Une jeune femme originaire d’Afrique subsaharienne aurait été violée récemment dans un véhicule de police par deux agents de l’Unité de sécurité préventive du district de sécurité nationale de l’Ariana. La victime aurait bénéficié du soutien de l’ambassade à Tunis de son pays d’origine pour qu’elle puisse être prise en charge et que les agresseurs soient inculpés.

Nawaat a tenté de contacter la victime à travers un responsable associatif de sa communauté. Mais elle ne serait pas « en état de répondre aux médias. Elle est encore sous le choc. Elle était tétanisée lors de sa comparution devant le magistrat », regrette Ferdi, membre de l’Union des Ivoiriens en Tunisie, contacté par Nawaat. C’est que l’ambassade préfère également ne pas communiquer sur cette affaire.

Reste que cette affaire, largement médiatisée, n’est qu’un cas parmi d’autres. Plus récemment encore, une jeune mère d’origine ivoirienne a elle aussi témoigné d’une agression impliquant des agents des forces de sécurité.

Ce jour-là, elle se rend à un rendez-vous à Chotrana pour récupérer une commande. En fin d’après-midi, elle réserve une course via une application. Mais le trajet dévie rapidement : au lieu de suivre l’itinéraire prévu, le chauffeur change de direction et s’arrête juste en face d’une patrouille de police. En riant, il lui lance : « Toi, sans papiers », raconte-t-elle.

Deux policiers, un homme plus âgé et un autre plus jeune, m’ont extraite de force du véhicule. Bien que je leur aie présenté mon passeport, l’un des agents l’a remis dans mon sac avant de me pousser dans un fourgon. À l’intérieur, après m’avoir volé 130 dinars et arraché mon téléphone, le policier le plus âgé m’a enlevé mon blouson et a commencé à me toucher la poitrine. J’ai commencé à crier.

Face à ses cris, les policiers finissent par la jeter hors du véhicule, alors qu’il est encore en mouvement. Elle chute lourdement sur le goudron, incapable de se relever. Elle ne doit son salut qu’à l’arrivée fortuite d’un motard, dont la présence fait fuir les agents revenus sur leurs pas. Grièvement blessée, elle est incapable de marcher pendant trois semaines.

Aujourd’hui, elle dit vivre dans une terreur constante. Ses deux filles, nées en Tunisie, sont elles aussi profondément traumatisées. La peur est devenue réflexe : « Je tremble et je fuis à la moindre vue d’un uniforme », confie-t-elle. La victime a cherché de l’aide auprès de l’Union des Ivoiriens en Tunisie.

Ces agressions sexuelles constituent le lot quotidien de nombreuses femmes originaires d’Afrique subsaharienne. « Nous recevons des témoignages de nombreuses femmes, et pas seulement ivoiriennes », dénonce-t-il.

Il fait état d’une recrudescence alarmante de violences graves, « incluant des agressions sexuelles, des viols et des attouchements lors de fouilles corporelles, parfois perpétrés par ceux-là mêmes censés protéger les plus vulnérables : les forces de l’ordre ».

Le règne de l’impunité

Le responsable associatif souligne la difficulté majeure d’obtenir justice lorsque les auteurs présumés sont des policiers. Si les plaintes visant des civils peuvent être enregistrées, les victimes se heurtent à un véritable mur d’impunité dès lors qu’elles tentent de dénoncer des agents de l’Etat, d’autant plus lorsqu’elles se trouvent en situation administrative irrégulière.

« Dans ce contexte, l’intervention des ambassades devient cruciale pour faire avancer les procédures judiciaires. Un espoir de justice émerge toutefois avec l’interpellation récente de deux policiers, dont l’un avait filmé ses méfaits, attestant du caractère prémédité et répétitif de ces actes », ajoute-t-il.

D’après Ferdi, ces violences s’inscrivent dans un climat général de haine et de diabolisation, largement alimenté par les réseaux sociaux depuis le début de l’année 2023, et le fameux discours anti-migrants du président de la République. « Il y a une véritable impunité. La distinction entre situation régulière et irrégulière s’efface devant la couleur de peau », dénonce-t-il.

La peur s’installe et se répand. Lors de la journée de manifestation appelant à l’expulsion des migrants subsahariens présents sur le territoire tunisien, le 28 mars, ils étaient nombreux à « s’enfermer chez eux, renonçant à travailler ou à étudier, comme lors de la vague de chasse aux migrants de 2023 », rapporte le responsable associatif.

Ce dernier déplore, par ailleurs, le manque de moyens pour assurer une prise en charge adéquate de l’ensemble des victimes.

Le corps des femmes migrantes, territoire de violences invisibilisées

Le corps des femmes migrantes demeure au croisement de multiples formes de domination, nourrissant fantasmes, prédation et impunité. Selon l’enquête de terrain intitulée « Migrants subsahariens en Tunisie : profils, vécu et dérives des politiques migratoires », publiée en 2025 par le Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux (FTDES), 31,4 % des migrants déclarent avoir été témoins, au moins une fois, d’une violence sexuelle commise contre une femme migrante. Un chiffre particulièrement préoccupant, tant ces violences restent entourées de tabous.

Juillet 2022. Une migrante et son enfant lors d’un sit-in devant le siège de l’UNHCR à Tunis. Photo Seif Koussani.

D’autres données viennent confirmer l’ampleur du phénomène : près de 28,8 % des personnes interrogées affirment connaître plusieurs cas de femmes victimes de traite sexuelle, tandis que 11,9 % déclarent connaître au moins un cas d’enfant victime de ce même type d’exploitation. « Ces chiffres suggèrent une réalité encore plus enfouie, où les cas sont très peu visibles et signalés, même si chaque individu compte », soulignent les auteurs de l’enquête.

Le rapport insiste également sur l’écart entre la réalité vécue et les statistiques disponibles :

L’ampleur réelle de ces agressions pourrait être bien plus grave que ne le laissent apparaître les données officielles. Le silence qui entoure ces actes empêche souvent les victimes de se manifester, contribuant ainsi à leur invisibilisation et compliquant leur prise en charge.

Autre angle mort : les stratégies de survie imposées à certaines migrantes. Environ 24 % d’entre elles seraient exposées à des formes d’exploitation sexuelle, y compris la prostitution contrainte. A cela s’ajoutent les grossesses non désirées, fréquentes chez les jeunes femmes migrantes victimes d’exploitation ou employées comme travailleuses domestiques dans des conditions précaires.

Des réseaux de traite ciblent spécifiquement les femmes subsahariennes, les exposant à des circuits d’exploitation transnationaux. L’Organisation mondiale contre la torture (OMCT) a documenté des violences sexuelles massives qui touchent les migrantes subsahariennes, survenant lors des déplacements vers les frontières tuniso-algériennes ou pendant le trajet migratoire. Parmi ces violences figurent des viols, des cas de prostitution forcée et d’autres formes de traite. Elles ont provoqué une hausse de 400 % des victimes nécessitant une prise en charge humanitaire, avec un accroissement des demandes d’interruption de grossesse.

Le corps de la femme noire : entre fantasmes, domination et héritages raciaux

La violence exercée contre les femmes noires ne surgit pas du néant. Elle s’enracine dans une histoire longue de chosification et de projections raciales. En Tunisie, l’expression populaire « kahla tsaffi dem » (« la femme noire purifie le sang ») révèle une forme de violence particulièrement insidieuse : le corps noir y est perçu comme un réceptacle, un outil, voire un remède aux maux masculins. Cette croyance pervertit l’acte sexuel en une prétendue pratique « thérapeutique », où le consentement disparaît derrière le besoin, ou le fantasme, du prédateur.

L’agression sexuelle trouve ainsi un terrain de légitimation dans une construction imaginaire qui réduit la femme noire à une figure déshumanisée, à la fois animalisée et hypersexualisée. Décrite comme animée d’un appétit « insatiable » ou « sauvage », elle est renvoyée hors de l’humanité, ce qui permet de banaliser la violence en la naturalisant.

Juillet 2022. Une migrante et son enfant lors d’un sit-in devant le siège de l’UNHCR à Tunis. Photo Nawaat- Seif Koussani.

Ces représentations ne s’arrêtent pas à l’espace public. Elles s’infiltrent dans les relations les plus intimes, donnant lieu à ce que l’on peut qualifier de racisme sexuel. La fétichisation en constitue une forme particulièrement insidieuse : la femme n’est plus perçue comme un sujet, mais comme un objet exotique, réduit à sa couleur de peau et « consommé » comme tel.

Ces imaginaires s’inscrivent dans une profondeur historique que documente notamment l’ouvrage « Marginales en terre d’Islam ». À travers la figure de la travailleuse du sexe noire, les auteurs, Dalenda et Abdelhamid Larguèche, montrent comment la société traditionnelle attribuait au corps noir une fonction ambivalente, à la fois marginalisée et investie d’un pouvoir symbolique : celui d’absorber le mal, de détourner la maladie, d’agir comme un corps « prophylactique » et « exorcisant ». La présence fréquente de personnes noires dans certains rituels ou dans les espaces domestiques témoigne de cette ambivalence, faite à la fois de mépris, de fascination et d’instrumentalisation.

Aujourd’hui encore, ces représentations persistent. « Les préjugés associant le corps noir à l’impureté créent un paradoxe : le corps est rejeté socialement, mais le désir subsiste. Cette tension mène à une sexualité de substitution où l’acte partiel remplace l’intimité totale, évitant ainsi une véritable “fusion” jugée dégradante par le sujet raciste », explique le chercheur en civilisation islamique, Ridha Karem, dans une interview avec Nawaat. Ce dernier est l’auteur d’une étude sur les représentations du corps des migrantes chez les hommes tunisiens.

Ainsi, derrière ces représentations, se dessine une réalité brutale : celle d’un corps noir constamment assigné, surveillé, et exposé à des violences à la fois symboliques et physiques.