On appelle cela, avec une pudeur obscène, la « culture du viol ». Le 13 avril, dans l’enceinte feutrée de la Chambre des députés tunisiens, cette culture a cessé de se cacher. Elle a parlé à voix haute, tranquille, presque amusée. Un député, Tarek Mehdi, lâche : « Une Africaine ne peut pas être violée, nous avons la beauté en Tunisie ». Et derrière lui, les rires. Parmi eux, ceux d’une femme, Cyrine Mrabet. Le même jour, ailleurs, une autre femme, Sonia Dahmani, est condamnée à dix-huit mois de prison pour avoir nommé le racisme. Ainsi tout est à sa place : la parole obscène est applaudie, la parole qui dénonce est punie.
Mais cette scène n’est pas une anomalie. C’est une continuité. Car la culture du viol ne surgit pas de nulle part. Elle s’enracine, elle se justifie, elle se sacralise. Elle puise dans certaines lectures religieuses. Le verset 223 de la sourate Al-Baqarah, « Vos femmes sont pour vous comme un champ de labour ; allez à votre champ comme vous l’entendez », est toujours mobilisé pour délégitimer la notion même de viol conjugal. Dans cette lecture, le consentement disparaît : l’épouse devient redevable, et son refus, même légitime, est perçu comme une faute morale.
Des religieux comme Ibn Taymiyya ont contribué à formaliser cette vision : une femme refusant des rapports sans excuse valable serait jugée pécheresse. Le mari serait alors autorisé à suivre une progression disciplinaire : exhortation, éloignement, puis correction dite « non-violente ». Elle peut également perdre certains droits. Cette construction juridique et morale continue de nourrir un imaginaire où la contrainte devient acceptable.
Et les siècles passent sans rien effacer. Mais la culture du viol ne se contente pas d’être patriarcale. Elle hiérarchise. Elle classe. Elle racialise. Toutes les femmes sont exposées. Certaines sont désignées. Le corps féminin n’a pas besoin d’être « provocant » pour être violé. Il suffit qu’il existe.
Mais pour certaines, le débat est déjà clos. Elles n’ont même pas droit à l’illusion de l’innocence. Elles ont le tort irréparable d’être femmes, et noires. Alors le regard change. Le corps noir féminin est alors construit comme intrinsèquement « consommable ». Décrites à travers des stéréotypes les présentant comme animées d’un désir « insatiable » ou « sauvage », elles sont ainsi déshumanisées et reléguées en marge de l’humanité. Cette déshumanisation, à la fois animalisation et hypersexualisation, permet de banaliser la violence en la faisant apparaître comme naturelle. Le viol devient réceptacle, exutoire, remède aux hantises masculines.
Le triangle est ancien, tenace, presque indestructible : femme, peau noire et disponibilité sexuelle. Lorsque la culture du viol rencontre le racisme, elle change de nature. Elle se durcit. Elle s’incarne.
A l’heure où on parle des frontières, le corps de la femme noire devient alors frontière lui-même, une ligne qu’on peut franchir, un territoire à coloniser. Fouilles, agressions, viols, parfois par ceux qui portent l’uniforme de la protection.
Et autour, une impunité affligeante. Le résultat est brutal : le viol d’une femme noire ne pèse pas, ou si peu. Et cette violence s’aggrave lorsqu’elle est légitimée, ou du moins tolérée, au sommet de l’Etat, véhiculée par ses représentants et ses agents, dans les médias et l’espace public.
Malgré les dénonciations des féministes et des défenseurs des droits humains, une mécanique de déni et de brutalité persiste. Une laideur profonde se déploie, emportant tout sur son passage. Ce n’est pas seulement le corps des femmes que cette République viole. C’est l’idée même d’humanité qu’elle piétine.




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