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Quand les Arabes sont-ils entrés en Tunisie, et quelle langue y parlait-on auparavant ? La question paraît élémentaire. Elle appelle pourtant une réponse qui résiste aux dates uniques, aux récits trop lisses et aux identités fabriquées après coup. Dire « les Arabes sont arrivés en 647 » est historiquement utile, mais humainement insuffisant. En 647, une armée venue d’Égypte affronte près de Sbeïtla les forces du patrice Grégoire. Il s’agit d’une expédition militaire, non de la transformation instantanée d’un pays, encore moins du remplacement immédiat d’une langue par une autre. La fondation de Kairouan par Oqba Ibn Nafi, en 670, marque une implantation plus durable. La prise de Carthage en 698 porte un coup décisif au pouvoir byzantin. Puis les résistances, les alliances, les conversions et les recompositions se prolongent au début du VIIIe siècle. Entre l’entrée d’une armée, l’établissement d’un pouvoir et la diffusion d’une culture, le temps historique ne marche jamais au même rythme.

Cette distinction est essentielle, car notre imaginaire aime les portes qui s’ouvrent brusquement : avant, un monde ; après, un autre. Or la Tunisie n’a jamais été une chambre vide dans laquelle une nouvelle population serait entrée en effaçant tout ce qui précédait. Elle était déjà un territoire habité, cultivé, urbanisé, traversé par des échanges méditerranéens et sahariens. Ses habitants avaient leurs parlers, leurs croyances, leurs habitudes et leurs souvenirs. Certains vivaient dans les cités côtières, d’autres dans les plaines agricoles, les montagnes ou les régions présahariennes. Ils ne se désignaient pas tous de la même manière et ne parlaient pas tous la même langue. L’histoire linguistique du pays ressemble moins à une succession de tableaux qu’à un tissu : de nouveaux fils s’ajoutent, certains deviennent dominants, d’autres demeurent visibles dans les marges, les noms de lieux, les accents et les gestes quotidiens.

Écrire cette histoire oblige donc à abandonner deux illusions. La première consiste à croire que la conquête militaire produit immédiatement une arabisation complète. La seconde imagine qu’avant l’arabe, une langue nationale unique aurait occupé tout l’espace. Les travaux consacrés à l’Afrique du Nord ancienne montrent au contraire une grande pluralité culturelle et linguistique (Camps, 1980). Cette pluralité n’était pas un désordre ; elle était la condition ordinaire d’un pays situé au croisement de plusieurs mondes. Comprendre cela ne diminue ni l’importance de la civilisation arabo-musulmane ni la profondeur de l’identité tunisienne actuelle. Cela lui rend simplement sa durée, ses couches et sa vérité humaine.

Avant la conquête, plusieurs langues partageaient le territoire

La langue la plus ancienne et la plus enracinée était celle des populations autochtones que l’on appelle aujourd’hui amazighes, et que les sources anciennes ont souvent nommées Libyens ou Berbères. Il ne s’agissait probablement pas d’un parler parfaitement uniforme, mais d’un ensemble de variétés apparentées. Elles étaient employées dans la vie familiale, pastorale et rurale, particulièrement à l’intérieur du pays et dans les régions où l’autorité des villes se faisait moins sentir. Cette profondeur amazighe ne peut pas être réduite à quelques villages qui parlent encore aujourd’hui une langue berbère. Elle appartient à l’ensemble de l’histoire nord-africaine. Les dynasties, les confédérations tribales, les résistances et les grandes formations politiques du Maghreb médiéval prolongeront, sous des formes nouvelles, cette présence ancienne.

À cette base s’était ajouté le punique, langue sémitique introduite par les Phéniciens puis développée dans le monde carthaginois. Carthage ne fut pas seulement une puissance militaire vaincue par Rome ; elle fut un centre politique, commercial et culturel dont l’influence pénétra profondément le territoire. Après la destruction de la ville en 146 avant notre ère, le punique ne disparut pas du jour au lendemain. Des inscriptions néopuniques et des témoignages tardifs indiquent qu’il continua d’être parlé ou compris dans certaines communautés. Saint Augustin, au tournant des IVe et Ve siècles, évoque encore l’usage du punique en Afrique. Cette survivance rappelle une règle souvent oubliée : les empires peuvent tomber plus vite que les langues. Une langue demeure dans les familles, les marchés et la mémoire bien après que ses institutions ont disparu.

La domination romaine installa progressivement le latin comme langue de l’administration, du droit, de l’armée, de la vie urbaine et d’une importante production intellectuelle chrétienne. L’Afrique romaine donna au latin quelques-unes de ses grandes figures : Tertullien, Cyprien et Augustin. Mais le latin d’Afrique n’était pas nécessairement identique à celui des élites de Rome. Comme toute langue vivante, il avait ses usages locaux, ses accents et probablement ses formes populaires. Dans les villes, il pouvait servir à l’ascension sociale et à la participation aux institutions impériales. Dans les campagnes, il coexistait avec des parlers amazighs et peut-être avec les derniers usages puniques. La romanisation fut profonde, mais elle ne fut jamais une opération mécanique transformant tous les habitants en copies linguistiques des Romains.

Au VIe siècle, la reconquête byzantine rétablit l’autorité de Constantinople sur une partie de l’Afrique du Nord. Le grec prit alors une place dans l’appareil militaire et administratif, sans devenir nécessairement la langue quotidienne de la majorité. Le latin demeurait important dans l’Église et parmi les populations romanisées, tandis que les langues amazighes restaient vivantes. Juste avant les premières campagnes arabes du VIIe siècle, la Tunisie actuelle formait donc un paysage où se rencontraient principalement les parlers amazighs et le latin africain, avec une présence grecque liée au pouvoir byzantin et des traces puniques dont l’ampleur exacte fait encore débat. Demander « quelle était la langue ? » oblige ainsi à répondre : cela dépendait du lieu, du milieu social, de la fonction et de l’interlocuteur.

De Sbeïtla à Kairouan : la conquête n’est pas encore l’arabisation

L’année 647 constitue un repère majeur. Les forces arabes musulmanes, conduites par Abdallah Ibn Saad, avancent en Ifriqiya et remportent la bataille de Sbeïtla contre Grégoire. Cependant, cette campagne ne produit pas une occupation continue de tout le territoire. Des accords, des tributs et des retraits suivent les affrontements. Pour parler d’un enracinement politique plus durable, l’année 670 est plus significative : Oqba Ibn Nafi fonde Kairouan, ville-garnison appelée à devenir une capitale religieuse, militaire et intellectuelle. La cité donne au nouveau pouvoir un point d’appui intérieur, à distance des positions byzantines du littoral. Elle deviendra aussi un foyer de diffusion de l’islam et de la langue arabe.

Mais même après 670, rien n’est définitivement acquis. Les campagnes connaissent des avancées et des reculs. Koceila, chef berbère associé à une puissante résistance, bat Oqba, qui trouve la mort près de Biskra en 683. Quelques décennies plus tard, Dihya, connue sous le nom de la Kahina, incarne une autre phase de résistance. La prise de Carthage par Hassan Ibn Numan en 698 affaiblit décisivement la présence byzantine, puis la défaite de Dihya au début du VIIIe siècle facilite la consolidation du nouveau pouvoir. La chronologie elle-même doit rester prudente, car les récits disponibles ont souvent été rédigés longtemps après les événements et mêlent faits, mémoire politique et construction légendaire. Mohamed Talbi a précisément montré combien la conquête de l’Ifriqiya devait être étudiée comme un processus complexe, et non comme une marche rectiligne (Talbi, 1966).

Les populations locales ne furent pas seulement des victimes passives ou des résistants éternels. Elles négocièrent, combattirent, s’allièrent, se convertirent et participèrent ensuite aux armées du nouveau monde musulman. Des contingents berbères jouèrent un rôle majeur dans la conquête d’al-Andalus à partir de 711. Cette participation ne signifie pas que toutes les tensions avaient disparu. Elle montre plutôt que les rapports de force se transformaient rapidement et que les identités politiques pouvaient se recomposer. Un homme pouvait être amazigh par sa langue familiale, musulman par sa foi, soldat d’une armée gouvernée en arabe et lié à un territoire nord-africain particulier. L’histoire réelle accepte ces appartenances multiples là où les récits nationalistes préfèrent des catégories fermées.

Il faut surtout distinguer islamisation et arabisation. Adopter l’islam ne signifiait pas nécessairement abandonner immédiatement sa langue maternelle. Dans de nombreuses régions du monde musulman, des peuples se sont islamisés sans devenir arabophones. En Ifriqiya, l’arabe bénéficiait cependant d’une force particulière : langue du Coran, de la nouvelle administration, du pouvoir, du droit savant et des réseaux commerciaux, il offrait un accès à la mobilité sociale et à une communauté politique en expansion. Sa progression fut réelle, mais graduelle. Les langues amazighes continuèrent à être parlées, y compris par des dynasties et des mouvements qui participaient pleinement à l’histoire islamique.

L’arabe s’installe par le pouvoir, la foi, la ville et les migrations

L’arabisation de la Tunisie fut donc un mouvement de longue durée. Kairouan joua un rôle central : on y enseignait les sciences religieuses, on y formait des juristes, on y administrait un territoire et on y entretenait des relations avec l’Orient musulman. L’arabe écrit devint la langue de la légitimité politique et du savoir. Les élites locales avaient intérêt à le maîtriser. Les mosquées, les tribunaux, les chancelleries et les marchés élargirent progressivement son domaine. Dans les villes, le contact entre nouveaux arrivants et populations locales produisit des changements plus rapides que dans certaines zones rurales ou montagneuses. Les mariages, les déplacements et le commerce firent le reste, sans plan unique et sans calendrier uniforme.

Une étape importante survient au XIe siècle avec les migrations des tribus arabes hilaliennes et sulaymiennes. Leur arrivée, encouragée dans un contexte de conflit entre les Fatimides et les Zirides, modifie certains équilibres démographiques, politiques et linguistiques. Des parlers arabes bédouins se diffusent plus largement dans les campagnes et les plaines. Cette phase n’est pas le commencement de l’arabe en Tunisie, présent depuis plusieurs siècles, mais elle contribue fortement à son extension territoriale et à la formation de plusieurs traits dialectaux maghrébins. Charles-André Julien souligne l’importance de ces mouvements tout en les replaçant dans une histoire maghrébine beaucoup plus longue (Julien, 1970). Réduire toute l’arabisation aux Hilaliens serait donc aussi trompeur que de la faire commencer et finir en 647.

Au fil des siècles, l’arabe tunisien se constitue par contacts et transformations. Il n’est pas un arabe classique devenu populaire par simple déformation. Il porte des apports anciens, des structures façonnées par les langues de substrat et des mots venus de multiples horizons. L’amazigh, le latin, le punique selon certaines hypothèses, puis le turc, l’italien, le maltais et le français ont laissé des empreintes inégales. Chaque emprunt raconte un rapport : commerce, domination, voisinage, métier, alimentation ou technique. Notre parler quotidien est ainsi une archive que nous transportons sans toujours la lire. Il conserve moins des phrases entières du passé que des fragments réorganisés dans une langue désormais arabe.

Ce que les langues disparues laissent dans le présent

Lorsqu’une langue recule, elle ne disparaît pas nécessairement sans traces. Elle peut survivre dans la toponymie, les noms de familles, les pratiques agricoles, les manières de nommer le relief ou les objets domestiques. Elle peut aussi influencer la prononciation, le rythme ou certaines constructions de la langue dominante. Identifier exactement ces héritages demande toutefois de la prudence. Il est tentant d’attribuer chaque mot tunisien difficile à expliquer au berbère, au punique ou au latin. La linguistique historique exige davantage : des formes comparables, des évolutions phonétiques plausibles et des attestations. La mémoire aime les filiations directes ; la science préfère les preuves patientes.

Le punique nous offre une leçon comparable. Il avait survécu à la destruction politique de Carthage, preuve que la continuité culturelle peut déjouer les victoires militaires. Mais son éventuelle influence sur l’arabe maghrébin doit être examinée sans excès. L’ouvrage de synthèse dirigé par M’hamed Hassine Fantar restitue justement Carthage dans son épaisseur africaine et méditerranéenne, loin d’une image réduite aux guerres puniques (Fantar, 1995). Entre le désir de tout faire remonter à Carthage et celui d’oublier complètement le passé punique, il existe une voie plus exigeante : reconnaître ce que nous savons, dire ce qui reste hypothétique et continuer à interroger les sources.

Une identité tunisienne faite de couches, non de ruptures

Pourquoi cette histoire provoque-t-elle parfois tant de passion ? Parce que la langue n’est jamais seulement un outil. Elle touche à l’origine, à la légitimité et au sentiment d’appartenance. Dire que la Tunisie était amazighe, punique, romaine, byzantine, arabe, musulmane, ottomane ou méditerranéenne peut devenir un geste politique. Chacun choisit une couche et la transforme en commencement absolu. Pourtant, aucune de ces dimensions ne suffit seule. Le pays contemporain n’est ni une survivance intacte de Carthage, ni une simple province culturelle importée d’Orient. Il est le résultat de rencontres, de conflits, d’assimilations et de créations locales.

L’arabe occupe aujourd’hui une place fondamentale. Il est la langue nationale, la langue de la majorité, de la littérature, de la religion pour beaucoup, de l’humour, de l’enfance et de la vie affective. Reconnaître qu’il s’est diffusé historiquement ne le rend pas étranger. Toutes les langues ont une histoire, et l’ancienneté n’est pas le seul fondement de l’appartenance. Après plus de treize siècles de présence et de transformation locale, l’arabe tunisien est pleinement tunisien. Il ne reproduit pas simplement une langue venue d’ailleurs : les Tunisiens l’ont façonné, adapté, enrichi et transmis. Ils ont produit en arabe leurs institutions, leurs poèmes, leurs chansons, leurs révoltes et leurs conversations les plus intimes.

Ainsi, à la question initiale, il faut répondre avec précision et modestie. Les premières grandes troupes arabes musulmanes entrent en Ifriqiya en 647. Une implantation durable commence avec Kairouan en 670. La prise de Carthage en 698 et les campagnes du début du VIIIe siècle consolident la conquête. Avant cela, les habitants parlaient surtout diverses langues amazighes et, dans de nombreux milieux urbanisés, un latin africain ; le grec servait notamment au pouvoir byzantin, tandis que le punique avait longtemps survécu et laissé une mémoire profonde. Mais la réponse la plus juste ne tient pas seulement dans cette chronologie. Elle réside dans l’idée que la conquête, l’islamisation et l’arabisation sont trois phénomènes liés mais distincts, étalés sur des siècles.

Ce passé devrait nous rendre moins pressés de distribuer des certificats d’authenticité. Nous sommes les héritiers d’hommes et de femmes qui ont parlé plusieurs langues, parfois successivement, parfois dans une même journée. Ils ont vécu les changements que nous résumons aujourd’hui en une date. Leur expérience fut faite de crainte, d’intérêt, de foi, d’adaptation, de résistance et d’espoir. Une nation mûre ne choisit pas entre ses mémoires comme on choisit entre deux camps. Elle les examine, accepte leurs contradictions et comprend que son unité n’exige pas l’effacement de sa diversité.

La Tunisie parlait avant l’arabe, puis elle a parlé arabe à sa manière. Cette phrase contient peut-être l’essentiel. Elle refuse à la fois l’amnésie et l’exclusion. Elle affirme que l’arabité tunisienne possède une histoire locale, et que le passé amazigh, punique, romain ou byzantin n’est pas le musée d’un autre peuple. Toutes ces couches appartiennent au même sol, même si elles n’occupent pas la même place dans le présent. La langue que nous utilisons aujourd’hui porte la victoire de certains pouvoirs, mais aussi le travail créateur de générations anonymes. Elle est arrivée, puis elle a été adoptée ; elle a dominé, puis elle est devenue intime. C’est ainsi que l’histoire transforme ce qui vient d’ailleurs en une voix de chez soi.


Bibliographie

  • Camps, Gabriel (1980). Berbères. Aux marges de l’histoire. Toulouse : Éditions des Hespérides.
  • Fantar, M’hamed Hassine, dir. (1995). La Tunisie, carrefour du monde antique. Tunis : Alif.
  • Julien, Charles-André (1970). Histoire de l’Afrique du Nord : des origines à 1830. Paris : Payot.
  • Talbi, Mohamed (1966). L’Émirat aghlabide, 184-296 / 800-909 : histoire politique. Paris : Adrien-Maisonneuve.