquerie, la trahison caractérisée, la fraude, faux et usage de faux, la double comptabilité et l’utilisation de documents et de registres falsifiés à des fins d’évasion fiscale, jusqu’à l’accusation de blanchiment d’argent par une association. Ces délits sont prévus par le Code pénal, le Code des droits et procédures pénales, ainsi que la loi de 2015 relative à la lutte contre le terrorisme et le blanchiment d’argent. Cette qualification juridique sévère, qui loge les militants de la société civile à l’enseigne du crime organisé et du terrorisme, s’apparente davantage à une tentative de travestir un acte de solidarité en le noyant dans un arsenal juridique qui n’en reflète pas nécessairement la nature ou le contexte, comme le pensent nombre de militants et de soutiens du comité de pilotage de la flottille.

Membre de la défense, Sami Ben Ghazi ne s’explique pas ce revirement, estimant que les autorités n’avaient auparavant adressé aucun avertissement aux responsables de la flottille ; au contraire, elles étaient, selon lui, au courant du déroulement de la collecte de dons organisée au siège de la flottille, rue de la Gare, dans la capitale, et qui était en partie soumis à une surveillance effective. Me Ben Ghazi s’interroge comment cette activité, menée dans un contexte d’urgence humanitaire, est tout d’un coup requalifiée comme un domaine où l’on exige des documents comptables ou fiscaux à ses initiateurs qui « luttaient contre le temps » pour tenter de briser le blocus de Gaza dans un contexte de guerre d’extermination. Chose sur laquelle le pouvoir lui-même avait au départ fermé les yeux, en permettant de contourner certaines complications administratives.

Sur cette question, Wissam Othman souligne l’absence de tout élément de preuve à charge dans cette affaire, en s’appuyant sur les dossiers de ses clients Nabil Chennoufi et Mohamed Amine Bennour. Il affirme que les faits matériels ne concordent pas avec la qualification juridique retenue. S’agissant de Nabil Chennoufi, l’avocat souligne que les éléments matériels, notamment son passeport, prouvent qu’il se trouvait à l’étranger, plus précisément en Italie, pendant la période de collecte de fonds et d’achats, où il coordonnait les opérations avec la flottille partant de là-bas, avant de revenir en Tunisie pour superviser exclusivement l’amarrage des navires au port de Sidi Bou Said. Ce qui fait que, selon ses propres termes, « l’ensemble des accusations financières portées à son encontre sont légalement nulles et non avenues ». Evoquant le cas de Mohamed Amin Bennour, Me Othman précise qu’en vertu de sa spécialité, il présidait le comité médical et n’avait, de ce fait, aucun lien direct avec la collecte ou la gestion des dons. Il n’avait d’ailleurs pas de compétences pour tenir une comptabilité ou rédiger des documents financiers, ce qui suscite un sérieux doute sur le fondement juridique de son implication dans des accusations de fraude, de trahison ou de blanchiment d’argent.

A ce sujet, l’avocat rappelle un principe fondamental du droit selon lequel tout individu bénéficie d’une présomption d’innocence, et qu’il appartient à l’accusation, c’est-à-dire au ministère public, de présenter des preuves claires et cohérentes pour établir d’éventuels délits, sans se contenter de constituer un dossier fondé sur des indices généraux ou des interprétations. Il n’exclut toutefois pas que cette procédure judiciaire se poursuive et s’étende à d’autres militants, dont certains font l’objet de perquisitions, et à des associations ayant soutenu la flottille. Même si cela reste peu probable en l’absence d’éléments de preuve sérieux susceptibles d’élargir le cercle des accusés.

5 mars 2026, Tunis – Après s’être vus refuser l’accès au port de Sidi Bou Said, plusieurs activistes ont participé à un sit-in de protestation, quelques heures avant leur arrestation – Photos Nawaat – Malek Ben Dekhil

Le récit de l’accusation face aux faits

Devant cette escalade, le Comité de pilotage de la flottille Soumoud a eu l’idée de créer un comité de défense et de rendre publics une série de communiqués pour remettre les événements dans leur contexte et les inscrire dans un « processus de répression et d’élimination » visant essentiellement toutes les formes de soutien effectif à la cause palestinienne. Selon le comité, les arrestations qui ont visé plusieurs activistes ne constituent qu’un maillon avancé d’une chaîne qui a débuté par des campagnes de « diabolisation, de diffamation et de désinformation ». Le comité y voit une cabale « purement politique », tant au regard des chefs d’accusation retenus qu’au regard des procédures fondées sur l’émission de mandats de dépôt sans interrogatoire des prévenus. En faisant un lien entre ce qui se passe en Tunisie et l’environnement international plus large, le comité conclut que les attaques ciblant la flottille s’inscrivent dans le cadre de tentatives plus vastes, visant à isoler le peuple palestinien de ses leviers de soutien et à tarir les sources de solidarité populaire qui ont secoué, ces derniers mois, les forces d’hégémonie mondiale. Le comité met également en garde contre les conséquences de cette répression, estimant que cela risque d’instaurer un climat général empreint de terreur et de méfiance susceptible de pousser de larges pans de la population tunisienne à cesser de s’engager en faveur de la cause palestinienne. En dépit de tout cela, il réitère sa détermination à poursuivre sans relâche la préparation de la deuxième flottille de la résistance.

Une version différente des faits démonte le récit accusateur. Plusieurs bénévoles du comité d’organisation témoignent pour Nawaat que toutes les étapes de la préparation se sont déroulées dans la transparence totale et sous le regard des différentes autorités, qu’il s’agisse des opérations de maintenance, des déplacements entre les ports, de la gestion logistique complexe pour les centaines de participants tunisiens et étrangers, ou encore du transport de l’aide humanitaire, de l’approvisionnement en carburant et de la location des quais. Ils assurent ainsi que la coordination avec les autorités n’était ni ponctuelle ni purement formelle, mais quotidienne et directe, et que les différentes mesures, y compris celles à caractère exceptionnel, faisaient l’objet de correspondances officielles et d’un accord tacite. Car une grande partie de ces opérations n’aurait tout simplement pas pu avoir lieu sans des facilités administratives et sécuritaires accordées, compte tenu notamment du caractère urgent imposé par la poursuite du génocide à Gaza. D’après leurs témoignages, certaines procédures maritimes auraient dû prendre plusieurs mois, mais elles ont été réglées en quelques semaines, voire en quelques jours, grâce à cette coordination.

S’agissant de l’aspect financier, qui était au fondement des accusations, la même source affirme que la collecte de dons s’est déroulée dans un cadre transparent et officiel, en présence d’un avocat, d’un comptable et d’un huissier de justice. Sachant que tous les détails ont été rendus publics et que les autorités en ont été informées. En outre, les donateurs ont eu droit à des reçus contenant toutes les informations nécessaires. Et la commission financière était l’instance exclusivement habilitée à gérer les dépenses et à suivre les factures, conformément à une répartition claire des tâches au sein de la structure organique. Ce qui signifie que les autres commissions, dont la commission d’organisation, n’étaient pas impliquées dans les affaires de comptabilité quotidienne. De plus, aucune plainte n’a été enregistrée de la part des donateurs, et tous les soupçons qui ont été rapportés ne sortaient pas de la Toile, dans le sillage des campagnes « copiées-collées » véhiculées par des comptes et des pages liés, selon nos interlocuteurs, à des réseaux organisés.


Gaza et le Liban face au parti pris de l’Occident, Interview avec Alain Gresh
– 01 Oct 2024 –

Un an après l’invasion israélienne de la Bande de Gaza, les morts et les blessés palestiniens se comptent par milliers. Israël continue son offensive en ouvrant un autre front du côté du Liban, causant là aussi d’innombrables victimes. La couverture médiatique occidentale de ces évènements est fortement critiquée. Et ses causes et répercussions sont multiples. Dans ce cadre, Nawaat a interviewé Alain Gresh, fondateur d’Orient XXI.


Nul n’était dupe des risques liés à une telle aventure. Mais la confiance qu’inspirait alors l’attitude des autorités du fait qu’elles avaient fait preuve de tant de souplesse, avait rendu totalement improbable l’hypothèse d’une cabale judiciaire, a fortiori sous cette forme brutale et impromptue. Les responsables et les bénévoles s’attendaient à un simple contrôle administratif, voire à un audit a posteriori, mais jamais à un basculement aussi violent qui les ferait passer du statut d’acteurs associatifs à celui d’accusés de crimes graves. Le paradoxe apparaît ainsi dans le changement de ton officiel qui a fait d’une action militante, bénie par le pouvoir, un crime terroriste. Alors que ce même pouvoir a été incapable de condamner les deux raids sionistes avec des drones sur deux navires de la flottille dans le port de Sidi Bou Said.

Toutes ces péripéties montrent à quel point le pouvoir est capable d’étendre son champ de répression au-delà de ses détracteurs et adversaires politiques pour atteindre qui bon lui semble, tout en s’assurant du soutien systématique de « robots électroniques » qui présentent toute action indépendante comme une menace pour la sécurité nationale, justifiant ainsi les violations persistantes des droits de la défense dans les affaires politiques et la banalisation dangereuse de l’injustice.